The Project Gutenberg EBook of Traduction nouvelle, Tome I, by Aristophane

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Title: Traduction nouvelle, Tome I
       Les Akharniens; Les chevaliers; Les nues; Les gupes; La paix

Author: Aristophane

Commentator: Sully Prudhomme

Translator: Eugne Talbot

Release Date: August 18, 2006 [EBook #19075]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRADUCTION NOUVELLE, TOME I ***




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EUGNE TALBOT

ARISTOPHANE

TRADUCTION NOUVELLE

PRFACE DE SULLY PRUDHOMME

       *       *       *       *       *

TOME PREMIER

    PARIS
    ALPHONSE LEMERRE, DITEUR
    23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

M DCCC XCVII

       *       *       *       *       *


AVANT-PROPOS


_L'ancien professeur de rhtorique bien connu et si estim, auteur de
la belle traduction qu'on va lire, M. Talbot, n'est plus. Il est mort
plein d'annes, entour de respect et d'affection. Outre la
tendresse des siens il gotait l'attachement de cette grande famille
spirituelle, si douce aux vieux matres qui ont su se la former
dans les lyces par un enseignement solide et paternel prodigu 
de nombreuses gnrations d'lves. Combien d'entre eux pourraient
m'envier l'honneur et le plaisir de prsenter son livre au public!
Aucun n'y aurait un meilleur titre que moi, si le seul requis tait
la longue fidlit du commerce amical avec lui, avec ses proches, avec
ceux que rallie ou pleure sa noble veuve. Mais, je le confesse, le
plus indispensable de tous les titres, l'entire comptence me
manque. Une traduction d'Aristophane ne saurait tre recommande  ses
lecteurs naturels avec une autorit suffisante que par un hellniste,
et je ne le suis pas. Je suis loin de possder toutes les clefs des
auteurs grecs; j'en suis le visiteur, non le familier. Heureusement
n'ai-je  remplir ici qu'un rle de simple excuteur testamentaire
charg d'expliquer au lecteur les conditions d'un legs littraire,
conditions qui suffisent  en dterminer toute la valeur. Cette valeur
n'offre pas seulement la garantie, dj sre et inconteste, du
savoir et de l'exprience du traducteur, elle a, de plus, rencontr
un rpondant considrable dans un pote de premier ordre, en relations
troites et constantes avec la posie grecque, dans Leconte de Lisle.
Oui, j'ai la bonne fortune de pouvoir me retrancher derrire
ce matre, m'en rfrer  sa haute apprciation,  son jugement
difficile, exempt de toute complaisance. Il connaissait cette
traduction, l'admirait, et, certes, on ne doutera pas de sa sincrit
quand on saura qu'il l'avait adopte et que, dsireux d'acqurir, 
titre de collaborateur, le droit de la joindre  la collection des
potes grecs dj traduits par lui, il avait offert  M. Talbot de
mettre en vers les choeurs interprts en prose. C'tait un accord
accept et conclu, mais les forces puises du pote ne lui permirent
pas de mettre  excution son dessein. J'ai sous les yeux la lettre
dcourage, date de mars 1891, par laquelle il apprend  M. Talbot
que malade, trs fatigu et plein de mille ennuis, il se sent
incapable d'accomplir sa promesse. Il ajoute, avec cet accent d'amre
dfaillance que nous lui connaissions trop: L'oeuvre n'en vaudra
que mieux, incontestablement, de toute faon. Hlas! Il se raillait;
l'oeuvre y a perdu l'inestimable estampille par laquelle le matre
l'et, en partie, faite sienne. On saura, du moins, et c'est
l'important, qu'il avait t dans sa pense, dans son intention
formelle d'y imprimer sa marque. Un pareil tmoignage est  l'honneur
des deux crivains. Cette conscration de l'oeuvre du prosateur par
le concours promis du pote ne demeure pas, en effet, sans retour
profitable  celui-ci. Elle suppose une mutuelle adhsion, et, sans
doute, en convenant d'associer  son labeur celui de Leconte de Lisle,
le digne reprsentant de l'Universit, c'est--dire de la gardienne
officielle et vigilante de tous les classiques, donnait, au bnfice
de l'interprte marron, un prcieux exemple de conciliante humeur.
Les traductions de Leconte de Lisle, bien que d'une saveur antique si
dlectable, avaient  conqurir l'approbation des hellnistes
patents aux scrupules mticuleux, plus proccups du lexique et de la
grammaire que de la vertu potique du langage. Leur souci fondamental
n'est, certes, pas moins important, mais il est autre que celui d'un
interprte qui se trouve tre de mme essence morale et littraire que
l'auteur original, comme lui pote, comme lui sombre ou railleur par
temprament. Ces deux soucis  la fois se sont rencontrs et
conjugus d'une faon remarquable chez M. Talbot pour le succs de son
entreprise ardue. Il semble que son intime intelligence du texte unie
 la verve naturelle de son alerte esprit l'ait improvis pote_ ad
hoc _au frottement d'Aristophane, et c'est cette rare qualit, sacre
aux yeux de Leconte de Lisle, qui dut inspirer  leurs deux plumes
de traducteurs la confraternelle alliance demeure  l'tat de
fianailles intellectuelles._

_La part dlicate, indfinissable, rserve au sens de l'artiste dans
toute traduction d'ouvrage littraire, clate en celle de M. Talbot.
Excellent humaniste, pour atteindre  l'exactitude esthtique, il lui
a fallu plus que la connaissance approfondie de la langue grecque. La
lutte partielle et trop ingale que j'ai tente dans ma jeunesse avec
un antique et formidable athlte suffit pour me permettre d'apprcier,
en connaissance de cause, le mrite d'art qui recommande son oeuvre.
J'avais, il est vrai, affaire  un pote latin, mais, au point de vue
o je me place, j'ai eu  combattre des difficults de mme ordre que
celles dont il a si heureusement triomph._

_Tout traducteur dbute spontanment par une prparation mentale qui
est le_ mot  mot. _Il s'agit pour lui d'abord de dterminer le sens
relatif de chacun des mots, c'est--dire l'acception dans laquelle
son rapport aux autres et la nature du sujet trait induisent  le
prendre, et, du mme coup, de dgager de l'arrangement syntaxique_ le
sens littral _de la phrase. Le travail, jusque-l, ne relve que
de la grammaire au service de l'intelligence; il ne vise que la
signification purement_ conventionnelle _(unique ou multiple) de
chacun des mots et celle qui ressort de leur relation logique, sans
rechercher encore la signification non conventionnelle_, naturelle _du
texte,  savoir tout ce qu'ajoutent  la premire le mouvement de la
phrase, son geste en quelque sorte, et les qualits acoustiques
des mots qui la composent, bref sa musique, c'est--dire ce qui en
constitue, dans la posie surtout, la plus intime_ expression. _Au
premier stade la traduction est donc seulement une bauche, la matire
dgrossie o devra s'accomplir la forme acheve, le sens complet du
discours. Il va sans dire que M. Talbot, par le long exercice de sa
profession mme, excelle dans cette prparation initiale, oeuvre
de grammairien et de lexicographe; mais il faut lui reconnatre, en
outre, un talent bien suprieur  celui-l._

_Le_ mot  mot, _ai-je dit, n'est qu'une sorte de canevas, et il ne
donne mme pas intgralement ce qu'il semble promettre. Il risque
toujours d'tre, en partie, inexact, si fort que soit le traducteur,
car tout vocable et toute locution d'une langue ne trouvent pas
ncessairement leurs reprsentants adquats dans une autre. Cette
rencontre est d'autant plus rare que le gnie et l'ge des deux
langues les diffrencient davantage, comme se distinguent par l'esprit
et l'anciennet les deux nations qui les ont labores. Ainsi la
traduction littrale est le plus souvent dfectueuse dans son propre
domaine insuffisant dj, et, en outre, elle laisse hors de ses
limites restreintes une lacune considrable  remplir pour la complte
interprtation du texte original. C'est ici que l'art entre en jeu
et que M. Talbot a fait preuve d'une souplesse de plume et d'une
ingniosit remarquables. Combien ces qualits sont requises pour une
pareille tche! Alors, en effet, se pose un problme tout nouveau. Il
s'agit d'abord d'crire en franais, et, par suite, de substituer aux
idiotismes, o s'accuse l'irrductible originalit du langage grec,
des quivalents franais aussi approximatifs que possible. Ce sont
des tours de force  accomplir. M. Talbot s'en est tir si habilement
qu'il a su rendre ces formules par des idiotismes franais, ou du
moins par des trouvailles qu'il a faites dans des formules consacres
du parler populaire. Mais ces spirituelles russites ne sont
pas encore ce qui importe le plus, ce qui exige le plus de sens
littraire; le tact et le got y ont moins de part que l'adresse. Il y
a des idiotismes d'un autre ordre qui affectent, non pas seulement
tel passage du texte, mais le texte entier, parce qu'ils expriment et
dfinissent le caractre propre de l'crivain, sa dmarche, en un
mot son style, son gnie mme, qui suppose pour fondement celui de
sa race. On ne comprend Aristophane qu' la condition de se faire
Hellne, Athnien, enfin Aristophane lui-mme. Pour reproduire, au
degr suprieur atteint par M. Talbot, sa verve satirique, le tour
et l'accent comiques de son vers, il faut tre capable de se les
approprier, et la science n'y suffit pas. Une aptitude spciale
est ncessaire qui est le caractre mme, le temprament moral du
traducteur. Il doit se sentir dans le monde grec comme dans le sien,
dans l'oeuvre d'Aristophane comme chez soi. Une traduction, pour tre
bonne, ne se commande pas; c'est un tmoignage de sympathie autant
qu'un hommage  l'original. On ne peut communiquer que ce qu'on
possde ou qu'on a pu faire sien; comment communiquera-t-on sans trace
d'effort  la phrase franaise la vivacit, l'animation qui est le
style mme de la phrase grecque, si l'on a l'esprit plus solide que
leste, plus grave que joyeux? Qu'un savant hellniste puisse trouver
 reprendre dans la traduction d'Eschyle par Leconte de Lisle, je ne
suis pas en tat de le nier, non plus que de l'affirmer, mais, s'il
le pouvait, sa critique, j'ose en rpondre, ne porterait pas sur
l'essentiel selon les potes. Il aura beau tre plus intimement initi
au lexique propre du tragique ancien, je le mets au dfi, sans la
moindre hsitation, de s'en faire lui-mme un cho plus fidle que
notre pote franais. Celui-ci avait scrut la condition humaine,
reconnu la souverainet du malheur, l'impuissance affreuse  le
vaincre, l'horreur de la vie terrestre; il en couvait une ide atroce,
spontanment close de ses propres tourments. Aussi les clameurs
tragiques retentissaient-elles comme d'elles-mmes dans les
profondeurs douloureuses de son me jalousement ferme. D'autre part
il avait le rire sarcastique, la plaisanterie hautaine et mordante,
s'attaquant moins, toutefois,  l'homme misrable qu' son odieuse
destine. Il associait toujours la force comique au blme; c'tait
l son affinit avec Aristophane. Mais, pour en tre le parfait
interprte, peut-tre lui aurait-il manqu la gaiet vritable, saine
et vraiment virile, la gaiet grecque o l'on sent toujours plus ou
moins, mme  travers la caricature, sinon sous la crudit cynique,
respirer la grce, ne demeurt-elle sensible que dans le mouvement
ais du vers._

_Cette jovialit d'humeur, cette prestesse d'esprit ont prcisment
trouv dans le naturel de M. Talbot des similitudes qui l'ont trs
bien servi. Pour traduire, il n'avait pas  s'oublier soi-mme,  se
mtamorphoser. Il lui suffisait de s'adapter, de grossir et d'acrer
tour  tour les traits de sa verve enjoue pour donner  ses lecteurs
l'impression que leur donnerait Aristophane en personne ressuscit,
mais parlant franais. On ne saurait, certes, demander davantage 
l'interprtation des anciens: elle ne peut, elle ne doit pas agir sur
les contemporains de l'interprte comme le faisait l'auteur original
sur les siens, sur les hommes  qui jadis il s'adressait. Aussi
faut-il nous rsigner  ne pas toujours comprendre et goter ce qu'ils
y prisaient. D'une autre race et d'un autre temps qu'eux, nous ne
pouvons pouser toutes leurs manires d'tre et de sentir. Il n'est
donc pas sr que notre admiration ait le mme principe que la leur,
et,  cet gard, une bonne traduction, par son exactitude mme, doit
nous faire apprcier la divergence irrductible entre le point de vue
ancien et le moderne, tout essai de les concilier par des compromis,
par des adoucissements et des attnuations est une trahison; l
est l'infriorit des traductions d'autrefois. Celles d'aujourd'hui
permettent de constater la diversit et les vicissitudes des moeurs
et du got, et par l leur propre valeur et l'estime qu'elles
s'acquirent chappent  ces fluctuations mmes._

_Tel est,  mon avis, le mrite et telle sera, je n'en doute pas, la
rcompense du prsent ouvrage._

SULLY PRUDHOMME.




LES AKHARNIENS

(L'AN 426 AVANT J.-C.)


Cette pice, compose en vue de ramener la paix, a pour principal
personnage un charbonnier du bourg d'Acharnes, nomm Dikopolis (le
bon citoyen), qui, en vertu d'un trait particulier pass avec les
Lacdmoniens, est  l'abri, ainsi que sa famille, de tous les maux
de la guerre, tandis que les autres Acharniens, gars par Clon et
Lamachos, sont en proie aux vexations et au pillage.




PERSONNAGES DU DRAME

    DIKOPOLIS.
    UN HRAUT.
    AMPHITHOS.
    UN PRYTANE.
    ENVOYS DES ATHNIENS, revenant d'auprs du roi de Perse.
    PSEUDARTABAS.
    THOROS.
    CHOEUR DE VIEILLARDS AKHARNIENS.
    FEMME DE DIKOPOLIS.
    FILLE DE DIKOPOLIS.
    KPHISOPHN.
    EURIPIDS.
    LAMAKHOS.
    UN MGARIEN.
    DEUX FILLES DU MGARIEN.
    UN SYKOPHANTE.
    UN BOEOTIEN.
    NIKARKHOS.
    UN SERVITEUR DE LAMAKHOS.
    UN LABOUREUR.
    UN PARANYMPHE.
    MESSAGERS.

_La scne se passe sur l'Agora, puis devant la maison de Dikopolis._




LES AKHARNIENS


DIKOPOLIS.

Que de fois j'ai t mordu au coeur! Et de plaisirs bien peu, tout 
fait peu! Quatre! Mais de douleurs, un amoncellement de sables  la
hauteur des Gargares! Voyons donc: qui m'a t un juste sujet de
joie? Oui, je vois pourquoi j'ai eu l'me rjouie: c'est quand Kln a
revomi les cinq talents. Quel bonheur j'en ai ressenti! Et j'aime les
Chevaliers pour ce service: il fait honneur  la Hellas, mais bientt
j'ai prouv une douleur tragique: la bouche bante, j'attendais de
l'skhylos, quand un homme crie: Thognis, fais entrer le Choeur!
Comment croyez-vous que ce coup m'ait frapp l'me? Mais voici pour
moi une autre joie, lorsque, concourant pour un veau, Dexithos
s'avana et joua un air boeotien. Cette anne-ci, au contraire, je vis
que j'tais mort, mis en lambeaux, lorsque Khris prluda sur le mode
orthien. Mais jamais, depuis que je vais aux bains, la paupire ne
m'a piqu les sourcils comme aujourd'hui: c'est jour d'assemble
rgulire: voici le matin, et la Pnyx est encore dserte. On bavarde
sur l'Agora: en haut, en bas, on vite la corde rouge. Les Prytanes
mmes n'arrivent pas: ils arrivent  une heure indue; puis ils se
bousculent, vous savez comme, les uns les autres, pour gagner le
premier banc, et ils s'y jettent serrs. De la paix  conclure, ils
n'ont aucun souci. O la ville, la ville! Pour moi qui viens toujours
le premier  l'assemble, je m'assois, et l, tout seul, je soupire,
je bille, je m'tire, je pte, je ne sais que faire, je trace des
dessins, je m'pile, je rflchis, l'oeil sur la campagne, pris de la
paix, dtestant la ville, regrettant mon dme, qui ne m'a jamais dit:
Achte du charbon, du vinaigre, de l'huile! Il ne connaissait pas le
mot: Achte, mais il fournissait tout, et il n'y avait pas ce terme,
achte, qui est une scie. Aujourd'hui, je ne viens pas pour rien; je
suis tout prt  crier,  clabauder,  injurier les orateurs, s'il en
est qui parlent d'autre chose que de la paix. Mais voici les Prytanes!
Il est midi! Ne l'ai-je pas annonc? C'est bien ce que je disais. Tous
ces gens-l se ruent sur le premier sige.

       *       *       *       *       *

LE HRAUT.

Avancez sur le devant; avancez, pour tre dans l'enceinte purifie.

AMPHITHOS.

A-t-on dj parl?

LE HRAUT.

Qui veut prendre la parole?

AMPHITHOS.

Moi.

LE HRAUT.

Qui, toi?

AMPHITHOS.

Amphithos.

LE HRAUT.

Pas un homme?

AMPHITHOS.

Non; mais un immortel. Amphithos tait fils de Dmtr et de
Triptolmos: de celui-ci nat Klos. Klos pouse Phnart, mon
aeule, de laquelle nat Lykinos. N de lui, je suis un immortel.
A moi seul les dieux ont confi le soin de faire une trve avec les
Lakdmoniens. Mais tout immortel que je suis, citoyens, je n'ai pas
de quoi manger; car les Prytanes ne me donnent rien.

LE HRAUT.

Archers!

AMPHITHOS.

O Triptolmos,  Klos, m'abandonnez-vous?

DIKOPOLIS.

Citoyens Prytanes, vous faites injure  l'assemble, en expulsant
cet homme, qui a voulu nous obtenir une trve et pendre au clou les
boucliers.

LE HRAUT.

Assis! Silence!

DIKOPOLIS.

Non, par Apolln! je ne me tais pas,  moins que les Prytanes ne
dlibrent sur la paix.

       *       *       *       *       *

LE HRAUT.

Les Envoys revenant d'auprs du Roi!

DIKOPOLIS.

De quel roi? J'en ai assez des Envoys, des paons et des
fanfaronnades.

LE HRAUT.

Silence!

DIKOPOLIS.

Ah! ah! par Ekbatana, quel quipage!

UN DES ENVOYS.

Vous nous avez dputs vers le Grand Roi, avec une solde de deux
drakhmes par jour, sous l'arkhontat d'Euthymns.

DIKOPOLIS.

Hlas! nos drakhmes!

L'ENVOY.

Certes, nous avons pein le long des plaines du Kaystros, errants,
couchant sous la tente, mollement tendus sur des chariots couverts,
mourant de fatigue.

DIKOPOLIS.

Et moi, j'tais donc bien  l'aise, couch sur la paille, le long du
rempart?

L'ENVOY.

Bien reus, on nous forait  boire, dans des coupes de cristal et
d'or, un vin pur et dlicieux.

DIKOPOLIS.

O cit de Kranaos, sens-tu bien la moquerie de tes Envoys?

L'ENVOY.

Les Barbares ne regardent comme des hommes que ceux qui peuvent le
plus manger et boire.

DIKOPOLIS.

Et nous, les prostitus et les dbauchs aux complaisances infectes.

L'ENVOY.

Au bout de quatre ans, nous arrivons au palais du Roi; mais il tait
all  la selle, suivi de son arme, et il chia huit mois dans les
monts d'or.

DIKOPOLIS.

Et combien de temps mit-il  fermer son derrire?

L'ENVOY.

Toute la pleine lune; puis il revint chez lui. Il nous reut alors, et
il nous servit des boeufs entiers, sortant du four.

DIKOPOLIS.

Et qui a jamais vu des boeufs cuits au four? Quelles bourdes!

L'ENVOY.

Mais, de par Zeus! il nous fit servir un oiseau trois fois plus gros
que Klonymos, et dont le nom tait le hbleur.

DIKOPOLIS.

Est-ce donc pour tes hbleries que tu touchais deux drakhmes?

L'ENVOY.

Et maintenant nous vous annonons Pseudartabas, l'oeil du Roi.

DIKOPOLIS.

Puisse un corbeau te crever le tien d'un coup de bec, toi, l'Envoy!

LE HRAUT.

L'oeil du Roi!

DIKOPOLIS.

Par Hrakls! Au nom des dieux, dis donc, l'homme, ton oeil est fait
comme un trou de navire! Est-ce que, doublant le cap, tu regardes par
o entrer en rade? Tu as une courroie qui retient ton oeil par en bas.

L'ENVOY.

Allons, toi, dis ce que le Roi t'a charg d'annoncer aux Athniens,
Pseudartabas.

PSEUDARTABAS.

_Iartaman exarxas apissona satra._

L'ENVOY.

Avez-vous compris ce qu'il dit?

DIKOPOLIS.

Par Apolln! je ne comprends pas.

L'ENVOY.

Il dit que le Roi vous enverra de l'or. Allons, toi, prononce plus
haut et plus clairement le mot or.

PSEUDARTABAS.

Tu n'auras pas d'or, Ionien au derrire largi; non.

DIKOPOLIS.

Oh! le maudit homme! C'est on ne peut plus clair.

L'ENVOY.

Que dit-il?

DIKOPOLIS.

Il dit que les Ioniens ont le derrire largi, s'ils comptent sur l'or
des Barbares.

L'ENVOY.

Mais non, il parle de larges mdimnes d'or.

DIKOPOLIS.

Quels mdimnes? Tu es un grand hbleur. Mais va-t'en:  moi tout
seul, je vais les mettre  l'preuve. (_A Pseudartabas._) Voyons, toi,
rponds clairement  l'homme qui te parle; autrement je te baigne dans
un bain de teinture de Sardes. Le Grand Roi nous enverra-t-il de l'or?
(_Pseudartabas fait signe que non._) Alors nous sommes dups par les
Envoys. (_Pseudartabas fait signe que oui._) Mais ces gens-l font
des signes  la faon hellnique; il n'y a pas de raison pour qu'ils
ne soient pas d'ici. Des deux eunuques, j'en reconnais un: c'est
Klisthns, le fils de Sibyrtios. Oh! son chaud derrire est pil.
Comment, singe que tu es, avec la barbe dont tu t'es affubl, viens-tu
nous jouer un rle d'eunuque? Et l'autre, n'est-ce pas Stratn?

LE HRAUT.

Silence! Assis! Le Conseil invite l'oeil du Roi  se rendre au
Prytanion.

DIKOPOLIS.

N'y a-t-il pas l de quoi se pendre? Aprs cela dois-je donc me
morfondre ici? Jamais la porte ne se ferme au nez des trangers.
Mais je vais faire quelque chose de hardi et de grand. O donc est
Amphithos?

AMPHITHOS.

Me voici!

DIKOPOLIS.

Prends-moi ces huit drakhmes, et fais une trve avec les Lakdmoniens
pour moi seul, mes enfants et ma femme. Vous autres, envoyez des
dputations, et ouvrez la bouche aux esprances.

       *       *       *       *       *

LE HRAUT.

Place  Thoros qui revient de chez Sitalks.

THOROS.

Me voici!

DIKOPOLIS.

Encore un hbleur appel par la voix du Hraut.

THOROS.

Nous ne serions pas rests longtemps en Thrak...

DIKOPOLIS.

Non, de par Zeus! si tu n'avais touch un gros salaire.

THOROS.

S'il n'avait neig sur toute la Thrak, et si les fleuves n'eussent
gel vers le temps mme o Thognis faisait ici jouer ses drames. Dans
ce mme temps je buvais avec Sitalks. En vrit, il est passionn
pour Athnes; c'est pour nous un amant vritable, au point qu'il a
crit sur les murs: Charmants Athniens! Son fils, que nous avons
fait Athnien, brlait de manger des andouilles aux Apatouries, et
conjurait son pre de venir au secours de sa nouvelle patrie.
Celui-ci jura sur une coupe de venir  notre secours avec une arme
si nombreuse, que les Athniens s'crieraient: Quelle nue de
sauterelles!

DIKOPOLIS.

Que je meure de male mort, si je crois un mot de ce que tu dis, hormis
tes sauterelles!

THOROS.

Et maintenant il vous envoie la peuplade la plus belliqueuse de la
Thrak.

DIKOPOLIS.

Voil, au moins, qui est clair.

LE HRAUT.

Paraissez, Thrakiens que Thoros amne.

DIKOPOLIS.

Quel est ce flau?

THOROS.

L'arme des Odomantes.

DIKOPOLIS.

Quels Odomantes? Dis-moi, qu'est-ce que cela signifie? Qui donc a
mascul ces Odomantes?

THOROS.

Si on leur donne deux drakhmes de solde, ils fondront sur la Boeotia
tout entire.

DIKOPOLIS.

Deux drakhmes  ces chtrs! Gmis, peuple de marins, sauveurs de la
ville! Ah! malheureux, c'est fait de moi! Les Odomantes m'ont vol mon
ail. N'allez-vous pas me rendre mon ail?

THOROS.

Malheureux, ne te mesure pas avec des hommes bourrs d'ail.

DIKOPOLIS.

Vous souffrez, Prytanes, que je sois trait de la sorte dans
ma patrie, et cela par des Barbares! Mais je m'oppose  ce que
l'assemble dlibre sur la solde  donner aux Thrakiens. Je vous
dclare qu'il se produit un signe cleste: une goutte d'eau m'a
mouill.

LE HRAUT.

Que les Thrakiens se retirent! Ils se prsenteront dans trois jours.
Les Prytanes lvent la sance.

       *       *       *       *       *

DIKOPOLIS.

Oh! malheur! Que j'ai perdu de hachis. Mais voici Amphithos, qui
revient de Lakdmn. Salut, Amphithos!

AMPHITHOS.

Non, pas de salut; laisse-moi courir: il faut qu'en fuyant, je fuie
les Akharniens.

DIKOPOLIS.

Qu'est-ce donc?

AMPHITHOS.

Je me htais de t'apporter ici la trve; mais quelques Akharniens de
vieille roche ont flair la chose, vieillards solides, d'yeuse, durs
 cuire, combattants de Marathn, de bois d'rable. Ils se mettent 
crier tous ensemble: Ah! sclrat! tu apportes une trve, et on vient
de couper nos vignes! En mme temps ils mettent des tas de pierres
dans leurs manteaux; moi je m'enfuis; eux me poursuivent en criant.

DIKOPOLIS.

Eh bien, qu'ils crient! Mais apportes-tu la trve?

AMPHITHOS.

Oui, assurment, et j'en ai de trois gots. En voici une de cinq ans;
prends et gote.

DIKOPOLIS.

Pouah!

AMPHITHOS.

Qu'y a-t-il?

DIKOPOLIS.

Elle ne me plat pas: cela sent le goudron et l'quipement naval.

AMPHITHOS.

Eh bien, gote cette autre, qui a dix ans.

DIKOPOLIS.

Elle sent,  son tour, le got aigre des envoys, qui vont par les
villes stimuler la lenteur des allis.

AMPHITHOS.

Voici enfin une trve de trente ans sur terre et sur mer.

DIKOPOLIS.

O Dionysia! En voil une qui sent l'ambroisie et le nectar. Elle ne
dit pas: Fais provision de vivres pour trois jours. Mais elle a 
la bouche: Va o tu veux! Je l'accepte, je la ratifie, je bois  son
honneur, et je souhaite mille joies aux Akharniens. Pour moi, dlivr
de la guerre et de ses maux, je vais  la campagne fter les Dionysia.

AMPHITHOS.

Et moi, j'chappe aux Akharniens.

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Par ici! Que chacun suive! Poursuis! Informe-toi de cet homme auprs
de tous les passants! Il est de l'intrt de la ville de se saisir de
lui. Ainsi faites-moi savoir si quelqu'un de vous connat l'endroit
par o a pass le porteur de trve.

Il a fui; il a disparu. Hlas! quel malheur pour mes armes! Il
n'en tait pas de mme dans ma jeunesse, lorsque, charg de sacs de
charbon, je suivais Phayllos  la course: ce porteur de trve n'aurait
pas alors si aisment chapp  ma poursuite; il ne se serait pas
drob comme un cerf. Mais maintenant que mon jarret est devenu roide,
et que la jambe du vieux Lakrasids s'est alourdie, il a fil.

Il faut courir aprs. Que jamais il ne nous nargue en disant qu'il a
chapp aux vieux Akharniens, celui qui, de par Zeus souverain et
de par les dieux, a trait avec les ennemis auxquels je voue pour
toujours une haine implacable en raison du mal fait  mes champs. Je
ne cesserai pas avant que je m'attache  eux comme une flche acre,
douloureuse, ou la rame  la main, afin qu'ils ne foulent pas aux
pieds mes vignes.

Mais il faut chercher notre homme, avoir l'oeil du ct de Palln, et
le poursuivre de lieu en lieu, jusqu' ce qu'on le trouve; car je ne
saurais m'assouvir de le lapider.

       *       *       *       *       *

DIKOPOLIS.

Observez, observez un silence religieux.

LE CHOEUR.

Que tout le monde se taise! N'avez-vous pas entendu, vous autres,
rclamer le silence religieux? Voil l'homme mme que nous cherchons.
Retirez-vous tous par ici; car notre homme semble s'avancer pour
offrir un sacrifice.

DIKOPOLIS.

Observez, observez un silence religieux. Que la kanphore vienne un
peu en avant: Xanthias, mets le phallos droit.

LA FEMME DE DIKOPOLIS.

Dpose ta corbeille, ma fille, afin que nous commencions.

LA FILLE DE DIKOPOLIS.

Ma mre, passe-moi la cuillre, pour que je rpande de la pure sur le
gteau.

DIKOPOLIS.

Voil qui est bien. Souverain Dionysos, c'est avec reconnaissance que
je clbre cette fte en ton honneur, et que je t'offre un sacrifice
avec toute ma maison: rends-moi favorables les Dionysia champtres, 
l'abri de la guerre, et fais que je passe au mieux les trente ans de
la trve.

LA FEMME DE DIKOPOLIS.

Voyons, ma fille, gentille enfant, porte gentiment la corbeille; aie
le regard d'une mangeuse de sarriette. Heureux qui t'aura pour femme
et qui te fera puer comme une belette, au point du jour! Avance, mais
prends bien garde que dans la foule on ne fasse main-basse sur tes
bijoux d'or.

DIKOPOLIS.

Xanthias,  vous deux le soin de tenir le phallos droit derrire la
kanphore. Moi, je suivrai en chantant l'hymne phallique. Toi, femme,
regarde la fte de dessus notre toit. Va.

Phals, ami de Bakkhos, bon compagnon de table, coureur de nuit,
adultre, pdraste, aprs six ans je te salue, ramen de bon coeur
dans mon dme par une trve, dlivr des soucis, des combats et des
Lamakhos. Combien est-il plus doux,  Phals, Phals, de surprendre
une bcheronne, dans toute sa fracheur, volant du bois dans la fort
du Phelleus, comme qui dirait Thratta, l'esclave de Strymodoros, de
la saisir  bras-le-corps, de la jeter par terre et d'en cueillir
la fleur. Phals, Phals, si tu bois avec nous, demain matin, aprs
l'orgie, tu avaleras un plat en l'honneur de la paix, et mon bouclier
sera pendu dans la fume.

LE CHOEUR.

C'est lui, lui-mme, lui: jette, jette, jette, jette; frappez tous
l'infme. Allons, lancez, lancez!

DIKOPOLIS.

Par Hrakls, qu'est-ce cela? Vous allez casser ma marmite.

LE CHOEUR.

C'est donc toi que nous lapiderons, tte infme!

DIKOPOLIS.

Et pour quelles fautes, vieillards Akharniens?

LE CHOEUR.

Tu le demandes, toi qui n'es qu'un impudent sclrat, tratre  la
patrie; seul de nous tu as conclu une trve, et tu oses ensuite me
regarder en face!

DIKOPOLIS.

Mais coutez donc pourquoi j'ai conclu cette trve, coutez!

LE CHOEUR.

T'couter? Tu priras! Nous allons t'craser sous les pierres.

DIKOPOLIS.

Non, non; commencez par m'couter: arrtez, mes amis.

LE CHOEUR.

Je ne m'arrterai pas. Ne me dis point ce que tu dis. Je te hais
encore plus que Kln, que je couperai pour en faire des semelles aux
Chevaliers. Mais je ne veux rien entendre de tes longs discours, toi
qui as trait avec les Lakoniens, mais je te chtierai.

DIKOPOLIS.

Mes amis, laissez l les Lakoniens; et, quant  mon trait, coutez si
je n'ai pas bien trait.

LE CHOEUR.

Comment pourrais-tu dire que tu as bien fait, du moment que tu traites
avec des gens qui n'ont ni autel, ni foi, ni serment?

DIKOPOLIS.

Et je sais, moi, que les Lakoniens,  qui nous en voulons trop, ne
sont pas les auteurs de toutes nos misres.

LE CHOEUR.

Pas de toutes, sclrat! Tu as le front de nous tenir en face un
pareil langage! Et je t'pargnerais!

DIKOPOLIS.

Non, pas de toutes, pas de toutes! Et moi qui vous parle, je pourrais
vous montrer que, maintes fois, c'est  eux qu'on a fait tort.

LE CHOEUR.

Voil un mot imprudent, et fait pour chauffer la bile, que tu oses
nous parler ainsi des ennemis!

DIKOPOLIS.

Et si je ne dis vrai, si le peuple ne m'approuve pas, je veux parler
la tte mme sur le billot.

LE CHOEUR.

Dites-moi, gens du peuple, ne mnageons pas les pierres, et cardons
cet homme pour le teindre en pourpre!

DIKOPOLIS.

Quel noir tison se rallume en vous? Ne m'couterez-vous pas, ne
m'couterez-vous pas, Akharniens?

LE CHOEUR.

Nous ne t'couterons pas, certainement.

DIKOPOLIS.

Je vais passer par un cruel moment.

LE CHOEUR.

Que je meure, si je t'coute!

DIKOPOLIS.

Non, de grce, Akharniens!

LE CHOEUR.

Tu vas mourir  l'instant!

DIKOPOLIS.

Eh bien, je vais vous mordre: je vais tuer vos plus chers amis: je
tiens de vous des otages, je les prends et je les gorge.

LE CHOEUR.

Dites-moi, gens du peuple, que signifie cette parole menaante contre
nous les Akharniens? A-t-il en son pouvoir quelque enfant de l'un de
nous, qu'il tient enferm? D'o lui vient cette hardiesse?

DIKOPOLIS.

Frappez, si vous voulez, je me vengerai sur ceci. (_Il montre un
panier._) Je saurai sans doute qui de vous a souci des charbons.

LE CHOEUR.

Nous sommes perdus. Ce panier est mon concitoyen. Mais tu ne feras pas
ce que tu dis: pas du tout, pas du tout.

DIKOPOLIS.

Je l'gorgerai. Criez! Je ne vous entendrai pas.

LE CHOEUR.

Tu vas tuer ce camarade, un ami des charbonniers!

DIKOPOLIS.

Tout  l'heure, quand je parlais, vous ne m'avez pas cout.

LE CHOEUR.

Eh bien, parle  prsent, si bon te semble, de Lakdmn et de ce que
tu aimes le mieux. Jamais je n'abandonnerai ce petit panier.

DIKOPOLIS.

Maintenant, commencez par jeter vos pierres  terre.

LE CHOEUR.

Les voil  terre; et toi,  ton tour, dpose ton pe.

DIKOPOLIS.

Mais faites que dans vos manteaux il n'y ait pas quelque part des
pierres.

LE CHOEUR.

Elles ont t secoues par terre. Ne vois-tu pas nos manteaux secous?
Allons, plus de prtexte; dpose ton arme. Le secouement s'est opr
pendant notre volution chorale.

DIKOPOLIS.

Vous alliez tous pousser de beaux cris, et peu s'en est fallu que
ces charbons du Parns ne prissent, et cela par la folie de leurs
compatriotes. La peur a fait chier sur moi  ce panier une poussire
noire comme de la spia. C'est terrible pour des hommes d'avoir
dans l'me une humeur de verjus, qui porte  battre et  crier, sans
vouloir couter raisonnablement les raisons que j'allgue, quand je
veux, sur le billot mme, dire tout ce que j'ai  dire au sujet des
Lakdmoniens, et cependant j'aime ma vie, moi.

LE CHOEUR.

Pourquoi donc alors ne fais-tu pas placer un billot devant la porte,
pour nous dire, misrable, la chose  laquelle tu attaches tant
d'importance? Car j'ai grande envie de connatre tes penses. Mais
selon le mode de justice que tu as fix, fais placer ici le billot, et
prends la parole.

DIKOPOLIS.

Eh bien, voyez: voil le billot, et voici l'orateur, moi pauvre homme.
Assurment, par Zeus! je ne me couvrirai pas d'un bouclier, mais je
dirai sur les Lakdmoniens ce qui me parat bon. Cependant j'ai
bien des craintes. Je connais l'humeur de nos campagnards, qui se
gaudissent quand quelque hbleur fait l'loge, juste ou non, d'eux
et de la ville. Et ils ne s'aperoivent pas qu'on les a vendus. Je
connais aussi l'me des vieillards, qui ne voient pas autre chose que
de mordre le monde avec leur vote. Je sais ce que j'ai eu  souffrir
de Kln pour ma comdie de l'anne dernire. Il m'a tran devant le
Conseil, me criblant de calomnies, m'tourdissant de ses mensonges,
de ses cris, se dchanant comme un torrent, fondant en dluge, 
ce point que j'ai failli prir noy dans un tas d'infamies. Et
maintenant, avant que je prenne la parole, laissez-moi endosser le
costume du plus misrable des tres.

LE CHOEUR.

Pourquoi ce tissu de dtours, d'artifices et de retards? Emprunte-moi
 Hironymos un casque de Hads, aux poils sombres et hrisss; puis
dploie les ruses de Sisyphos; car ce dbat ne comportera pas de
dlai.

DIKOPOLIS.

Voici le moment o il faut que je prenne une me rsolue. Allons tout
de suite trouver Euripids. Esclave! Esclave!

       *       *       *       *       *

KPHISOPHN.

Qui est l?

DIKOPOLIS.

Euripids est-il chez lui?

KPHISOPHN.

Il n'y est pas et il y est, si tu n'es pas dpourvu de sens.

DIKOPOLIS.

Comment y est-il et n'y est-il pas?

KPHISOPHN.

Tout simplement, vieillard: son esprit, courant dehors aprs des vers,
n'y est pas, mais lui-mme est chez lui, juch en l'air, composant une
tragdie.

DIKOPOLIS.

O trois fois heureux Euripids, d'avoir un esclave qui rpond si
sagement! Mais toi, appelle ton matre.

KPHISOPHN.

C'est impossible.

DIKOPOLIS.

Mais cependant je ne puis m'en aller. Je vais frapper  la porte.
Euripids! mon petit Euripids! coute-moi, si jamais tu l'as fait
pour quelqu'un. C'est Dikopolis qui t'appelle, du dme de Khollide,
moi.

EURIPIDS.

Je n'ai pas le temps.

DIKOPOLIS.

H bien, fais-toi rouler.

EURIPIDS.

Impossible.

DIKOPOLIS.

Mais pourtant.

EURIPIDS.

Allons! qu'on me roule! Je n'ai pas le temps de descendre.

DIKOPOLIS.

Euripids!

EURIPIDS.

Qu'est-ce que tu chantes?

DIKOPOLIS.

Tu composes juch en l'air, quand tu peux tre en bas. Il n'est pas
tonnant que tu cres des boiteux. Et pourquoi as-tu ces haillons
tragiques, ces vtements pitoyables? Il n'est pas tonnant que tu
cres des mendiants. Mais, je t'en prie  genoux, Euripids, donne-moi
les haillons de quelque vieux drame. J'ai  dbiter au Choeur un long
discours, qui me vaudra la mort, si je parle mal.

EURIPIDS.

Quelles guenilles veux-tu? Celles que portait, dans son rle, OEneus,
cet infortun vieillard?

DIKOPOLIS.

Non; pas celles d'OEneus, mais d'un plus malheureux encore.

EURIPIDS.

De Phoenix l'aveugle?

DIKOPOLIS.

Non, pas de Phoenix, non, mais il y en avait un autre plus malheureux
que Phoenix.

EURIPIDS.

Mais quelles sont les loques d'habits dont parle cet homme? Parles-tu
de celles du mendiant Philoktts?

DIKOPOLIS.

Non, d'un autre, beaucoup, beaucoup plus mendiant.

EURIPIDS.

Sont-ce les vtements crasseux que portait le boiteux Bellrophn?

DIKOPOLIS.

Pas Bellrophn. Mon homme tait boiteux, mendiant, bavard, disert.

EURIPIDS.

Je sais, le Mysien Tlphos.

DIKOPOLIS.

Oui, Tlphos: donne-moi, je t'en prie, ses haillons.

EURIPIDS.

Esclave, donne-moi les guenilles de Tlphos. Elles tranent au-dessus
des loques de Thyests, mles  celles d'Ino.

KPHISOPHN.

Les voici, prends.

DIKOPOLIS.

O Zeus, dont l'oeil voit et pntre partout, laisse-moi me vtir comme
le plus misrable des tres. Euripids, puisque tu m'as accord ceci,
donne-moi, comme complment de ces guenilles, le petit bonnet qui
coiffait le Mysien. Il me faut aujourd'hui avoir l'air d'un mendiant,
tre ce que je suis, mais ne pas le paratre. Les spectateurs sauront
que je suis moi, mais les khoreutes seront assez btes pour tre dupes
de mon verbiage.

EURIPIDS.

Je te le donnerai, car ta subtilit machine des finesses.

DIKOPOLIS.

Sois heureux, et qu'il arrive  Tlphos ce que je souhaite.  Trs
bien! Comme je suis bourr de sentences! Mais il me faut un bton de
mendiant.

EURIPIDS.

Prends, et loigne-toi de ces portiques.

DIKOPOLIS.

O mon me, tu vois comme on me chasse de ces demeures, quand
j'ai encore besoin d'un tas d'accessoires. Sois donc pressante,
qumandeuse, suppliante. Euripids, donne-moi une corbeille avec une
lampe allume.

EURIPIDS.

Mais, malheureux, qu'as-tu besoin de ce tissu d'osier?

DIKOPOLIS.

Je n'en ai pas besoin, mais je veux tout de mme l'avoir.

EURIPIDS.

Tu deviens importun: va-t'en de ma maison.

DIKOPOLIS.

Hlas! Sois heureux comme autrefois ta mre!

EURIPIDS.

Va-t'en, maintenant.

DIKOPOLIS.

Ah! donne-moi seulement une petite cuelle  la lvre brche.

EURIPIDS.

Prends, et qu'il t'arrive malheur! Sache que tu es un flau pour ma
demeure.

DIKOPOLIS.

Oh! par Zeus! tu ne sais pas tout le mal que tu me fais. Mais, mon
trs doux Euripids, plus rien qu'une marmite double d'une ponge.

EURIPIDS.

H, l'homme! tu m'enlves une tragdie. Prends et va-t'en.

DIKOPOLIS.

Je m'en vais. Cependant que faire? Il me faut une chose, et, si je ne
l'ai pas, c'est fait de moi. O trs doux Euripids, donne-moi cela,
car je m'en vais pour ne plus revenir. Donne-moi dans mon panier
quelques lgres feuilles de lgumes.

EURIPIDS.

Tu me ruines. Tiens, voici; mais c'en est fait de mes drames.

DIKOPOLIS.

C'est fini; je me retire. Je suis trop importun, je ne songe pas que
je me ferais har des rois. Ah! malheureux! Je suis perdu! J'ai
oubli une chose dans laquelle se rsument toutes mes affaires. Mon
petit, mon trs doux, mon trs cher Euripids, que je meure de male
mort, de te demander encore une seule chose, seule, rien qu'une seule!
Donne-moi du skandix, que tu as reu de ta mre.

EURIPIDS.

Cet homme fait l'insolent: fermez la porte au verrou.

       *       *       *       *       *

DIKOPOLIS.

O mon me, il faut partir sans skandix. Ne sais-tu pas quel grand
combat tu vas combattre sans doute, en prenant la parole au sujet des
Lakdmoniens? Avance, mon me: voici la carrire. Tu hsites? N'as-tu
pas aval Euripids? Je t'en loue. Voyons, maintenant, pauvre coeur,
en avant, offre ensuite ta tte, et dis tout ce qu'il te plaira.
Hardi! Allons! Marche. Je suis ravi de mon courage.

LE CHOEUR.

Que vas-tu faire? Que vas-tu dire? Songe que tu es un rsolu, un homme
de fer qui livre sa tte  la ville, et qui va, seul, contredire tous
les autres.

DEMI-CHOEUR.

Notre homme ne recule pas devant l'entreprise. Allons, maintenant,
puisque tu le veux, parle.

DIKOPOLIS.

Ne m'en veuillez point, citoyens spectateurs, si, tout pauvre que je
suis, je m'adresse aux Athniens au sujet de la ville, et en acteur
de trygdie. Or, la trygdie sait aussi ce qui est juste. Mes paroles
seront donc amres, mais justes. Certes, Kln ne m'accusera point
aujourd'hui de dire du mal de la ville en prsence des trangers.
Nous sommes seuls: c'est la fte des Lna; les trangers n'y sont
pas encore; les tributs n'arrivent pas, ni les allis venant de leurs
villes. Nous sommes donc seuls et tris au volet; car les mtques,
selon moi, sont aux citoyens ce que la paille est au bl.

Je dteste de tout mon coeur les Lakdmoniens: et puisse Posidon, le
dieu du Tnaron, leur envoyer un tremblement qui renverse toutes leurs
maisons! Et de fait, mes vignes ont t coupes. Mais, voyons, car il
n'y a que des amis prsents  mon discours, pourquoi accuser de tout
cela les Lakoniens? Chez nous, quelques hommes, je ne dis pas la
ville, souvenez-vous bien que je ne dis pas la ville, quelques
misrables pervers, dcris, pas mme citoyens, ont accus les
Mgariens de contrebande de lainage. Voyaient-ils un concombre, un
levraut, un cochon de lait, une gousse d'ail, un grain de sel: Cela
vient de Mgara! et on le vendait sur l'heure. Seulement, c'est peu
de chose, et cela ne sort pas de chez nous. Mais la courtisane Simtha
ayant t enleve par des jeunes gens ivres, venus  Mgara, les
Mgariens, outrs de douleur, enlvent,  leur tour, deux courtisanes
d'Aspasia; et voil la guerre allume chez tous les Hellnes pour
trois filles. Sur ce point, du haut de sa colre, l'Olympien Prikls
claire, tonne, bouleverse la Hellas et fait une loi qui, comme dit
le skolie, interdit aux Mgariens de sjourner sur la terre, sur
l'Agora, sur la mer et sur le continent. Alors les Mgariens,
finissant par mourir de faim, prient les Lakdmoniens de faire
rapporter le dcret rendu  cause des filles de joie. Nous ne voulons
pas couter leurs demandes ritres, et ds lors commence un fracas
de boucliers. Quelqu'un va dire: Il ne fallait pas; mais que
fallait-il? dites-le. Qu'un Lakdmonien se ft embarqu pour Sripho,
afin d'y enlever, sous quelque prtexte, un petit chien et de le
vendre, seriez-vous rests tranquilles dans vos maisons? Il s'en faut
de beaucoup. Vous auriez aussitt mis trois cents vaisseaux  la mer:
voil la ville pleine du bruit des soldats, de clameurs au sujet du
trirarkhe, des distributions de la solde, du redorage des Palladia,
de bousculades sous les portiques, de mesures de vivres, d'outres, de
courroies  rames, d'achats de tonneaux, de gousses d'ail, d'olives,
d'oignons dans des filets, de couronnes, de sardines, de joueuses de
flte, d'yeux pochs: l'arsenal est rempli de bois  fabriquer des
avirons, de chevilles bruyantes, de garnitures de trous pour la rame,
de fltes  signal, de fifres, de sifflets. Je sais que c'est cela
que vous auriez fait. Et ne croyons-nous pas que Tlphos et fait de
mme? Donc nous n'avons pas de sens commun.

PREMIER DEMI-CHOEUR.

C'est donc comme cela, misrable, infme? Vil mendiant, tu oses nous
parler ainsi! Et s'il y a ici quelque sykophante, tu l'outrages!

DEUXIME DEMI-CHOEUR.

Par Posidn! tout ce qu'il dit est justement dit, et il ne ment pas
d'un mot.

PREMIER DEMI-CHOEUR.

Si c'est juste, fallait-il le dire? Mais tu n'auras pas  te rjouir
de l'audace de tes paroles.

DEUXIME DEMI-CHOEUR.

O cours-tu donc? Ne bouge pas. Si tu frappes cet homme, je te ferai
danser.

PREMIER DEMI-CHOEUR.

O Lamakhos,  toi dont les regards lancent des clairs, viens-nous en
aide; toi dont l'aigrette est une Gorgn, parais,  Lamakhos, mon
ami, citoyen de ma tribu. S'il y a l un taxiarkhe, un stratge, des
dfenseurs des remparts, venez vite  notre aide; on porte la main sur
moi.

       *       *       *       *       *

LAMAKHOS.

Quel cri de bataille me frappe l'oreille? O faut-il courir  l'aide?
O dois-je lancer l'pouvante? Qui tire ma Gorgn de son tui?

PREMIER DEMI-CHOEUR.

O Lamakhos, hros redoutable par tes aigrettes et par tes bataillons!

DEUXIME DEMI-CHOEUR.

O Lamakhos, cet homme n'en finit pas d'outrager notre ville tout
entire.

LAMAKHOS.

C'est toi, mendiant, qui as l'audace de tenir ce langage?

DIKOPOLIS.

O Lamakhos, grand hros, pardonne  un mendiant qui, en prenant la
parole, a dit quelque sottise.

LAMAKHOS.

Qu'as-tu dit de nous? Parleras-tu?

DIKOPOLIS.

Je n'en sais plus rien. La peur des armes me donne le vertige. Mais,
je t'en prie, loigne de moi cette Mormo.

LAMAKHOS.

C'est fait.

DIKOPOLIS.

Maintenant mets-lui la face contre terre.

LAMAKHOS.

Elle y est.

DIKOPOLIS.

Donne-moi  prsent une plume de ton casque.

LAMAKHOS.

Voil la plume.

DIKOPOLIS.

Maintenant prends-moi la tte, pour que je vomisse: les aigrettes me
donnent la nause.

LAMAKHOS.

H! l'homme! que veux-tu faire? Tu veux te faire vomir  l'aide de
cette plume?

DIKOPOLIS.

C'est une plume, en effet. Dis moi, de quel oiseau est-elle? Est-ce du
fanfaron? Est-ce du kompolkythos (fanfaron)?

LAMAKHOS.

Ah! tu vas y passer!

DIKOPOLIS.

Non, Lamakhos: il ne s'agit pas de force. Puisque tu es fort, pourquoi
ne pas me circoncire? Tu es bien arm?

LAMAKHOS.

Un mendiant parler ainsi  un stratge!

DIKOPOLIS.

Moi, un mendiant?

LAMAKHOS.

Qu'es-tu donc?

DIKOPOLIS.

Ce que je suis? Un bon citoyen, exempt d'ambition, et, depuis le
commencement de la guerre, un bon soldat, tandis que toi tu es, depuis
le commencement de la guerre, un gnral gag.

LAMAKHOS.

On m'a lu.

DIKOPOLIS.

Oui, trois coucous. Et moi, indign de ce fait, j'ai conclu une trve,
voyant des hommes  cheveux blancs dans les rangs des soldats, et des
jeunes comme toi se drobant au service, les uns en Thrak, pour une
solde de trois drakhmes, des Tisamnos, des Phnippos, et ce coquin
d'Hipparkhidas; les autres auprs de Khars; ceux-ci en Khaonie,
Grs, Thodoros, et ce vantard de Diome; ceux-l  Kamarina,  Gla,
 Katagla.

LAMAKHOS.

On les a lus.

DIKOPOLIS.

Et pourquoi les salaires vont-ils toujours  vous, et  eux rien?
Dis-moi, Marilads, toi dont les cheveux blanchissent, as-tu jamais eu
une pareille mission? Il fait signe que non. Il est cependant prudent
et actif. Et vous, Drakyllos, Euphorids, Prinids, quelqu'un de
vous connat-il Ekbatana ou les Khaoniens? Ils disent que non. C'est
affaire au fils de Koesyra et  Lamakhos, qui ne pouvaient hier encore
payer leur cot ou leurs dettes, et  qui tous leurs amis, comme font
le soir les gens qui jettent dehors leurs bains de pieds, criaient:
Gare!

LAMAKHOS.

O dmocratie! est-ce tolrable?

DIKOPOLIS.

Non certes, si Lamakhos n'tait pas bien pay.

LAMAKHOS.

Mais moi, je veux faire une guerre ternelle  tous les Ploponsiens,
jeter partout le dsordre, sur mer et sur terre, et de la bonne sorte.

DIKOPOLIS.

Et moi, je dclare  tous les Ploponsiens, aux Mgariens, aux
Boeotiens, qu'ils peuvent vendre et acheter chez moi; mais Lamakhos,
non.

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Cet homme a la parole triomphante, et il va convaincre le peuple au
sujet de la trve. Mais changeons notre habit contre des anapestes.

Depuis que notre directeur prside  des choeurs trygiques, il ne
s'est point encore avanc sur le thtre pour parler de son talent.
Mais diffam par ses ennemis auprs des Athniens au jugement htif,
comme ridiculisant la ville et outrageant le peuple, il faut qu'il se
disculpe maintenant auprs des Athniens au jugement rflchi. Notre
pote dit donc qu'il est digne de tous biens, en vous empchant d'tre
trop dups par les discours des trangers ou sduits par la flatterie,
vrais citoyens de la ville des sots. Jadis les envoys des villes
commenaient, afin de vous tromper, par vous appeler les gens aux
couronnes de violettes. Et aussitt que le mot de couronnes tait
prononc, vous n'tiez plus assis que du bout des fesses. Si un autre,
d'un ton flatteur, parlait de la grasse Athnes, il obtenait tout
pour ce mot grasse, dont il vous honorait comme des anchois. En
agissant de la sorte, le pote a t pour vous la cause de grands
biens, ainsi qu'en faisant voir au peuple des autres villes ce qu'est
une dmocratie. Voil pourquoi, lorsque les envoys de ces villes
viendront vous apporter leur tribut, ils dsireront voir le pote
minent qui ne craint pas de dire aux Athniens ce qui est juste.
Aussi le bruit de son audace s'est-il dj rpandu si loin, que le
Roi, questionnant un jour les envoys de Lakdmn, aprs leur avoir
demand quel tait le peuple le plus puissant par ses vaisseaux, les
interrogea ensuite sur ce pote et sur ceux dont il disait tant
de mal; et il ajouta que ces hommes taient devenus de beaucoup
meilleurs, et qu' la guerre, ils seraient tout  fait victorieux, en
ayant un tel conseiller. C'est pour cela que les Lakdmoniens vous
proposent la paix et redemandent gina, non que de cette le ils aient
grand souci, mais pour dpouiller ce pote. Pour vous, ne l'abandonnez
jamais: sa comdie frappera juste. Il dit qu'il vous enseignera mille
bonnes choses pour que vous soyez heureux, et cela sans vous cajoler,
sans vous leurrer de rcompenses, sans vous duper, sans user de
fourberie, sans vous mettre l'eau  la bouche, mais ne vous donnant
que les meilleurs conseils. Qu'aprs cela, Kln dresse ses machines,
qu'il ourdisse contre moi toutes ses trames, j'aurai pour allies la
probit et la justice, et jamais on ne me prendra  tre, comme lui,
pour la ville, un flau et un derrire maudit.

Viens ici, Muse brlante, qui as la force du feu, fille vhmente
d'Akharn. Semblable  l'tincelle qui jaillit des charbons d'yeuse,
excite par un vent favorable, quand on tend dessus une grillade de
poissons, les uns tournant une grasse marinade de Thasos, les autres
maniant la pte, viens de mme, mlodie fire, intense, aux accents
rustiques, et traite-moi en citoyen.

Vieillards chargs d'ans, nous accusons cette ville. Loin de recevoir
de vous la nourriture due  nos victoires navales, nous en souffrons
de cruelles; tout vieux que nous sommes, vous nous impliquez dans
des procs et vous nous faites servir de rise  de jeunes orateurs;
rduits  rien, nous restons muets, uss comme de vieilles fltes:
votre Posidn tutlaire est un bton. La vieillesse nous fait
balbutier devant la pierre du tribunal o nous ne voyons rien que
l'ombre de la Justice. Mais le jeune homme, soucieux de faire valoir
son loquence, se hte de frapper par l'agencement de ses priodes
arrondies. Puis, tranant l'accus, il le questionne, le prend au
pige de ses paroles, tourmentant, troublant, bouleversant ce pauvre
Tithn. Le vieux mchonne, se retire frapp d'une amende, sanglote,
pleure, et dit  ses amis: Ce qui devait payer ma bire, c'est
l'amende dont je suis frapp. 

Est-il dcent de ruiner ainsi un vieillard blanc devant la klepsydre,
un compagnon qui a beaucoup pein, qui s'est mouill tant de fois
d'une sueur chaude et glorieuse, un brave qui s'est battu  Marathn
pour la Rpublique? Oui, nous qui tions  Marathn,  la poursuite de
l'ennemi; aujourd'hui nous sommes poursuivis  outrance par des hommes
mchants, et puis aprs condamns. A cela que rpondrait un Marpsias?

Et de fait, est-il juste qu'un homme, courb par l'ge comme
Thoukydids, prisse enferm dans les dserts de la Skythia parce
qu'il a maille  partir avec Kphisodmos, cet avocat bavard? Je
me suis senti pris de piti, et j'ai vers des larmes, en voyant
maltrait par un archer ce vieil homme qui, j'en atteste Dmtr,
lorsqu'il tait le Thoukydids qui et aisment tenu tte  la Desse
Gmissante (Dmtr pleurant Kora), aurait d'abord terrass dix
Evathlos, effray de ses cris trois mille archers, et perc de flches
le pre et toute la ligne. Ah! puisque vous ne permettez pas que
les vieillards jouissent du sommeil, dcrtez que les causes soient
divises, de manire qu'un vieux dent plaide contre un vieux, et les
jeunes contre un homme  l'anus largi, un bavard, le fils de Klinias.
Il faut dsormais exercer des poursuites, et, s'il y a un coupable,
que le vieillard soit frapp d'amende par le vieillard, et le jeune
homme par le jeune homme.

       *       *       *       *       *

DIKOPOLIS.

Voici les limites de mon march. Tous les Ploponsiens, Mgariens et
Boeotiens ont le droit de trafiquer ici,  la condition de vendre 
moi, et  Lamakhos rien. J'institue pour agoranomes de mon march ces
trois fouets en cuir de Lpros dsigns par le sort. Entre interdite
 tout sykophante et  tout habitant du Phasis. Pour moi, je fais
apporter la colonne sur laquelle est mon trait, afin qu'il soit bien
en vue sur l'Agora.

UN MGARIEN. (_Il parle en dialecte dorien._)

Agora d'Athnes, salut, toi qui es chre aux Mgariens. Par le dieu de
l'amiti! je te regrettais comme une mre. Allons, pauvres fillettes
d'un pre malheureux, montez les marches pour trouver des galettes,
s'il y en a. coutez-moi, et que votre ventre soit tout attention.
Qu'aimez-vous mieux, tre vendues ou souffrir de la faim?

LES FILLETTES.

tre vendues! tre vendues!

LE MGARIEN.

C'est aussi ce que je dis. Mais qui serait assez sot pour vous
acheter, sr d'y perdre? Toutefois il me vient  l'esprit une
invention mgarienne. Je vais vous dguiser en petits cochons et dire
que j'en ai  vendre. Ajustez-vous ces pattes de cochon, et faites
qu'on vous croie issues d'une bonne truie. Par Herms! si vous
reveniez  la maison, vous souffririez tout de suite les horreurs de
la faim. Ensuite mettez ces groins, et puis entrez dans ce sac. L,
grognez, et faites co, comme les cochons dans les Mystres. Moi, je
vais appeler Dikopolis du ct par o il est... Dikopolis, veux-tu
acheter des petits cochons?

DIKOPOLIS.

Qu'est-ce? Un Mgarien?

LE MGARIEN.

Nous venons  ton march.

DIKOPOLIS.

Comment allez-vous?

LE MGARIEN.

Nous mourons de faim, assis auprs du feu.

DIKOPOLIS.

Eh! de par Zeus! c'est bien agrable, si on a l un joueur de flte.
Mais que faites-vous encore  Mgara  l'heure qu'il est?

LE MGARIEN.

Tu le demandes! Quand je suis parti de l-bas pour le march, les gens
du Conseil faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour que notre ville
prt le plus vite et le plus mal.

DIKOPOLIS.

Vous allez donc bientt tre tirs d'embarras.

LE MGARIEN.

C'est vrai.

DIKOPOLIS.

Et qu'y a-t-il encore  Mgara? Combien le bl s'y vend-il?

LE MGARIEN.

Chez nous il est  trs haut prix, comme les dieux.

DIKOPOLIS.

Apportes-tu du sel?

LE MGARIEN.

Ne tenez-vous pas nos salines?

DIKOPOLIS.

Est-ce de l'ail?

LE MGARIEN.

Comment de l'ail? Mais dans toutes vos incursions, vrais mulots, vous
dterrez les ttes avec vos piquets!

DIKOPOLIS.

Eh bien, qu'apportes-tu?

LE MGARIEN.

Des truies mystiques.

DIKOPOLIS.

A merveille! Montre-les-moi.

LE MGARIEN.

H! Elles sont belles. Soupse-les si cela te plat. Comme c'est gras
et beau!

DIKOPOLIS.

Mais qu'est-ce donc?

LE MGARIEN.

Une truie, par Zeus!

DIKOPOLIS.

Que dis-tu? D'o vient-elle?

LE MGARIEN.

De Mgara. Ce n'est pas l une truie?

DIKOPOLIS.

Cela ne m'en a pas l'air.

LE MGARIEN.

N'est-ce pas absurde? Voil un incrdule! Il dit que ce n'est pas
une truie. Moi, si tu veux bien, gageons une mesure de sel parfum de
thym, si ce n'est pas l une truie, en bon grec!

DIKOPOLIS.

Pas du tout, elle tient de l'homme.

LE MGARIEN.

Sans doute, par Diokls, elle tient de moi. Et toi, de qui crois-tu
qu'elle soit? Veux-tu l'entendre grogner?

DIKOPOLIS.

Oui, de par les dieux! je veux bien.

LE MGARIEN.

Grogne vite, petite truie! Tu ne dis rien? Est-ce que tu te tais? Oh!
tu vas mourir de male mort. Par Herms! je te remporte  la maison.

LA FILLETTE.

Co! Co!

LE MGARIEN.

N'est-ce pas une truie?

DIKOPOLIS.

Oui, cela m'en a l'air. Bien nourrie, dans cinq ans, elle aura son
bijou parfait.

LE MGARIEN.

Sache-le bien, elle sera pareille  sa mre.

DIKOPOLIS.

Mais on ne peut pas l'immoler en sacrifice.

LE MGARIEN.

Pourquoi donc? Qui empche qu'elle ne soit immole?

DIKOPOLIS.

Elle n'a pas de queue.

LE MGARIEN.

C'est qu'elle est jeune, mais devenue une vraie bte porcine, elle en
aura une grande, grasse et rouge. Si tu veux la nourrir, ce sera une
truie superbe.

DIKOPOLIS.

Comme le bijou de la soeur est semblable  celui de l'autre!

LE MGARIEN.

Elles sont de la mme mre et du mme pre. Qu'elle engraisse, qu'il
lui fleurisse des poils, et ce sera la plus belle truie qu'on puisse
immoler  Aphrodit.

DIKOPOLIS.

Mais on n'immole pas de truies  Aphrodit.

LE MGARIEN.

Pas de truies  Aphrodit! Mais c'est la seule desse  qui la chair
des truies soit trs agrable, quand elle est bien embroche.

DIKOPOLIS.

Mangent-elles seules maintenant sans leur mre?

LE MGARIEN.

Oui, par Posidn! et aussi sans leur pre.

DIKOPOLIS.

Que mangent-elles de prfrence?

LE MGARIEN.

Tout ce que tu voudras leur donner. Mais demande-le-leur.

DIKOPOLIS.

Petite truie, petite truie!

LA FILLETTE.

Co, co!

DIKOPOLIS.

Mangerais-tu bien des pois chiches montants?

LA FILLETTE.

Co, co, co!

DIKOPOLIS.

Et puis encore! Des figues de Phibalis?

LA FILLETTE.

Co, co!

DIKOPOLIS.

Quels cris aigus vous poussez  propos de figues! Que quelqu'un
de l'intrieur apporte des figues  ces petites truies. En
mangeront-elles? Ah! ah! comme elles les croquent,  vnrable
Hrakls! De quel pays sont ces truies? On les croirait de
Tragasa-la-Goulue.

LE MGARIEN.

Mais elles n'ont pas mang toutes les figues: car en voici une que je
leur ai enleve.

DIKOPOLIS.

Par Zeus! ce sont deux gentilles btes. Combien veux-tu me vendre tes
truies? Dis.

LE MGARIEN.

L'une pour une botte d'ail; l'autre, si tu veux, pour un khoenix de
sel.

DIKOPOLIS.

Je te les achte. Attends ici.

LE MGARIEN.

Voil qui va bien. Herms, dieu du gain, puiss-je vendre ainsi ma
femme et ma mre!

UN SYKOPHANTE.

H! l'homme. De quel pays es-tu?

LE MGARIEN.

Marchand de cochons de Mgara.

LE SYKOPHANTE.

Je dnonce comme ennemis tes cochons et toi.

LE MGARIEN.

Allons, bon! Voil la cause de toutes nos misres revenue!

LE SYKOPHANTE.

Chanson mgarienne! Ne lcheras-tu pas ce sac?

LE MGARIEN.

Dikopolis! Dikopolis! On me dnonce.

DIKOPOLIS.

Qui cela? Quel est ton dnonciateur? Agoranomes, vous ne mettrez pas
 la porte les sykophantes? A quoi penses-tu de nous clairer sans
lanterne?

LE SYKOPHANTE.

Ne puis-je pas dnoncer les ennemis?

DIKOPOLIS.

Tu vas crier, si tu ne cours pas dnoncer ailleurs.

LE MGARIEN.

Quel flau pour Athnes!

DIKOPOLIS.

Courage, Mgarien! Tiens, voil le prix de tes truies; prends l'ail et
le sel, et bien de la joie!

LE MGARIEN.

Ah! il n'y en a pas beaucoup chez nous.

DIKOPOLIS.

Quelle inadvertance! Qu'elle retombe sur ma tte!

LE MGARIEN.

Petits cochons, tchez, sans votre pre, de manger de la galette avec
du sel, si quelqu'un vous en donne!

       *       *       *       *       *

CHOEUR DES AKHARNIENS.

Heureux homme! N'as-tu pas entendu quel gain il tire de sa rsolution?
Il fera ses affaires assis sur l'Agora. Et si Ktsias se prsente,
ou quelque autre sykophante, il ira gmir assis. Pas un homme ne te
fraudera sur le prix des denres; Prpis n'essuiera pas devant toi son
infme derrire, et Klonymos ne te bousculera pas. Tu te promneras
drap dans une brillante lna. Tu ne rencontreras pas Hyperbolos,
inassouvi de chicanes; tu ne seras pas abord, en parcourant l'Agora,
par Kratinos, toujours ras  la fine lame, comme les galants; ni
par le pervers Artmn, trop alerte  la musique, exhalant de ses
aisselles la mauvaise odeur d'un bouc de sa patrie Tragasa. Jamais
plus ne te raillera le roi des mchants, Pauson, ni, sur l'Agora,
Lysistratos, l'opprobre des Kholargiens, homme imprgn de tous les
vices, grelottant et mourant de faim plus de trente jours par chaque
mois.

       *       *       *       *       *

UN BOEOTIEN.

Par Hrakls! mon paule n'en peut mais. Ismnias, pose doucement
 terre le pouliot. Vous tous, flteurs thbains, soufflez avec vos
fltes d'or dans un derrire de chien.

DIKOPOLIS.

Aux corbeaux! Ces frelons ne quitteront donc pas nos portes? D'o
s'est abattue sur ma porte cette vole, leve par Khris, ces
fltistes bourdonnants?

LE BOEOTIEN.

Par Iolaos! ton souhait m'est agrable, tranger! Depuis Thb, en
soufflant derrire moi, ils ont fait tomber par terre mes fleurs de
pouliot. Mais, si tu veux bien, achte-moi de ce que je porte, des
poulets ou des sauterelles.

DIKOPOLIS.

Ah! salut! mon cher Boeotien, mangeur de kollix. Qu'apportes-tu?

LE BOEOTIEN.

Tout ce que nous avons de bon en Boeotia: origan, pouliot, nattes de
jonc, feuilles  mches, canards, geais, francolins, poules d'eau,
roitelets, plongeons.

DIKOPOLIS.

Tu es un orage qui sme les oiseaux sur l'Agora.

LE BOEOTIEN.

J'apporte galement oies, livres, renards, taupes, hrissons, chats,
picfides, belettes, loutres, anguilles du Kopas.

DIKOPOLIS.

O toi, qui offres le morceau le plus agrable aux hommes, permets-moi
de saluer les anguilles que tu apportes.

LE BOEOTIEN.

Toi, l'ane de mes cinquante vierges du Kopas, viens faire la joie
de notre hte.

DIKOPOLIS.

O bien-aime, objet de mes longs dsirs, te voil donc, toi pour
qui soupirent les choeurs tragiques, et chre  Morykhos. Esclaves,
apportez-moi ici le rchaud et le soufflet. Regardez, enfants,
cette matresse anguille, qui vient enfin, dsire depuis six ans!
Saluez-la, mes enfants. Moi, je fournirai le charbon pour faire
honneur  l'trangre. Mais emportez-la. La mort mme ne pourra me
sparer de toi, si on te cuit avec des bettes.

LE BOEOTIEN.

Et  moi, que me donneras-tu en retour?

DIKOPOLIS.

Tu me la donnes en paiement de ton droit au march. Mais si tu veux
vendre quelques autres choses, parle.

LE BOEOTIEN.

H! tout cela.

DIKOPOLIS.

Voyons, combien dis-tu? ou veux-tu troquer contre des denres
emportes d'ici?

LE BOEOTIEN.

Bien! Je prends des produits d'Athnes, qu'on n'a pas en Boeotia.

DIKOPOLIS.

Tu peux acheter et emporter des anchois de Phalron ou de la poterie.

LE BOEOTIEN.

Des anchois et de la poterie? Mais nous en avons, l-bas. Je veux un
produit qui ne soit pas chez nous et qui abonde ici.

DIKOPOLIS.

Je sais alors. Emporte un sykophante, emball comme de la poterie.

LE BOEOTIEN.

Par les Jumeaux! j'aurais grand profit  en emmener un. Ce serait un
singe plein de malice.

DIKOPOLIS.

Voici justement Nikarkhos qui vient dnoncer quelqu'un.

LE BOEOTIEN.

C'est un bien petit homme!

DIKOPOLIS.

Mais il est tout venin.

NIKARKHOS.

A qui sont ces marchandises?

LE BOEOTIEN.

A moi. De Thb, Zeus m'en est tmoin.

NIKARKHOS.

Et moi, je les dnonce comme ennemies.

LE BOEOTIEN.

Quel mauvais instinct te pousse  guerroyer et  batailler contre des
oiseaux?

NIKARKHOS.

Je vais te dnoncer toi-mme en sus.

LE BOEOTIEN.

Quel mal ai-je fait?

NIKARKHOS.

Je vais te le dire dans l'intrt des assistants. Tu introduis des
mches de chez les ennemis.

DIKOPOLIS.

Ainsi donc tu dnonces des mches?

NIKARKHOS.

Une seule suffit pour embraser l'arsenal.

DIKOPOLIS.

L'arsenal? une mche?

NIKARKHOS.

Je le crois.

DIKOPOLIS.

Et comment?

NIKARKHOS.

Un Boeotien peut l'attacher  l'aile d'une tipule, la lancer sur
l'arsenal au moyen d'un tube, par un grand vent de Boras; et, le feu
prenant une fois aux vaisseaux, ils flambent tout de suite.

DIKOPOLIS.

Mchant, digne de mille morts! ils flamberaient embrass par une
tipule et par une mche?

NIKARKHOS, _battu par Dikopolis_.

Des tmoins!

DIKOPOLIS.

Fermez-lui la bouche! Donne-moi du foin: je vais l'emballer comme de
la poterie, pour qu'il ne se casse pas en route.

LE CHOEUR.

Emballe bien, mon cher, cette marchandise destine  l'tranger, afin
qu'il n'aille pas la briser.

DIKOPOLIS.

J'y veillerai, car elle rend le son grle d'un objet fl par le feu,
et dsagrable aux dieux.

LE CHOEUR.

Que va-t-il en faire?

DIKOPOLIS.

Un vase utile  tout, une coupe de maux, un mortier  procs, une
lanterne pour espionner les comptables, un rcipient  brouiller les
affaires.

LE CHOEUR.

Mais qui oserait se servir d'un vase qui craque de la sorte dans la
maison?

DIKOPOLIS.

Il est solide, mon bon, et il ne cassera jamais, s'il est suspendu par
les pieds, la tte en bas.

LE CHOEUR.

Le voil empaquet comme tu le veux.

LE BOEOTIEN.

Je vais enlever ma gerbe.

LE CHOEUR, _ Dikopolis_.

O le meilleur des htes, aide-le dans le transport, et jette o tu
voudras ce sykophante bon  tout.

DIKOPOLIS.

J'ai eu bien de la peine  empaqueter ce maudit sclrat. Allons,
Boeotien, emporte ta poterie.

LE BOEOTIEN.

Viens ici, et baisse ton paule, Ismnikhos.

DIKOPOLIS.

Veille  la porter avec prcaution. En ralit, tu ne porteras l rien
de bon; fais-le toutefois. Tu gagneras  te charger de ce fardeau. Les
sykophantes te porteront bonheur.

UN SERVITEUR DE LAMAKHOS.

Dikopolis!

DIKOPOLIS.

Qu'y a-t-il? Pourquoi m'appelles-tu?

LE SERVITEUR.

Pourquoi? Lamakhos te prie de lui cder, moyennant cette drakhme,
quelques grives pour la fte des Coupes, et, au prix de trois
drakhmes, une anguille du Kopas.

DIKOPOLIS.

Qui est ce Lamakhos avec son anguille?

LE SERVITEUR.

Le terrible, l'infatigable, qui agite sa Gorgn et qui remue les trois
aigrettes, dont il est ombrag.

DIKOPOLIS.

Par Zeus! je refuse, me donnt-il son bouclier. Qu'il remue ses
aigrettes en mangeant du poisson sal! S'il vient faire du bruit,
j'appelle les agoranomes. Pour moi, j'emporte ces provisions,
destines  ma personne. J'entre sur les ailes des grives et des
merles.

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Tu as vu, oui, tu as vu, ville tout entire, la prudence et l'minente
sagesse de cet homme. Depuis qu'il a conclu une trve, il peut acheter
ce dont il a besoin pour sa maison et ce qui convient  des repas
chaudement servis. D'eux-mmes tous les biens lui arrivent.

Non, jamais je ne recevrai chez moi la Guerre; jamais elle ne me
chantera l'air de Harmodios, assise  ma table, parce que c'est un
tre qui, pris de vin, et faisant ripaille chez ceux qui ont tous les
biens, y cause tous les maux, renverse, ruine, dtruit, et cela quand
on lui a fait nombre d'avances: Bois, assieds-toi, prends cette coupe
de l'amiti, tandis que lui porte partout le feu sur nos chalas, et
rpand brutalement le vin de nos vignes.

Chez l'homme que je dis le repas est grandement, libralement ordonn,
et les preuves de sa bonne chre se voient dans les plumes tales
devant sa porte.

       *       *       *       *       *

DIKOPOLIS.

O compagne de la belle Kypris et des Grces aimables, Rconciliation,
comme tu as un beau visage! Ai-je pu l'ignorer? Puisse un Amour nous
unir, moi et toi, semblable  celui qui est prsent, et couronn de
fleurs! Crois-tu donc, par hasard, que je suis trop vieux? Mais si je
te prends, je crois pouvoir t'offrir trois avantages. Et d'abord je
puis aligner un long plant de vignes, puis lever auprs de tendres
rejetons de figuier, en troisime lieu, tout vieux que je suis, y
marier de jeunes ceps de vigne, et enfin garnir d'oliviers tout le
tour de mon champ pour nous oindre d'huile, toi et moi, aux Noumnia.

UN HRAUT.

coutez, peuple. A la faon de vos pres, buvez dans les coupes au son
de la trompette. Celui qui l'aura vide le premier recevra une outre
faite comme Ktsiphon.

DIKOPOLIS.

Enfants, femmes, n'avez-vous pas entendu? Que faites-vous?
N'entendez-vous pas le Hraut? Faites bouillir, rtissez, retournez et
enlevez ces livres prestement; tressez les couronnes... Apporte les
broches, pour enfiler les grives.

LE CHOEUR.

J'envie ta prudence, mon cher homme, et encore plus ta bonne chre
actuelle.

DIKOPOLIS.

Que sera-ce, quand vous verrez rtir ces grives?

LE CHOEUR.

Je crois que tu dis juste encore sur ce point.

DIKOPOLIS.

Attise le feu.

LE CHOEUR.

Entends-tu avec quelle habilet culinaire, avec quelle science et avec
quelle entente de gourmet il se fait servir?

UN LABOUREUR.

Malheureux que je suis!

DIKOPOLIS.

Par Hrakls! quel est cet homme?

LE LABOUREUR.

Un homme infortun.

DIKOPOLIS.

Suis ton chemin devant toi.

LE LABOUREUR.

O cher ami, puisque la trve est pour toi seul, cde-moi un peu de
pain, ne ft-ce que de cinq ans.

DIKOPOLIS.

Que t'est-il arriv?

LE LABOUREUR.

Je suis ruin, j'ai perdu deux boeufs.

DIKOPOLIS.

Comment?

LE LABOUREUR.

Les Boeotiens les ont pris  Phyla.

DIKOPOLIS.

O trois fois malheureux! Et tu es encore vtu de blanc?

LE LABOUREUR.

Ces deux boeufs, par Zeus! me nourrissaient de leur fumier.

DIKOPOLIS.

Que te faut-il donc, maintenant?

LE LABOUREUR.

J'ai perdu la vue  pleurer mes boeufs. Mais si tu prends intrt 
Derkls de Phyla, frotte-moi vite les deux yeux avec de la poix.

DIKOPOLIS.

Mais, malheureux, je ne suis pas en situation de rendre service  tout
le monde.

LE LABOUREUR.

Allons, je t'en conjure, peut-tre retrouverais-je mes boeufs.

DIKOPOLIS.

Impossible. Va-t'en pleurer auprs des disciples de Pittalos.

LE LABOUREUR.

Rien pour moi qu'une seule goutte de poix, verse-la dans ce chalumeau.

DIKOPOLIS.

Pas un ftu! Va-t'en gmir ailleurs!

LE LABOUREUR.

Infortun que je suis; plus de boeufs de labour!

LE CHOEUR.

Cet homme, avec son trait, s'est fait une vie douce, et il ne semble
vouloir partager avec personne.

DIKOPOLIS.

Toi, arrose les tripes avec du miel; fais griller les spias.

LE CHOEUR.

Entends-tu ses clats de voix?

DIKOPOLIS.

Grillez les anguilles!

LE CHOEUR.

Tu vas nous faire mourir, moi de faim, et les voisins de fume et de
ta voix, en criant de la sorte.

DIKOPOLIS.

Rtissez cela, et que la couleur en soit dore!

       *       *       *       *       *

UN PARANYMPHE.

Dikopolis! Dikopolis!

DIKOPOLIS.

Quel est cet homme?

LE PARANYMPHE.

Un jeune mari t'envoie ces viandes de son repas de noces.

DIKOPOLIS.

Il fait bien, quel qu'il soit.

LE PARANYMPHE.

Il te prie, en change de ces viandes, pour ne pas aller  la guerre
et pour rester  caresser sa femme, de lui verser dans cette fiole un
verre de poix.

DIKOPOLIS.

Remporte, remporte les viandes et ne me les donne pas, je ne verserais
pas de la poix pour mille drakhmes. Mais quelle est cette femme?

LE PARANYMPHE.

C'est la meneuse de la noce: elle demande  te parler de la part de la
marie,  toi seul.

DIKOPOLIS.

Voyons, que dis-tu? Par les dieux! elle est plaisante la demande de
la marie! Elle dsire que la partie essentielle du mari reste 
la maison. Allons! qu'on apporte la trve; je lui en donnerai  elle
seule; elle est femme; elle ne doit pas souffrir de la guerre. Femme,
approche; tends-moi la fiole. Sais-tu la manire de s'en servir? Dis 
la marie, quand on fera une leve de soldats, d'en frotter la nuit
la partie essentielle de son mari. Qu'on remporte la trve. Vite, la
cruche au vin, pour que j'en verse dans les coupes!

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Mais voici un homme aux sourcils froncs: il se presse comme pour
annoncer un malheur.

UN PREMIER MESSAGER.

O fatigues, lames en bataille, Lamakhos!

LAMAKHOS.

Quel bruit rsonne autour de mes demeures tincelantes d'airain?

LE MESSAGER.

Les stratges t'ordonnent de prendre sur-le-champ tes cohortes et tes
aigrettes, et d'aller garder la frontire, malgr la neige. Car on
leur annonce qu'au moment de la fte des Coupes et des Marmites, des
bandits boeotiens vont faire une invasion.

LAMAKHOS.

O stratges, plus nombreux qu'utiles! n'est-il pas dur pour moi de ne
pouvoir tre de la fte?

DIKOPOLIS.

O arme polmolamaque!

LAMAKHOS.

Malheur  moi! Tu ris de mon infortune!

DIKOPOLIS.

Veux-tu combattre contre un Gryn  quatre ailes?

LAMAKHOS.

Hlas! hlas! quelle nouvelle m'apporte ce second messager?

UN SECOND MESSAGER.

Dikopolis!

DIKOPOLIS.

Qu'est-ce?

LE SECOND MESSAGER.

Viens vite au banquet, et apporte ta corbeille et ta coupe. Le prtre
de Dionysos t'y invite. Mais hte-toi, tu retardes le repas. Tout est
prt: lits, tables, coussins, tapis, couronnes, parfums, friandises,
courtisanes, galettes, gteaux, pains de ssame, tartes, belles
danseuses, l'air bien-aim de Harmodios. Ainsi, accours au plus vite.

LAMAKHOS.

Infortun que je suis!

DIKOPOLIS.

C'est que tu as pris pour emblme cette grande Gorgn. Fermez la
porte, et qu'on apprte le repas.

LAMAKHOS.

Esclave, esclave, apporte-moi ici mon sac.

DIKOPOLIS.

Esclave, esclave, apporte-moi ici ma corbeille.

LAMAKHOS.

Du sel ml de thym et des oignons.

DIKOPOLIS.

Et  moi du poisson; les oignons me rpugnent.

LAMAKHOS.

Apporte-moi ici, esclave, une feuille de figuier, pleine de hachis
rance.

DIKOPOLIS.

Et  moi une feuille de figuier bien graisse, je la ferai cuire ici.

LAMAKHOS.

Mets l les plumes de mon casque.

DIKOPOLIS.

Mets l ces ramiers et ces grives.

LAMAKHOS.

Belle et blanche est cette plume d'autruche.

DIKOPOLIS.

Belle et dore est cette chair de ramier.

LAMAKHOS.

H! l'homme! cesse de rire de mes armes.

DIKOPOLIS.

H! l'homme! veux-tu bien ne pas guigner mes grives!

LAMAKHOS.

Apporte l'tui de mes trois aigrettes.

DIKOPOLIS.

Et  moi le civet de livre.

LAMAKHOS.

Mais les mites n'ont-elles pas mang les aigrettes?

DIKOPOLIS.

Mais ne vais-je pas manger du civet avant le dner?

LAMAKHOS.

H! l'homme! veux-tu bien ne pas me parler?

DIKOPOLIS.

Je ne te parle pas; moi et mon esclave, nous sommes en discussion.
Veux-tu gager et nous en rapporter  Lamakhos? Les sauterelles
sont-elles plus dlicates que les grives?

LAMAKHOS.

Je crois que tu fais l'insolent.

DIKOPOLIS.

Il donne la prfrence aux sauterelles.

LAMAKHOS.

Esclave, esclave, dcroche ma lance, et apporte-la-moi ici.

DIKOPOLIS.

Esclave, esclave, retire cette andouille du feu et apporte-la-moi ici.

LAMAKHOS.

Voyons, je vais retirer ma lance du fourreau. Tiens ferme, esclave.

DIKOPOLIS.

Et toi aussi, esclave, ne lche pas.

LAMAKHOS.

Approche, esclave, les supports de mon bouclier.

DIKOPOLIS.

Apporte les pains, supports de mon estomac.

LAMAKHOS.

Apporte ici l'orbe de mon bouclier  la Gorgn.

DIKOPOLIS.

Apporte ici l'orbe de ma tarte au fromage.

LAMAKHOS.

N'y a-t-il pas l pour les hommes de quoi rire largement?

DIKOPOLIS.

N'y a-t-il pas l pour les hommes de quoi savourer dlicieusement?

LAMAKHOS.

Verse de l'huile, esclave, sur le bouclier. J'y vois un vieillard qui
va tre accus de lchet.

DIKOPOLIS.

Verse du miel, esclave, sur la tarte. J'y vois un vieillard qui fait
pleurer de rage Lamakhos le Gorgonien.

LAMAKHOS.

Apporte ici, esclave, ma cuirasse de combat.

DIKOPOLIS.

Apporte ici, esclave, ma cuirasse de table, ma coupe.

LAMAKHOS.

Avec cela, je tiendrai tte aux ennemis.

DIKOPOLIS.

Avec cela, je tiendrai tte aux buveurs.

LAMAKHOS.

Esclave, maintiens les couvertures du bouclier.

DIKOPOLIS.

Esclave, maintiens les plats de la corbeille.

LAMAKHOS.

Moi, je vais prendre et porter moi-mme mon sac de campagne.

DIKOPOLIS.

Moi, je vais prendre mon manteau pour sortir.

LAMAKHOS.

Prends ce bouclier, esclave, emporte-le, et en route! Il neige.
Babax! C'est une campagne d'hiver.

DIKOPOLIS.

Prends le dner: c'est une campagne de buveurs.

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Mettez-vous de bon coeur en campagne. Mais quelles routes diffrentes
ils suivent tous les deux! L'un boira, couronn de fleurs, et toi,
transi de froid, tu monteras la garde. Celui-l va coucher avec une
jolie fille et se faire frictionner je ne sais quoi.

PREMIER DEMI-CHOEUR.

Puisse Antimakhos, fils de Psakas, historien et pote, tre tout
simplement confondu par Zeus, lui qui, khorge aux Lna, m'a renvoy
tristement sans souper! Puiss-je le voir guetter une spia qui,
cuite, croustillante, sale, est servie sur table; et qu'au moment de
la prendre, elle lui soit enleve par un chien, qui s'enfuit!

SECOND DEMI-CHOEUR.

Que ce soit l pour lui un premier malheur; puis, qu'il lui arrive une
autre aventure nocturne! Que revenant fivreux chez lui des manoeuvres
de cavalerie, il rencontre Orests ivre, qui lui casse la tte, pris
d'un accs de fureur, et que, voulant ramasser une pierre, durant
la nuit, il saisisse  pleine main un tron encore tout chaud; qu'il
lance ce genre de pierre, manque son coup, et frappe Kratinos!

       *       *       *       *       *

UN SERVITEUR DE LAMAKHOS.

Serviteurs de la maison de Lamakhos, vite de l'eau! Faites chauffer
de l'eau dans une petite marmite, prparez des linges, du crat, de la
laine grasse et des tampons de charpie pour la cheville. Notre matre
s'est bless  un pieu, en sautant un foss; il s'est dbot et lux
la cheville, s'est bris la tte contre une pierre et a fait jaillir
la Gorgn hors du bouclier. La grande plume du hbleur gisant au
milieu des pierres, il a fait retentir ce chant terrible: O astre
radieux, je te vois aujourd'hui pour la dernire fois; la lumire
m'abandonne; c'est fait de moi!  A ces mots, il tombe dans un
bourbier, se relve, rencontre des fuyards, poursuit les brigands et
les presse de sa lance. Mais le voici lui-mme. Ouvre la porte.

LAMAKHOS.

Oh! l, l! Oh! l, l! Horribles souffrances, je suis glac.
Malheureux, je suis perdu; une lance ennemie m'a frapp! Mais ce qu'il
y aurait pour moi de plus cruel, c'est que Dikopolis me vt bless,
et me rt au nez de mes infortunes.

DIKOPOLIS, _entrant avec deux courtisanes_.

Oh! l, l! Oh! l, l! quelles gorges! C'est ferme comme des coings!
Baisez-moi tendrement, mes trsors; vos bras autour de mon cou; vos
lvres sur les miennes! Car j'ai le premier vid ma coupe.

LAMAKHOS.

Cruel concours de malheurs! Hlas! hlas! quelles blessures cuisantes!

DIKOPOLIS.

H! h! salut, cavalier Lamakhos!

LAMAKHOS.

Malheureux que je suis!

DIKOPOLIS.

Infortun que je suis!

LAMAKHOS.

Pourquoi m'embrasses-tu?

DIKOPOLIS.

Pourquoi me mords-tu?

LAMAKHOS.

Quel malheur pour moi d'avoir pay ce rude cot!

DIKOPOLIS.

Est-ce qu'il y avait un cot  payer  la fte des Coupes?

LAMAKHOS.

Ah! ah! Pan! Pan!

DIKOPOLIS.

Mais il n'y a pas aujourd'hui de Pania.

LAMAKHOS.

Soulevez, soulevez ma jambe. Oh! oh! tenez-la, mes amis.

DIKOPOLIS.

Et vous deux, prenez-moi juste la moiti du corps, mes amies.

LAMAKHOS.

J'ai le vertige de ce coup de pierre  la tte. Je suis pris
d'tourdissements.

DIKOPOLIS.

Et moi je veux aller me coucher; je suis pris de redressements et
d'blouissements.

LAMAKHOS.

Portez-moi au logis de Pittalos, entre ses mains mdicales.

DIKOPOLIS.

Portez-moi auprs des juges. O est le roi du festin? Donnez-moi
l'outre!

LAMAKHOS.

Une lance m'a perc les os. Quelle douleur!

DIKOPOLIS, _montrant l'outre_.

Voyez, elle est vide! Tnella! Tnella! Chantons victoire!

LE CHOEUR.

Tnella! comme tu dis, bon vieillard, victoire!

DIKOPOLIS.

J'ai rempli ma coupe d'un vin pur et je l'ai bue d'un trait.

LE CHOEUR.

Tnella! donc, brave homme! Emporte l'outre!

DIKOPOLIS.

Suivez, maintenant, en chantant: Tnella! Victoire!

LE CHOEUR.

Oui, nous te ferons un cortge de fte, chantant: Tnella! Victoire!
 pour toi et pour l'outre!

FIN DES AKHARNIENS




LES CHEVALIERS

(L'AN 425 AVANT J.-C.)


_Les Chevaliers_ sont dirigs contre le dmagogue Clon qui s'tait
mis  la tte des affaires aprs la mort de Pricls, et qui,  la
suite de son succs de Sphactrie, tait devenu l'idole du peuple,
personnifi dans la pice par le bonhomme Dmos. Le vieillard,
circonvenu  la fois par Clon, transform en corroyeur, et par le
marchand d'andouilles Agoracritos, finit par voir clair dans leur
jeu. Clon est chass. Agoracritos, faisant amende honorable, sert
consciencieusement son matre qui recouvre la jeunesse et la raison.




PERSONNAGES DU DRAME

    DMOSTHNS.
    NIKIAS.
    UN MARCHAND D'ANDOUILLES nomm AGORAKRITOS.
    KLN.
    CHOEUR DE CHEVALIERS.
    DMOS.

_La scne se passe devant la maison de Dmos._




LES CHEVALIERS


DMOSTHNS.

Iattatax! Que de malheurs! Iattat! Que ce Paphlagonien, cette
nouvelle peste, avec ses projets, soit confondu par les dieux! Depuis
qu'il s'est gliss dans la maison, il ne cesse de rouer de coups les
serviteurs.

NIKIAS.

Malheur, en effet,  ce prince de Paphlagoniens, avec ses calomnies!

DMOSTHNS.

Pauvre malheureux, comment vas-tu?

NIKIAS.

Mal, comme toi.

DMOSTHNS.

Viens, approche, gmissons de concert sur le mode d'Olympos.

DMOSTHNS _et_ NIKIAS.

Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu.

DMOSTHNS.

Pourquoi ces plaintes inutiles? Ne vaudrait-il pas mieux chercher
quelque moyen de salut pour nous et ne pas pleurer davantage?

NIKIAS.

Mais quel moyen? Dis-le-moi.

DMOSTHNS.

Dis-le plutt, afin qu'il n'y ait pas de dispute.

NIKIAS.

Non, par Apolln! pas moi. Allons, parle hardiment, puis je te dirai
mon avis.

DMOSTHNS.

Que ne me dis-tu plutt ce qu'il faut que je dise?

NIKIAS.

Ce courage barbare me manque. Comment m'exprimerais-je en grand style,
en style euripidien?

DMOSTHNS.

Non, non, pas  moi, pas  moi: ne me sers pas un bouquet de cerfeuil,
mais trouve un chant de dpart de chez notre matre.

NIKIAS.

Eh bien, dis: chappons! comme cela, tout d'un trait.

DMOSTHNS.

Je le dis: chappons!

NIKIAS.

Ajoute ensuite le mot: Nous, au mot: chappons.

DMOSTHNS.

Nous!

NIKIAS.

A merveille! A prsent, comme procdant par lgres secousses de la
main, dis d'abord: chappons, ensuite: Nous, puis: A la hte!

DMOSTHNS.

chappons, chappons-nous, chappons-nous  la hte!

NIKIAS.

Hein! N'est-ce pas dlicieux?

DMOSTHNS.

Oui, par Zeus! Si ce n'est que j'ai peur que ce ne soit pour ma peau
un mauvais prsage.

NIKIAS.

Pourquoi cela?

DMOSTHNS.

Parce que les plus lgres secousses de la main emportent la peau.

NIKIAS.

Ce qu'il y aurait de souverain dans les circonstances prsentes, ce
serait d'aller tous les deux nous prosterner devant les statues de
quelque dieu.

DMOSTHNS.

Quelles statues? Est-ce que tu crois vraiment qu'il y a des dieux?

NIKIAS.

Je le crois.

DMOSTHNS.

D'aprs quel tmoignage?

NIKIAS.

Parce que je suis en haine aux dieux. N'est-ce pas juste?

DMOSTHNS.

Tu me ranges de ton avis. Mais considrons autre chose. Veux-tu que
j'expose l'affaire aux spectateurs?

NIKIAS.

Ce ne serait pas mal. Seulement, prions-les de nous faire voir
clairement, par leur air, s'ils se plaisent  nos paroles et  nos
actions.

DMOSTHNS.

Je commence donc. Nous avons un matre, d'humeur brutale, mangeur de
fves, atrabilaire, Dmos le Pnykien, vieillard morose, un peu sourd.
Au commencement de la noumnia, il a achet un esclave, un corroyeur
paphlagonien, coquin fieff et grand calomniateur. Ce corroyeur
paphlagonien, connaissant  fond le caractre du vieux, fait le chien
couchant, flatte son matre, le caresse, le choie, le dupe avec des
rognures de cuir et des mots comme ceux-ci: Dmos, il suffit d'avoir
jug une affaire: va au bain, mange, avale, dvore, reois trois
oboles: veux-tu que je te serve un souper? Alors le Paphlagonien fait
main-basse sur ce que l'un de nous a prpar et l'offre gracieusement
 son matre. L'autre jour, je venais de ptrir  Pylos une galette
lakonienne; par ses roueries et par ses dtours il me la subtilise, et
il sert comme de lui le mets de ma faon. Il nous loigne et ne permet
pas  un autre de soigner le matre; mais, arm d'une courroie,
debout prs de la table, il en carte les orateurs. Il lui chante des
oracles, et le bonhomme sibyllise. Puis, quand il le voit  l'tat de
brute, il met en oeuvre son astuce; il lance effrontment mensonges
et calomnies contre les gens de la maison; alors nous sommes fouetts,
nous; et le Paphlagonien, courant aprs les esclaves, demande, menace,
escroque en disant: Voyez Hylas, comme je le fais fouetter; si
vous ne m'obissez pas, vous tes morts aujourd'hui. Nous donnons.
Autrement, le vieux nous pitinerait et nous ferait chier huit fois
davantage. Htons-nous donc, mon bon, de voir maintenant quelle voie 
suivre et vers qui.

NIKIAS.

Le mieux, mon bon, c'est notre: chappons-nous! 

DMOSTHNS.

Mais il n'est pas facile de rien cacher au Paphlagonien; il a l'oeil 
tout. Une de ses jambes est  Pylos, et l'autre  l'assemble; si bien
que, ses jambes ainsi cartes, son derrire est en Khaonia, ses mains
en tolia et son esprit en Klopidia.

NIKIAS.

Le mieux pour nous est donc de mourir. Mais voyons  mourir de la mort
la plus hroque.

DMOSTHNS.

Mais quelle sera cette mort trs hroque?

NIKIAS.

La plus belle pour nous est de boire du sang de taureau. Une mort
comme celle de Thmistokls n'est pas  ddaigner.

DMOSTHNS.

Oui, par Zeus! buvons du vin pur  notre Bon Gnie, et peut-tre
trouverons-nous quelque utile dessein.

NIKIAS.

Comment? Du vin pur? Tu songes  boire? Jamais homme ivre a-t-il
trouv quelque utile dessein?

DMOSTHNS.

Vraiment, mon bon? Tu es un robinet de sottes paroles. Tu oses accuser
le vin de pousser  la dmence? Trouve-moi donc quelque chose de plus
pratique que le vin. Vois-tu? Quand on a bu, on est riche, on fait
ses affaires, on gagne ses procs, on est en plein bonheur, on rend
service aux amis. Allons, apporte-moi vite une cruche de vin! Que
j'arrose mon esprit pour trouver une ide ingnieuse!

NIKIAS.

Hlas! Que nous fera ta boisson?

DMOSTHNS.

Beaucoup de bien. Apporte-la; moi je vais m'tendre. Une fois ivre, je
te dbiterai sur tout ce qui nous intresse un tas de petits conseils,
de petites sentences et de petites raisons.

NIKIAS. _Il rentre dans la maison et revient avec une cruche._

Quelle chance de n'avoir pas t pris volant ce vin!

DMOSTHNS.

Dis-moi, le Paphlagonien, que fait-il?

NIKIAS.

Bourr de gteaux confisqus, le drle ronfle, cuvant son vin et
couch sur des cuirs.

DMOSTHNS.

Eh bien, maintenant, verse-moi un plein verre de vin pur, en manire
de libation.

NIKIAS.

Prends et fais une libation au Bon Gnie: dguste, dguste la liqueur
du Gnie de Pramn.

DMOSTHNS.

O Bon Gnie, c'est ta volont et non pas la mienne.

NIKIAS.

Dis, je t'en prie, qu'y a-t-il?

DMOSTHNS.

Va vite voler les oracles du Paphlagonien endormi, et rapporte-les de
la maison.

NIKIAS.

Soit; mais je crains que ce Bon Gnie ne se trouve en tre un Mauvais.

DMOSTHNS.

Et maintenant approche-moi la cruche, pour arroser mon esprit et dire
quelque parole ingnieuse.

NIKIAS. _Il sort un instant et il rentre aussitt._

Comme il pte, comme il ronfle, le Paphlagonien! Aussi ne m'a-t-il pas
surpris drobant l'oracle, qu'il garde avec le plus de soin.

DMOSTHNS.

O le plus fin des hommes! Donne, que je lise. Toi, verse-moi  boire
sans retard. Voyons ce qu'il y a l dedans. Oh! les oracles! Donne,
donne-moi vite  boire!

NIKIAS.

Voyons, que dit l'oracle?

DMOSTHNS.

Verse encore!

NIKIAS.

Est-ce qu'il y a dans l'oracle: Verse encore! 

DMOSTHNS.

O Bakis!

NIKIAS.

Qu'y a-t-il?

DMOSTHNS.

A boire! Vite!

NIKIAS.

Il parat que Bakis aimait  boire.

DMOSTHNS.

Ah! maudit Paphlagonien, voil donc pourquoi tu gardais depuis si
longtemps l'oracle qui te concerne, tu avais peur!

NIKIAS.

De quoi?

DMOSTHNS.

Il est dit l comment il doit finir.

NIKIAS.

Et comment?

DMOSTHNS.

Comment? L'oracle annonce clairement que d'abord un marchand d'toupes
doit avoir en main les affaires de la cit.

NIKIAS.

Voil dj un marchand! Et ensuite, dis?

DMOSTHNS.

Aprs lui, en second lieu, un marchand de moutons.

NIKIAS.

Cela fait deux marchands. Et que lui advient-il  celui-l?

DMOSTHNS.

D'tre le matre, jusqu' ce qu'il en arrive un plus sclrat. Alors
il prit, et  sa place arrive le marchand de cuirs, le Paphlagonien
rapace, braillard,  voix de charlatan.

NIKIAS.

Il faut donc que le marchand de moutons soit extermin par le marchand
de cuirs?

DMOSTHNS.

Oui, par Zeus!

NIKIAS.

Malheureux que je suis! O trouver un autre marchand, un seul?

DMOSTHNS.

Il en est encore un, qui exerce un mtier hors ligne.

NIKIAS.

Dis-moi, je t'en prie, qui est-ce?

DMOSTHNS.

Tu le veux?

NIKIAS.

Oui, par Zeus!

DMOSTHNS.

C'est un marchand d'andouilles qui le renversera.

NIKIAS.

Un marchand d'andouilles! Par Posidn! le beau mtier! Mais, dis-moi,
o trouverons-nous cet homme?

DMOSTHNS.

Cherchons-le.

NIKIAS.

Tiens! le voici qui, grce aux dieux, s'avance vers l'Agora.

       *       *       *       *       *

DMOSTHNS.

O bienheureux marchand d'andouilles, viens, viens, mon trs cher;
avance, sauveur de la ville et le ntre.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Qu'est-ce? Pourquoi m'appelez-vous?

DMOSTHNS.

Viens ici, afin de savoir quelle chance tu as, quel comble de
prosprit.

NIKIAS.

Voyons; dbarrasse-le de son tal, et apprends-lui l'oracle du dieu,
quel il est. Moi, je vais avoir l'oeil sur le Paphlagonien.

DMOSTHNS.

Allons, toi, dpose d'abord cet attirail, mets-le  terre; puis adore
la terre et les dieux.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Soit: qu'est-ce que c'est?

DMOSTHNS.

Homme heureux, homme riche; aujourd'hui rien, demain plus que grand,
chef de la bienheureuse Athnes.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

H! mon bon, que ne me laisses-tu laver mes tripes et vendre mes
andouilles, au lieu de te moquer de moi?

DMOSTHNS.

Imbcile! Tes tripes! Regarde par ici. Vois-tu ces files de peuple?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je les vois.

DMOSTHNS.

Tu seras le matre de tous ces gens-l; et celui de l'Agora, des
ports, de la Pnyx; tu pitineras sur le Conseil, tu casseras les
stratges, tu les enchaneras, tu les mettras en prison; tu feras la
dbauche dans le Prytanion.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi?

DMOSTHNS.

Oui, toi. Et tu ne vois pas encore tout. Monte sur cet tal, et jette
les yeux sur toutes les les d'alentour.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je les vois.

DMOSTHNS.

Eh bien! Et les entrepts? Et les navires marchands?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

J'y suis.

DMOSTHNS.

Comment donc! N'es-tu pas au comble du bonheur? Maintenant jette
l'oeil droit du ct de la Karia, et l'oeil gauche du ct de la
Khalkdonia.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Effectivement; me voil fort heureux de loucher!

DMOSTHNS.

Mais non: c'est pour toi que se fait tout ce trafic; car tu vas
devenir, comme le dit cet oracle, un trs grand personnage.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Dis-moi, comment moi, un marchand d'andouilles, deviendrai-je un grand
personnage?

DMOSTHNS.

C'est pour cela mme que tu deviendras grand, parce que tu es un
mauvais drle, un homme de l'Agora, un impudent.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je ne me crois pas digne d'un si grand pouvoir.

DMOSTHNS.

H! h! pourquoi dis-tu que tu n'en es pas digne? Tu me parais avoir
conscience que tu n'es pas sans mrite. Es-tu fils de gens beaux et
bons?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

J'en atteste les dieux, je suis de la canaille.

DMOSTHNS.

Quelle heureuse chance! Comme cela tourne bien pour tes affaires!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mais, mon bon, je n'ai pas reu la moindre ducation; je connais mes
lettres, et, chose mauvaise, mme assez mal.

DMOSTHNS.

C'est la seule chose qui te fasse du tort, mme sue assez mal. La
dmagogie ne veut pas d'un homme instruit, ni de moeurs honntes; il
lui faut un ignorant et un infme. Mais ne laisse pas chapper ce que
les dieux te donnent, d'aprs leurs oracles.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Que dit donc cet oracle?

DMOSTHNS.

De par les dieux, il y a de la finesse et de la sagesse dans son tour
nigmatique: Oui, quand l'aigle corroyeur, aux serres crochues, aura
saisi dans son bec le dragon stupide, insatiable de sang, ce sera fait
de la saumure  l'ail des Paphlagoniens, et la divinit comblera
de gloire les tripiers,  moins qu'ils ne prfrent vendre des
andouilles.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

En quoi cela me regarde-t-il? Apprends-le-moi.

DMOSTHNS.

L'aigle corroyeur, c'est ce Paphlagonien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Que signifie: Aux serres crochues?

DMOSTHNS.

Cela veut dire qu'avec ses mains crochues il enlve et emporte tout.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et le dragon?

DMOSTHNS.

C'est ce qu'il y a de plus clair: le dragon est long, le boudin aussi,
et boudin et dragon se remplissent de sang. Or, l'oracle dit que
l'aigle corroyeur sera dompt par le dragon, si celui-ci ne se laisse
pas enjler par des mots.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Oui, l'oracle me dsigne; mais j'admire comment je serai capable de
gouverner Dmos.

DMOSTHNS.

Tout ce qu'il y a de plus simple. Fais ce que tu fais: brouille toutes
les affaires comme tes tripes; amadoue Dmos en l'dulcorant par des
propos de cuisine: tu as tout ce qui fait un dmagogue, voix canaille,
nature perverse, langage des halles: tu runis tout ce qu'il faut pour
gouverner. Les oracles sont pour toi, y compris celui de la Pythie.
Couronne-toi, fais des libations  la Sottise, et lutte contre notre
homme.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Qui sera mon alli? Car les riches le craignent, et les pauvres en ont
peur.

DMOSTHNS.

Mais il y a les Chevaliers, braves gens au nombre de mille, qui l'ont
en haine: ils te viendront en aide, et avec eux les citoyens beaux et
bons, les spectateurs senss, moi et le dieu. Ne crains rien: tu ne
verras pas ses traits. Pris de peur, aucun artiste n'a voulu faire son
masque; on le reconnatra tout de mme: le public n'est pas bte.

       *       *       *       *       *

NIKIAS.

Malheur  moi! Le Paphlagonien sort.

KLN.

Non, par les douze dieux, vous n'aurez pas  vous rjouir vous deux
qui, depuis longtemps, conspirez contre Dmos. Que fait l cette coupe
de Khalkis? Pas de doute que vous n'excitiez les Khalkidiens  la
rvolte. Vous mourrez, vous prirez, couple infme!

DMOSTHNS.

H! l'homme! Tu fuis, tu ne restes pas l? Brave marchand
d'andouilles, ne gte pas nos affaires. Citoyens Chevaliers, accourez:
c'est le moment. H! Simn, Pantios, n'appuyez-vous pas l'aile
droite? Voici nos hommes. Toi, tiens bon, et fais volte-face. La
poussire qu'ils soulvent annonce leur approche. Oui, tiens ferme,
repousse l'ennemi et mets-le en fuite.

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Frappe, frappe ce vaurien, ce trouble-rang des Chevaliers, ce
concussionnaire, ce gouffre, cette Kharybdis de rapines, ce vaurien,
cet archivaurien! Je me plais  le dire plusieurs fois; car il est
vaurien plusieurs fois par jour. Oui, frappe, poursuis, mets-le aux
abois, extermine. Hais-le comme nous le hassons; crie  ses trousses!
Prends garde qu'il ne t'chappe, vu qu'il connat les passes par
lesquelles Eukrats s'est sauv droit dans du son.

KLN.

Vieillards hliastes, confrres du triobole, vous que je nourris de
mes criailleries, en mlant le juste et l'injuste, venez  mon aide,
je suis battu par des conspirateurs.

LE CHOEUR.

Et c'est justice, puisque tu dvores les fonds publics, avant le
partage, que tu ttes les accuss comme on tte un figuier, pour voir
ceux qui sont encore verts, ou plus ou moins mrs, et que, si tu en
sais un insouciant et bonasse, tu le fais venir de la Khersonsos, tu
le saisis par le milieu du corps, tu lui prends le cou sous ton bras,
puis, lui renversant l'paule en arrire, tu le fais tomber et tu
l'avales. Tu guettes aussi, parmi les citoyens, quiconque est d'humeur
moutonnire, riche, pas mchant et tremblant devant les affaires.

KLN.

Vous vous coalisez? Et moi, citoyens, c'est  cause de vous que je
suis battu, parce que j'allais proposer, comme un acte de justice,
d'lever dans la ville un monument  votre bravoure.

LE CHOEUR.

Qu'il est donc hbleur, et souple comme un cuir! Voyez, il rampe
auprs de nous autres vieillards, pour nous friponner; mais, s'il
russit d'un ct, il chouera de l'autre; et, s'il se tourne par ici,
il s'y cassera la jambe.

KLN, _battu_.

O ville,  peuple, voyez par quelles btes froces je suis ventr!

LE CHOEUR.

Tu cries  ton tour, toi qui ne cesses de bouleverser la ville?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES, _reparaissant_.

Oh! Moi, par mes cris, je l'aurai bientt mis en fuite.

LE CHOEUR.

Ah! si tu cries plus fort que lui, tu es digne de l'hymne triomphal;
mais, si tu le surpasses en impudence,  nous le gteau au miel.

KLN.

Je te dnonce cet homme, et je dis qu'il exporte ses sauces pour les
trires des Ploponsiens.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, par Zeus! je te dnonce cet homme, qui court au Prytanion le
ventre vide, et qui en revient le ventre plein.

DMOSTHNS.

Et, par Zeus! il en rapporte des mets interdits, pain, viande,
poisson; ce  quoi Prikls n'a jamais t autoris.

KLN.

A mort, tout de suite!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je crierai trois fois plus fort que toi.

KLN.

Mes cris domineront tes cris.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mes beuglements tes beuglements.

KLN.

Je te dnoncerai, si tu deviens stratge.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te rsisterai comme un chien.

KLN.

Je rabattrai tes vanteries.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je djouerai tes ruses.

KLN.

Ose donc me regarder en face.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi aussi j'ai t lev sur l'Agora.

KLN.

Je te mettrai en pices, si tu grognes.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te couvrirai de merde, si tu parles.

KLN.

Je conviens que je suis un voleur. Et toi?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Par Herms Agoren! je me parjure, mme devant ceux qui m'ont vu.

KLN.

C'est donc que tu t'attribues  faux le mrite des autres. Je te
dnonce aux Prytanes comme possdant des tripes sacres, qui n'ont pas
pay la dme.

LE CHOEUR.

Infme, sclrat, braillard, tout le pays est plein de ton impudence,
l'assemble entire, les finances, les greffes, les tribunaux.
Agitateur brouillon, tu as rempli toute la cit de dsordre, et tu as
assourdi notre Athnes de tes cris; d'une roche leve tu as l'oeil
sur les revenus, comme un pcheur sur des thons.

KLN.

Je connais cette affaire et o depuis longtemps elle a t ressemele.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Si tu ne te connaissais pas en ressemelage, moi je n'entendrais
rien aux andouilles. C'est toi qui coupais obligeamment le cuir d'un
mauvais boeuf, pour le vendre aux paysans, aprs une prparation
frauduleuse, qui le faisait paratre pais. Ils ne l'avaient pas port
un jour, qu'il s'allongeait de deux palmes.

DMOSTHNS.

Par Zeus! il m'a jou le mme tour, si bien que je devins la rise
complte de mes voisins et de mes amis: car, avant d'arriver 
Pergas, je nageais dans mes souliers.

LE CHOEUR.

N'as-tu pas, ds le dbut, tal ton impudence, qui est l'unique force
des orateurs? Tu la pousses jusqu' traire les trangers opulents, toi
le chef de l'tat. Aussi,  ta vue, le fils de Hippodamos fond-il en
larmes. Mais voici un autre homme, bien pire que toi, qui me
ravit l'me; il t'limine, il te surpasse, c'est facile  voir, en
perversit, en effronterie, en tours de passe-passe. Allons, toi, qui
as t lev  l'cole d'o sortent tous les grands hommes, montre
donc qu'une ducation sense ne signifie rien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Alors, coutez quel est ce citoyen-l.

KLN.

Ne me laisseras-tu point parler?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, de par Zeus! je suis aussi mauvais que toi.

LE CHOEUR.

S'il ne cde pas  cette raison, dis qu'il est de mauvaise ligne.

KLN.

Tu ne me laisseras point parler?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, de par Zeus!

KLN.

Mais si, de par Zeus!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, par Posidn! Mais qui parlera le premier, c'est ce que je
commencerai par dbattre.

KLN.

Oh! j'en crverai.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, je ne te laisserai pas.

LE CHOEUR.

Laisse-le donc, au nom des dieux, laisse-le crever!

KLN.

Mais d'o te vient cette hardiesse de me contredire en face?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

De ce que je me sens capable de parler et de cuisiner.

KLN.

De parler! Ah! vraiment, s'il te tombait quelque affaire, tu saurais
la dcouper dans le vif et l'accommoder comme il faut; mais veux-tu
savoir ce qu'il me semble que tu as prouv? Ce qui arrive  tout le
monde. Si, par hasard, tu as gagn une toute petite cause contre
un mtque, durant la nuit, tu t'es mis  marmotter,  te parler 
toi-mme dans les rues, buvant de l'eau, importunant tes amis; et tu
te figures que tu es capable de parler? Pauvre fou!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et que bois-tu donc, toi, pour que, maintenant, la ville, abasourdie
par ton unique bavardage, soit rduite au silence?

KLN.

Mais quel homme m'opposerais-tu,  moi? Aussitt que j'aurai aval du
thon chaud, et bu par l-dessus une coupe de vin pur, je me moquerai
des stratges de Pylos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi, quand j'aurai englouti une caillette de boeuf et un ventre de
truie, et, par l-dessus, bu la sauce,  moi seul, je mettrai  mal
les orateurs, et j'pouvanterai Nikias.

DMOSTHNS.

Tes paroles ne me dplaisent point; mais il y a une chose qui ne me va
pas dans ces affaires, c'est que tu es seul  boire la sauce.

KLN.

Et toi, ce n'est pas en avalant des loups de mer que tu battras les
Milsiens.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mais si je dvore des ctes de boeuf, je rachterai nos mines.

KLN.

Et moi, je me ruerai sur le Conseil, et j'y mettrai tout en l'air.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, je te tripoterai le derrire en guise d'andouilles.

KLN.

Et moi, je t'empoignerai par les fesses et je te jetterai  la porte
la tte en avant.

DMOSTHNS.

Par Posidn! ce ne sera pourtant que quand tu m'y auras jet.

KLN.

Comme je te serrerai dans des entraves de bois!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je t'accuserai de lchet.

KLN.

Je te taillerai en ronds de cuir.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je ferai de ta peau un sac  voleur.

KLN.

Je te clouerai par terre.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te couperai en petits morceaux.

KLN.

Je t'arracherai les paupires.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te crverai le jabot.

DMOSTHNS.

De par Zeus! nous lui enfoncerons un morceau de bois dans la bouche,
comme font les cuisiniers, puis nous lui arracherons la langue et nous
examinerons avec soin et hardiment, par sa gorge bante, s'il a de la
ladrerie au derrire.

LE CHOEUR.

Il y a donc ici des choses plus chaudes que le feu et des tres plus
impudents que l'impudence de certains discours. L'affaire n'est pas
sans importance. Allons, pousse, bouscule, ne fais rien  demi. Tu le
tiens  bras-le-corps: s'il mollit, ds le premier choc, tu trouveras
en lui un lche; je connais, moi, son caractre.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tel, en effet, il a t toute sa vie; il n'a sembl tre un homme que
quand il a moissonn la rcolte d'autrui: maintenant les pis qu'il
a amens tout engerbs de l-bas, il les fait scher et il veut les
vendre.

KLN.

Je ne vous crains pas, tant qu'il y a un Conseil, et que Dmos radote.

LE CHOEUR.

Il dpasse toute impudence, et il ne change pas de couleur! Si je ne
te hais pas, que je devienne une couverture du lit de Kratinos, et
qu'on me donne un rle dans une tragdie de Morsimos! O toi, qui te
poses partout et dans toutes les affaires, pour en tirer profit,
comme on voltige sur des fleurs, puisses-tu rendre ton manger aussi
vilainement que tu l'as trouv! Car alors seulement je chanterai:
Bois, bois  la Bonne Fortune! Je crois que le fils d'Ioulios,
ce vieux cupide, se rjouirait et chanterait: Io Pan! Bakkhos!
Bakkhos!

KLN.

Par Posidon! vous ne me surpasserez pas en impudence, ou alors que je
n'aie jamais place aux sacrifices de Zeus Agoren!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, je jure par les coups de poing que j'ai tant de fois reus,
ds mon enfance, et par les balafres des couteaux, que j'espre
l'emporter dans cette lutte; ou c'est en vain que je suis devenu si
gros, nourri de boulettes  la crasse.

KLN.

De boulettes, comme un chien! O chef-d'oeuvre de mchancet, comment
donc un tre nourri de la pture d'un chien ose-t-il combattre contre
un Cynocphale?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

De par Zeus! j'ai fait bien des tours, tant enfant. Entre autres
j'attrapais les cuisiniers en leur disant: Regardez donc, mes
enfants. Ne voyez-vous pas? Voici le renouveau, l'hirondelle! Eux
de regarder, et moi, pendant ce temps-l, de faire main-basse sur les
viandes.

LE CHOEUR.

O masse de chair astucieuse, quelle prvoyante sagesse! Comme le
mangeur d'orties, tu faisais ta main, avant le retour des hirondelles.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et en agissant ainsi, j'chappais aux regards: ou, si quelqu'un me
voyait, je cachais la viande entre mes fesses, et je niais au nom
des dieux. Aussi un orateur important me voyant agir ainsi: Un jour,
dit-il, cet enfant-l gouvernera le peuple.

LE CHOEUR.

Il a prdit juste, et rien de clair comme sa conjecture: tu te
parjurais, tu volais et tu avais de la viande au derrire.

KLN.

Moi, je mettrai fin  ton audace, ou plutt, je crois,  la vtre.
Je fondrai sur toi comme un vent clair et prolong, bouleversant  la
fois la terre et la mer.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi, je ferai un paquet de mes andouilles, et puis je m'abandonnerai 
un courant favorable, en te souhaitant des ennuis sans fin.

DMOSTHNS.

Et moi, en cas de voie d'eau, je veillerai  la sentine.

KLN.

Par Dmtr! ce n'est pas impunment que tu auras vol tant de talents
aux Athniens.

LE CHOEUR.

Attention! Cargue un peu la voile; ce vent de nord-est va souffler la
dnonciation.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je sais trs bien que tu as dix talents tirs de Potidaa.

KLN.

Quoi donc? Veux-tu recevoir un de ces talents pour te taire?

DMOSTHNS.

Notre homme le prendrait volontiers. Lche les cbles: le vent est
moins fort.

KLN.

Tu auras  tes trousses quatre procs de cent talents.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et toi vingt pour dsertion, et plus de mille pour vols.

KLN.

Je dis que tu descends de profanateurs de la Desse.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je dis que ton grand-pre a t doryphore...

KLN.

De qui? Dis.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

De Byrsina, la mre d'Hippias.

KLN.

Tu es un imposteur.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et toi un coquin.

LE CHOEUR.

Frappe vigoureusement.

KLN.

Ae! ae! les conjurs m'assomment.

LE CHOEUR.

Frappe-le de toute vigueur; tape sur le ventre  coups de tripes et
de boyaux: chtie bien notre homme. O robuste masse de chair et me
gnreuse entre toutes, tu apparais comme un sauveur  la cit et 
nous les citoyens. Avec quel bonheur tu as daub notre homme dans tes
paroles! Comment nos louanges galeraient-elles notre joie?

KLN.

Ah! par Dmtr! je n'ignorais pas qu'on fabriquait ces intrigues,
mais j'avais l'oeil sur cette charpente et sur cette colle.

LE CHOEUR, _au marchand d'andouilles_.

Malheur  nous! Est-ce que tu n'as pas  ton service quelques termes
de charronnage?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je sais ce qui se passe  Argos. Sous prtexte de faire des Argiens
nos amis, il ngocie personnellement avec les Lakdmoniens. Et je
connais, moi, les soufflets de la forge: c'est la question des captifs
qu'on bat sur l'enclume.

LE CHOEUR.

Bien, trs bien, voil l'enclume oppose  la colle!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Il y a l-bas des gens qui battent le fer avec toi; mais tes prsents
d'argent et d'or ne pourront m'induire, pas plus que l'envoi de tes
amis,  ne pas dnoncer ta conduite aux Athniens.

KLN.

Moi, je me rends immdiatement au Conseil rvler toute votre
conspiration, vos runions nocturnes dans la ville, tous vos serments
aux Mdes et  leur Roi sans compter ce que vous avez fourrag en
Boeotia.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Combien donc se vend le fourrage chez les Boeotiens?

KLN.

Ah! par Hrakls! je vais te corroyer.

LE CHOEUR.

Voyons, certes, as-tu de l'esprit et de la rsolution? C'est le moment
de le montrer comme le jour o tu cachais, dis-tu, de la viande dans
ton derrire. Hte-toi de courir  la salle du Conseil; car il va s'y
ruer, lui, pour nous calomnier en jetant les hauts cris.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

J'y cours; mais d'abord je vais dposer ici tout de suite ces tripes
et ces couteaux.

DMOSTHNS.

Maintenant, frotte-toi le cou avec cette graisse, afin que tu puisses
en faire glisser les calomnies.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est bien dit: on en use ainsi chez les matres de gymnastique.

DMOSTHNS.

Maintenant, prends ceci, et avale! (_Il lui donne de l'ail._)

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Pourquoi?

DMOSTHNS.

Afin, mon cher, que tu te battes mieux, aprs avoir mang de l'ail. Et
hte-toi! Vite!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Ainsi fais-je.

DMOSTHNS.

N'oublie pas maintenant de mordre, de renverser, de ronger la crte,
et ne reviens qu'aprs lui avoir dvor le jabot.

LE CHOEUR.

Vas-y donc gaiement: russis selon mes voeux; et que Zeus te garde!
Puisses-tu revenir vainqueur vers nous, charg de couronnes! Et vous
(_s'adressant aux spectateurs_); prtez l'oreille  nos anapestes,
vous qui, sur les diffrents genres consacrs aux Muses, avez exerc
votre esprit.

PARABASE _ou_ CHOEUR.

Si quelqu'un des vieux auteurs comiques m'et contraint  monter sur
le thtre pour rciter des vers, il n'y aurait point aisment russi.
Aujourd'hui notre pote en est digne, parce qu'il a les mmes haines
que nous, l'audace de dire ce qui est juste et le courage d'affronter
le typhon et la tempte. Il affirme que plusieurs d'entre vous sont
venus lui tmoigner leur surprise, et lui demander formellement
pourquoi il est rest si longtemps sans rclamer un Choeur pour lui:
il nous a chargs de vous en dire la raison. Il dit que ses dlais
ne sont pas un acte de folie; il croit que l'art de la comdie est
le plus difficile de tous: un grand nombre s'y essayent; trs peu
russissent. Il connat depuis longtemps votre humeur changeante et
comment vous dlaissez les anciens potes quand la vieillesse les
prend. Il sait ce qui est advenu  Magns, lorsque ses tempes ont
blanchi, lui qui dressa de nombreux trophes en signe de victoire
sur ses rivaux. Il vous en fit entendre sur tous les tons, Joueurs de
luth, Oiseaux, Lydiens, Moucherons, se barbouillant le visage en vert
de Grenouilles, cela n'a servi de rien: il a fini, vieillard, car il
n'tait plus jeune, par tre rejet  cause de son ge, parce que
sa verve moqueuse l'avait abandonn. L'auteur se souvient aussi de
Kratinos, qui, dans son cours glorieux, roulait rapide  travers les
plaines, dvastant ses bords, entranant chnes, platanes et rivaux
dracins. On ne pouvait chanter, dans un banquet, que: Doro  la
chaussure de figuier, et: Auteurs d'hymnes lgants, tant ce pote
florissait. Aujourd'hui vous le voyez radoter, et vous n'en avez
pas piti; les clous d'ambre sont tombs, le ton est faux, et les
harmonies discordantes. Vieillard, il se met  errer, comme Konnas,
portant une couronne dessche, mourant de soif, lui qui mritait,
pour ses anciennes victoires, de boire dans le Prytanion et, au lieu
de radoter, de s'asseoir au thtre, tout parfum, prs de Dionysos.
Quelles colres, quels sifflets Krats a supports de vous, lui
qui vous renvoyait rgals,  peu de frais, ptrissant de sa bouche
dlicate les penses les plus ingnieuses! Et cependant il s'est
maintenu seul, tantt essuyant une chute, tantt n'en prouvant pas.

Ces craintes retenaient toujours notre pote; et il disait souvent
qu'il faut tre rameur, avant de prendre en main le gouvernail; avoir
gard la proue et observ les vents, avant de diriger soi-mme le
navire. Pour tous ces motifs, dignes d'un homme rserv, qui ne se
lance pas follement dans les niaiseries, soulevez pour lui des flots
d'applaudissements, faites bruire sur onze avirons les acclamations
glorieuses des Lna, afin que le pote s'en aille joyeux, ayant
russi  son gr, et le front rayonnant de bonheur.

Dieu des chevaux, Posidn,  qui plat le hennissement sonore des
coursiers aux sabots d'airain, et l'essor des trires salaries aux
perons noirs, et la lutte des jeunes gens sur leurs chars magnifiques
et ruineux, viens ici vers nos choeurs,  souverain au trident d'or,
roi des dauphins, dieu du Sounion et du Grstos, fils de Kronos, ami
de Philmn, et de tous les autres dieux le plus cher aux Athniens 
l'heure prsente.

Nous voulons chanter la gloire de nos pres, parce qu'ils furent des
hommes dignes de cette terre et du pplos, toujours vainqueurs dans
les combats terrestres et navals, honorant leur cit. Jamais aucun
d'eux, en voyant les ennemis, ne les a compts, mais leur coeur tait
tout prt  combattre. Si l'un d'eux tombait sur l'paule, dans une
mle, il s'essuyait, riait de sa chute, et revenait  la charge.
Jamais un stratge, en ces temps-l, n'aurait demand  Klntos le
droit d'tre nourri. Aujourd'hui, si l'on n'obtient pas la prsance
et le droit  la nourriture, on refuse de combattre. Pour nous, nous
sommes rsolus  dfendre gratuitement et avec courage la patrie et
les dieux nationaux, et nous ne demanderons que cela seul: si la
paix arrive et le terme de nos fatigues, qu'on ne nous refuse pas de
laisser crotre notre chevelure et de nous brosser la peau avec la
strigile.

O protectrice de la cit, Pallas, toi, la trs sainte, desse d'un
pays puissant par la guerre et par le gnie de ses potes, viens
et amne avec toi notre compagne dans les expditions et dans les
batailles, la Victoire, amie de nos Choeurs, et qui lutte dans nos
rangs contre les ennemis. Parais donc ici en ce jour! Il faut, par
tous les moyens, procurer  ces hommes la victoire, et plus que jamais
aujourd'hui. Ce que nous devons  nos coursiers, nous voulons en faire
l'loge: ils sont dignes de nos louanges: dans beaucoup d'affaires,
ils nous ont seconds, incursions et combats. Mais n'admirons pas
trop ce qu'ils ont fait sur terre. Disons comme ils se sont bravement
lancs sur les barques de transport, munis de tasses militaires, d'ail
et d'oignon; saisissant ensuite les rames comme nous autres mortels,
se courbant et s'criant: Hippapai! qui prendra l'aviron? Plus
d'ardeur! Que faisons-nous? Ne rameras-tu pas, Samphoras? Ils firent
une descente  Korinthos: l, les plus jeunes se creusrent des lits
avec leurs sabots et allrent chercher des couvertures: ils mangrent
des pagures au lieu de l'herbe de Mdie, soit  leur sortie de l'eau,
soit en les poursuivant au fond de la mer. Aussi Thoros fait-il dire
 un crabe de Korinthos: Il est cruel,  Posidon, que je ne
puisse, ni au fond de l'abme, ni sur terre, ni sur mer, chapper aux
Chevaliers!

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR, _au marchand d'andouilles_.

O le plus cher et le plus bouillant des hommes, que ton absence nous a
donn d'inquitude! Mais maintenant puisque tu es revenu sain et sauf,
raconte-nous comment la lutte s'est passe.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Qu'y a-t-il autre chose sinon que j'ai t vainqueur au Conseil?

LE CHOEUR.

C'est donc maintenant qu'il nous convient  tous de pousser des cris.
Oui, tu parles bien; mais tes actes sont encore au-dessus de tes
paroles. Voyons, raconte-moi tout en dtail. Il me semble que je
ferais mme une longue route pour t'entendre. Ainsi, excellent homme,
parle avec confiance; nous sommes tous ravis de toi.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Assurment, il est bon d'entendre l'affaire. En sortant d'ici, j'ai
suivi notre homme sur les talons; et lui,  peine entr, fait clater
sa voix comme un tonnerre, se dchanant contre les Chevaliers,
entassant contre eux des montagnes et les traitant de conspirateurs,
comme si c'tait rel. Le Conseil tout entier, en l'entendant, se
laisse gagner par la mauvaise herbe de ses mensonges; les regards
s'aigrissent, les sourcils se froncent. Et moi, voyant le Conseil
accueillant ses discours et tromp par ses impostures: Voyons,
m'cri-je, dieux protecteurs de la Bassesse, de l'Imposture, de la
Sottise, de la Friponnerie, de la Bouffonnerie, et toi, Agora, o je
fus lev ds l'enfance, donnez-moi maintenant de l'audace, une langue
agile et une voix impudente! Pendant que je fais cette prire, un
dbauch pte  ma droite, et moi je me prosterne; puis, poussant
la barre avec mon derrire, je la fais sauter et, ouvrant une bouche
norme, je m'crie: O Conseil, j'apporte de bonnes, d'excellentes
nouvelles, et c'est  vous d'abord que j'en veux faire part. Car,
depuis que la guerre s'est dchane sur nous, je n'ai jamais vu les
anchois  meilleur march. Aussitt la srnit se rpand sur les
visages et l'on me couronne pour ma bonne nouvelle. Alors je continue
en leur indiquant le secret d'avoir tout de suite quantit d'anchois
pour une obole, qui est d'accaparer les plats chez les fabricants. Ils
applaudissent et restent devant moi bouche be. Souponnant la chose,
le Paphlagonien, qui sait bien aussi le langage qui plat le plus
au Conseil, met son avis: Citoyens, dit-il, je crois bon, pour les
heureux vnements qui vous sont annoncs, d'immoler cent boeufs  la
desse. Le Conseil l'coute de nouveau avec faveur; et moi, me
voyant battu par de la bouse de vache, je porte le nombre  deux cents
boeufs; puis je propose de faire voeu  Agrotera de mille chvres pour
le lendemain, si les anchois ne sont qu' une obole le cent. Les ttes
du Conseil se reportent vers moi. L'autre, entendant ces mots, en
est abasourdi et bat la campagne. Alors les prytanes et les archers
l'entranent. Quelques-uns se lvent et devisent bruyamment au sujet
des anchois, tandis que notre homme leur demande en grce un instant
de dlai. coutez au moins, dit-il, ce que dit le hraut des
Lakdmoniens: il est venu pour traiter. Mais tout le monde crie
d'une seule voix: Pour traiter maintenant? Imbcile! puisqu'ils
savent que les anchois sont chez nous  bon march, qu'avons-nous
besoin de traits? Que la guerre suive son cours! Les Prytanes crient
de lever la sance, et chacun de sauter par-dessus les barrires de
tous les cts. Moi, je cours acheter la coriandre et tout ce qu'il
y a de ciboules sur l'Agora, puis j'en donne  ceux qui en ont besoin
pour assaisonner leurs anchois, le tout gratis, et afin de leur tre
agrable. Tous m'accablent d'loges, de caresses, si bien que j'ai
dans ma main le Conseil entier pour une obole de coriandre, et me
voici.

LE CHOEUR.

Tu as agi dans tout cela comme il faut quand on a pour soi la Fortune.
Le fourbe a trouv un rival mieux pourvu que lui de fourberies, de
toutes sortes de ruses, de paroles dcevantes. Mais fais en sorte
de terminer la lutte  ton avantage, sr d'avoir en nous des allis
dvous depuis longtemps.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Voici le Paphlagonien qui s'avance, poussant la vague devant lui,
troublant, bouleversant tout, comme pour m'engloutir. Peste de
l'effronterie!

       *       *       *       *       *

KLN.

Si je ne t'extermine, pour peu qu'il me reste de mes anciens
mensonges, que je m'en aille en morceaux!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je suis ravi de tes menaces, je ris de tes bouffes de jactance, je
danse le mothn, et je chante cocorico!

KLN.

Ah! par Dmtr! si je ne te mange pas, sortant de cette terre, que je
meure!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Si tu ne me manges pas? Et moi, si je ne t'avale pas, et si, aprs
t'avoir englouti, je ne viens pas  crever!

KLN.

Je t'tranglerai, j'en jure par la prsance que m'a confre Pylos!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Ta prsance! Quel bonheur pour moi de te voir descendre de ta
prsance au dernier rang des spectateurs!

KLN.

Je te mettrai des entraves de bois, j'en atteste le ciel!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Quel emportement! Voyons, que te donnerais-je bien  manger? Que
mangerais-tu avec le plus de plaisir? Une bourse?

KLN.

Je t'arracherai les entrailles avec mes ongles.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te rognerai les vivres du Prytanion.

KLN.

Je te tranerai devant Dmos, pour avoir justice de toi.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi aussi, je t'y tranerai, et je te dnoncerai encore plus fort.

KLN.

Mais, misrable, il ne te croit pas; et moi je m'en ris autant que je
le veux.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tu te figures donc que Dmos est absolument  toi?

KLN.

C'est que je sais de quoi il faut le rgaler.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tu fais comme les nourrices, tu le nourris mal: mchant les morceaux,
tu lui en mets un peu dans la bouche, et tu en dvores les trois
quarts.

KLN.

Par Zeus! je puis, grce  mon adresse, dilater ou resserrer Dmos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mon derrire en fait autant.

KLN.

Ne crois pas, mon bon, te jouer de moi comme dans le Conseil. Allons
devant Dmos!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Rien n'empche. Voyons, marche: que rien ne nous arrte.

KLN.

O Dmos, sors ici.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Par Zeus!  mon pre, sors ici.

KLN.

Sors,  mon petit Dmos, mon cher ami, sors, afin de voir comme on
m'outrage.

       *       *       *       *       *

DMOS.

Quels sont ces braillards? N'allez-vous pas dcamper de ma porte? Vous
m'avez arrach ma branche d'olivier. Qui donc, Paphlagonien, te fait
injure?

KLN.

C'est  cause de toi que je suis frapp par cet homme et par ces
jeunes gens.

DMOS.

Pourquoi?

KLN.

Parce que je t'aime, Dmos, et que je suis pris de toi.

DMOS, _au marchand d'andouilles_.

Et toi, au fait, qui es-tu?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Son rival. Il y a longtemps que je t'aime et que je veux te faire du
bien, ainsi qu'un grand nombre de gens qui sont beaux et bons; mais
nous ne le pouvons pas  cause de cet homme. Car toi tu ressembles
aux garons aims: tu ne reois pas les gens beaux et bons, et tu
te donnes  des marchands de lanternes,  des savetiers,  des
bourreliers,  des corroyeurs.

KLN.

Je fais du bien  Dmos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et comment, dis-le-moi?

KLN.

Supplantant les stratges qui taient  Pylos, j'y ai fait voile, et
j'en ai ramen les Lakoniens captifs.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, en me promenant, j'ai enlev d'une boutique la marmite qu'un
autre faisait bouillir.

KLN.

Toi, cependant, Dmos, hte-toi de convoquer l'assemble, pour dcider
qui de nous deux t'est le plus dvou, et pour lui accorder ton amour.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Oui, oui, dcide, pourvu que ce ne soit pas sur la Pnyx.

DMOS.

Je ne puis siger dans un autre endroit; il faut donc, selon la
coutume, se rendre  la Pnyx.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Malheureux que je suis, c'est fait de moi. Chez lui, ce vieillard est
le plus sens des hommes; mais, ds qu'il est assis sur ces bancs de
pierre, il est bouche bante, comme s'il attachait des figues par la
queue. (_La scne change et reprsente la Pnyx._)

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Et maintenant il te faut lcher tous les cordages, avoir  ton
service une rsolution vigoureuse et des paroles sans rplique, pour
l'emporter sur lui. Car c'est un homme retors, passant facilement par
les pas difficiles. Aussi faut-il te multiplier pour t'lancer sur
lui. Seulement, prends garde; et, avant qu'il fonde sur toi, lve les
dauphins et lance ta barque.

KLN.

Souveraine Athna, protectrice de la cit, c'est toi que j'invoque. Si
auprs du peuple athnien je suis le mieux en posture aprs Lysikls,
Kynna et Salabakkho, sans rien faire, comme maintenant, je dne dans
le Prytanion; si, au contraire, je te hais, et si je ne combats pas,
mme seul, pour ta dfense, que je meure, que je sois sci vif, et que
ma peau soit dcoupe en lanires!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, Dmos, si je ne t'aime et ne te chris, qu'on me dpce et
qu'on me fasse cuire en petits morceaux; et, si tu ne crois pas  mes
paroles, que je sois rp dans un hachis avec du fromage, accroch par
les testicules et tran au Kramique!

KLN.

Et comment, Dmos, peut-il y avoir un citoyen qui t'aime plus que moi?
D'abord, tant que je t'ai conseill, j'ai accru ta richesse publique,
tordant ceux-ci, tranglant ceux-l, sollicitant les autres, n'ayant
souci d'aucun des particuliers, si je te faisais plaisir.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Il n'y a l, Dmos, rien de merveilleux; et moi aussi j'en ferai
autant. Volant pour toi le pain des autres, je te le servirai. Mais
comment il n'a pour toi ni affection ni bienveillance, je te le
prouverai tout d'abord: il ne songe qu' se chauffer avec ta braise.
Car toi, qui as tir l'pe contre les Mdes pour sauver le pays
 Marathn, et qui, vainqueur, nous as fourni la matire de grands
effets de langue, il n'a nul souci de toi, durement assis sur les
pierres, tandis que je t'apporte ce tapis fait par moi. Lve-toi,
assois-toi sur ce sige moelleux, afin de ne pas user ce qui t'a servi
 Salamis.

DMOS.

Homme, qui es-tu? Ne serais-tu pas quelque descendant de Harmodios? Ce
que tu fais l est vraiment gnreux et populaire.

KLN.

Ce sont l de bien petites attentions pour montrer son dvouement.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et toi, tu l'as pris avec des appts bien plus minces.

KLN.

S'il a jamais paru un homme qui ft un meilleur dfenseur de Dmos et
un plus grand ami que moi, je veux y engager ma tte.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tu l'aimes, toi qui, le voyant habiter dans des tonneaux, des nids de
vautours, des tourelles, n'en as pas eu piti, depuis huit ans, mais
l'as tenu enferm et comprim. Lorsque Arkheptolmos t'apportait
la paix, tu l'as rejete, chassant de la ville,  coups de pied au
derrire, la dputation qui proposait la trve.

KLN.

C'tait pour qu'il commandt  tous les Hellnes, car il est dit dans
les oracles qu'il recevra un jour, en Arkadie, trois oboles  titre
d'hliaste, s'il a quelque patience. Et moi, je ne cesserai de le
nourrir et de le soigner, cherchant, par le bien ou par le mal,  lui
faire avoir son triobole.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, par Zeus! tu ne songeais pas  le rendre matre de l'Arkadie,
mais plutt  rapiner toi-mme, et  ranonner les villes. Tu veux que
Dmos, perdu dans la guerre et dans les brouillards des fourberies
que tu machines, n'ait pas les yeux sur toi, mais que, press par la
ncessit, le besoin, l'attente de son salaire, il tende la bouche
vers toi. Or, si quelque jour, retournant aux champs vivre en paix, se
rconfortant de grains de froment grills, et revenant au bon moment 
ses olives, il reconnat de quels biens l'a priv ta solde misrable,
il viendra, paysan farouche, invoquer un jugement contre toi. Tu le
sais; aussi tu le trompes, et tu le berces de songes sur ton compte.

KLN.

N'est-ce pas une indignit que tu parles ainsi, et que tu me calomnies
devant les Athniens et devant Dmos, pour qui j'ai fait beaucoup
plus, j'en atteste Dmtr, que Thmistokls, dans l'intrt de la
ville?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

O cit d'Argos, entendez-vous ce qu'il dit? Toi, t'galer 
Thmistokls, lui qui, trouvant notre ville opulente, l'a remplie
jusqu'aux lvres, qui, comme surcrot  ses repas, lui a fait un
plat du Pire, et qui, sans retrancher rien du pass, lui a servi
de nouveaux poissons. Mais toi, tu n'as cherch qu' rduire les
Athniens  l'tat de pauvre petit peuple, en les murant et en leur
chantant des oracles, et tu te mets au-dessus de Thmistokls! Lui,
il est exil de sa terre natale, et toi, tu manges les gteaux
d'Akhilleus.

KLN.

N'est-ce pas dur pour moi, Dmos, d'entendre de pareilles choses de la
bouche de cet homme, parce que je t'aime?

DMOS.

Tais-toi, tais-toi donc, et fais trve  tes mchancets. C'est trop,
et depuis trop longtemps jusqu'ici, que, sans m'en douter, je suis ta
dupe.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est le plus sclrat des hommes,  mon cher petit Dmos: il a fait
toutes les mchancets possibles, pendant que tu billais; il coupe 
la racine les tiges des concussions, les avale, et puise  deux mains
dans les fonds de l'tat.

KLN.

Tu ne vas pas rire: je vais t'accuser, moi, d'avoir vol trente mille
drakhmes.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Pourquoi ce bruit de vagues et de rames du plus grand sclrat envers
le peuple d'Athnes? Je prouverai, par Dmtr, ou que je meure, que
tu as accept plus de quarante mines de Mityln.

LE CHOEUR.

O toi, qui sembles un grand bienfaiteur de tous les hommes, je loue
ton loquence. Si tu continues ainsi, tu seras le plus grand des
Hellnes; seul, tu gouverneras la rpublique et tu commanderas aux
allis, tenant en main le trident,  l'aide duquel tu recueilleras
d'immenses richesses, dans l'agitation et dans le trouble. Mais
ne lche pas cet homme, puisqu'il t'a donn prise: tu le vaincras
facilement avec de tels poumons.

KLN.

Non, braves gens, la chose n'en est pas l, par Posidon! Car j'ai
fait un acte de nature  fermer la bouche  tous mes ennemis, tant
qu'il restera un des boucliers de Pylos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Arrte-toi  ces boucliers: c'est un avantage que tu me donnes. Il
ne fallait pas, si tu aimes Dmos, tre assez imprvoyant pour les
laisser suspendre avec leurs brassards. Mais c'est l,  Dmos, qu'est
la finesse. Si tu voulais chtier cet homme, tu ne le pourrais pas.
Tu vois, en effet, autour de lui un cortge de jeunes corroyeurs; prs
d'eux se tiennent des marchands de miel et de fromages; cela fait
une ligue; de sorte que, si tu frmis de colre et si tu songes
 l'ostracisme, ils enlveront la nuit les boucliers, et courront
s'emparer des greniers.

DMOS.

Malheur  moi! Les brassards y sont? Sclrat, que de temps tu m'as
tromp, dup!

KLN.

Mon cher, ne crois pas ce qu'il dit; ne te figure pas trouver un
meilleur ami que moi. Seul, j'ai fait cesser les conspirateurs: aucun
complot tram dans la ville ne m'a chapp, et je me suis mis tout de
suite  crier.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tu as fait comme les pcheurs d'anguilles: lorsque le lac est calme,
ils ne prennent rien; mais, quand ils remuent la vase en haut et en
bas, ils en prennent. Ainsi, tu prends quand tu as troubl la ville.
Mais dis-moi une seule chose: toi qui vends tant de cuirs, lui as-tu
jamais donn une semelle de soulier, toi qui te dis son ami?

DMOS.

Jamais, par Apolln!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tu le connais donc, et ce qu'il est. Moi, j'ai achet pour toi cette
paire de chaussures, et je te la donne  porter.

DMOS.

Je juge que de tous ceux que je connais tu es le meilleur citoyen
 l'gard du peuple, le plus bienveillant pour la ville et pour nos
orteils.

KLN.

N'est-il pas dur de voir qu'une paire de souliers ait le pouvoir
d'enlever le souvenir de tous mes services? C'est moi qui ai mis fin 
certains accouplements, en biffant Gryttos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

N'est-il donc pas trange que tu inspectes les derrires, et que tu
mettes fin  ces accouplements? Peut-tre aussi ne les faisais-tu
cesser que par envie, de peur que ces gens-l ne devinssent orateurs.
Mais, voyant ce pauvre vieillard sans tunique, tu ne l'as jamais jug
digne d'une robe  manches pour l'hiver; et moi, Dmos, je te donne
celle-ci.

DMOS.

Voil une chose  laquelle Thmistokls n'a jamais song! Cependant,
c'est une belle invention que le Pire; mais pourtant, elle ne semble
pas plus grande que celle de cette robe  manches.

KLN.

Malheureux que je suis, par quelles singeries tu me supplantes!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non pas; mais je fais comme un buveur press d'aller  la selle: je me
sers de tes faons d'agir comme de sandales.

KLN.

Mais tu ne me surpasseras pas en petits soins: je vais revtir Dmos
de cet habillement; et toi, gmis, infme.

DMOS.

Pouah! va-t'en crever aux corbeaux! Tu pues horriblement le cuir.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mais c'est  dessein qu'il t'a fourr dans ce vtement; il veut que tu
touffes. Et il y a longtemps qu'il trame contre toi. Te rappelles-tu
cette tige de silphion, qu'il t'a vendue  si bon compte?

DMOS.

Je m'en souviens.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est lui qui avait eu soin qu'elle tombt  vil prix, afin que chacun
en manget, et qu'ensuite, dans la Hlia, les juges s'empoisonnassent
les uns les autres en vessant.

DMOS.

Par Posidon! c'est ce que m'a dit un vidangeur.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et vous,  force de vesser, n'tiez-vous pas devenus tout jaunes?

DMOS.

Par Zeus! c'tait une invention digne de Pyrrhandros!

KLN.

De quelles bouffonneries, misrable, viens-tu me troubler!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

La Desse m'a ordonn de te vaincre en hbleries.

KLN.

Mais tu n'y parviendras pas; car j'ai l'intention, Dmos, de te
servir, sans que tu fasses rien, le plat de ton salaire.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, je te donne cette petite bote et ce mdicament, pour te
frotter les ulcres des jambes.

KLN.

Moi, j'pilerai tes cheveux blancs et je te rajeunirai.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tiens, prends cette queue de livre pour essuyer tes deux petits yeux.

KLN.

Quand tu te moucheras, Dmos, essuie-toi  ma tte.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non,  la mienne.

KLN.

Non,  la mienne! Je te ferai nommer trirarkhe, pour puiser tes
fonds; tu auras un vieux navire, o il faudra sans cesse des dpenses
et des rparations, et je m'arrangerai de manire que tu prennes des
voiles pourries.

LE CHOEUR.

Notre homme bout; cesse, cesse de chauffer; retire un peu de bois, et
cume ses menaces avec ceci. (_Il lui prsente une cuillre._)

KLN.

Tu me le paieras cher; je t'craserai d'impts, je m'empresserai de te
porter sur la liste des riches.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi je ne fais pas de menaces, je te souhaite seulement ceci, c'est
que, la pole chauffant pour frire des spias, au moment o tu vas
proposer ton avis sur les Milsiens, et gagner un talent, si tu
russis, tu te htes d'avaler tes spias pour courir  l'assemble, et
que si, avant de manger, on t'appelle, toi qui veux gagner le talent,
tu avales et tu touffes.

LE CHOEUR.

Trs bien, au nom de Zeus, d'Apolln et de Dmtr!

DMOS.

Mais il me semble que voil de tout point un excellent citoyen, tel
qu'il n'y en a eu en aucun temps pour la populace  une obole. Et toi,
Paphlagonien, qui prtendais m'aimer, tu ne m'as fait manger que
de l'ail. Maintenant, rends-moi mon anneau; tu cesses d'tre mon
intendant.

KLN.

Le voici. Mais sache bien que, si tu m'empches de gouverner, un autre
se montrera, qui sera pire que moi.

DMOS.

Il n'est pas possible que cet anneau soit le mien: il y a l un autre
cachet,  moins que je n'y voie goutte.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Fais voir. Quel tait ton cachet?

DMOS.

Une feuille de figuier  la graisse de boeuf.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Ce n'est pas cela.

DMOS.

Pas de feuille de figuier! Qu'est-ce donc?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Une mouette, le bec ouvert, haranguant du haut d'une pierre.

DMOS.

Ah! malheureux!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Quoi donc?

DMOS.

Jette-le vite; ce n'est pas le mien qu'il tient, mais celui de
Klonymos. Reois celui-ci de mes mains, et sois mon intendant.

KLN.

Ne fais pas cela, matre, avant d'avoir entendu mes oracles.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et les miens aussi.

KLN.

Si tu l'coutes, il faut que tu sois son complaisant immonde.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et si tu l'coutes, il faut que tu sois  lui jusqu' ton plan de
myrte.

KLN.

Mes oracles disent que tu dois rgner sur toute la contre, couronn
de roses.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et les miens disent que, vtu d'une robe de pourpre brode, une
couronne sur la tte, debout sur un char dor, tu poursuivras
Sminkyth et son matre.

DMOS.

Va me chercher tes oracles, afin que celui-ci les entende.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Volontiers.

DMOS.

Et toi les tiens.

KLN.

J'y cours.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Par Zeus! j'y cours aussi: rien n'empche.

LE CHOEUR.

La plus agrable clart du jour luira sur les prsents et sur les
absents, si Kln est perdu comme il doit l'tre. Cependant j'ai
entendu certains vieillards des plus quinteux soutenir sur le Digma
cette controverse que, si cet homme n'tait pas devenu si grand dans
l'tat, il n'y aurait pas deux ustensiles ncessaires, le pilon et la
cuillre  pot. J'admire aussi son ducation porcine: car les enfants,
qui sont alls  l'cole avec lui, disent qu'il ne peut jamais monter
sa lyre que sur le mode dorique, et qu'il ne veut pas en apprendre
d'autre. Aussi le kithariste en colre lui enjoignit de sortir,
disant: Ce garon est incapable d'apprendre un autre genre d'harmonie
que le dorodokite.

       *       *       *       *       *

KLN.

Voil, regarde, et je ne les apporte pas tous.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je crois que je vais faire sous moi, et je ne les apporte pas tous.

DMOS.

Qu'est-ce que cela?

KLN.

Les oracles.

DMOS.

Tous?

KLN.

Cela t'tonne, mais, par Zeus! j'en ai encore une cassette toute
pleine.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, l'tage suprieur et deux chambres.

DMOS.

Voyons, de qui sont donc ces oracles?

KLN.

Les miens sont de Bakis.

DMOS.

Et les tiens, de qui?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

De Glanis, frre an de Bakis.

DMOS.

Et sur quel sujet?

KLN.

Sur Athnes, Pylos, toi, moi, et toutes les affaires.

DMOS.

Et les tiens, sur quel sujet?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Sur Athnes, les lentilles, les Lakdmoniens, les maquereaux
nouveaux, les mauvais mesureurs de grain sur l'Agora, toi, moi: qu'il
t'en cuise entre les jambes!

DMOS.

Allons, lisez-les-moi, et surtout celui qui me fait tant de plaisir,
o il est dit que je serai un aigle dans les nuages.

KLN.

coute donc, et prte-moi ton attention. Comprends, enfant
d'rekhtheus, le sens des oracles qu'Apolln fait entendre de son
sanctuaire, au moyen des trpieds vnrs. Il t'ordonne de garder
le chien sacr, aux dents aigus, qui, aboyant et hurlant pour ta
dfense, t'assurera un salaire; et, s'il ne le fait pas, il est mort.
La haine fait croasser de nombreux geais contre lui.

DMOS.

Par Dmtr! je ne sais pas ce qu'il dit. Quel rapport y a-t-il entre
rekhtheus, des geais et un chien?

KLN.

Moi, je suis le chien, puisque j'aboie pour ta dfense. Or, Phoebos te
recommande de garder le chien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

L'oracle ne dit pas cela, mais ce chien-ci ronge les oracles, comme
tes portes. Moi je sais au juste ce qui a rapport  ce chien.

DMOS.

Dis tout de suite; mais il faut d'abord que je prenne une pierre, pour
que cet oracle ne me morde pas entre les jambes.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Comprends, enfant d'Erekhtheus, que ce chien Kerbros est un
asservisseur d'hommes: te caressant de la queue, quand tu dnes, il
guette tes plats pour les dvorer, pour peu que tu dtournes la tte;
pntrant furtivement dans la cuisine, durant la nuit, en vrai chien,
il lchera les plats et les les.

DMOS.

Par Posidon! ceci est bien meilleur,  Glanis!

KLN.

Mon ami, coute, et puis tu jugeras: Il est une femme; elle
enfantera, dans Athnes la sainte, un lion qui dfendra Dmos contre
des nues de moucherons, comme il dfendrait ses lionceaux. Garde-le,
en levant un mur de bois et des tours de fer. Comprends-tu ce qu'il
te dit?

DMOS.

Pas du tout, par Apolln!

KLN.

Le Dieu te dit clairement de me garder. Car c'est moi qui suis le
lion.

DMOS.

Comment,  mon insu, es-tu devenu un Antilion?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Il y a quelque chose dans les oracles qu'il prend soin de te cacher:
c'est  propos du mur de fer et de bois, dans lequel Loxias t'enjoint
de le garder.

DMOS.

Comment le Dieu dit-il cela?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Il t'enjoint de l'attacher  un bois perc de cinq trous.

DMOS.

Il me semble que c'est ainsi que l'oracle s'accomplit.

KLN.

N'en crois rien; ce sont des corneilles envieuses qui croassent.
Aime plutt l'pervier, te souvenant, dans ton coeur, qu'il t'a amen
enchans des coracins lakdmoniens.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Le Paphlagonien tait ivre quand il affronta ce danger. Enfant tourdi
de Kkrops, que vois-tu de si grand dans cette action? Une femme
portera un fardeau, si un homme l'aide  le charger; mais il n'ira pas
au combat: il irait sous lui, s'il allait combattre.

KLN.

Remarque cette Pylos devant Pylos, comme dit l'oracle: Pylos est
devant Pylos.

DMOS.

Que veut dire: Devant Pylos?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Il dit qu'on empilera toutes les baignoires d'un bain.

DMOS.

Et moi, je ne me baignerai pas aujourd'hui.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Sans doute, puisqu'il a empil nos baignoires. Mais voici, au sujet
de la flotte, un oracle auquel il faut que tu prtes attention tout 
fait.

DMOS.

J'y suis. Lis-nous donc d'abord comment on paiera la solde  mes
matelots.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Fils d'geus, mfie-toi du chien-renard, crains qu'il ne te trompe;
il est sournois, agile, astucieux, rus, fin matois. Sais-tu qui
est-ce?

DMOS.

Oui, c'est Philostratos qui est le chien-renard.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Ce n'est pas cela; mais notre homme demande  chaque instant des
vaisseaux lgers pour aller recueillir de l'argent. Loxias te dfend
de les donner.

DMOS.

Et comment une trire est-elle chien-renard?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Comment? Parce qu'une trire et un chien sont rapides.

DMOS.

Comment un renard s'ajoute-t-il  un chien?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

L'oracle compare les soldats  des renardeaux, parce qu'ils mangent
les raisins dans les vignes.

DMOS.

Soit: et la solde de ces renardeaux, o la prendre?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi, je la fournirai, et cela dans trois jours. Mais coute encore cet
oracle, par lequel le fils de Lto t'ordonne d'viter Kylln de peur
d'tre tromp.

DMOS.

Quelle Kylln?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Il dsigne justement par Kylln la main de cet homme, car celui-ci
dit toujours: Jette dans Kyll!

KLN.

La dsignation n'est pas juste. Phoebos dsigne justement par le mot
Kylln la main de Diopiths. Mais j'ai l un oracle ail, qui dit:
Tu deviendras aigle et roi de toute la terre.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi j'en ai un qui dit: Tu seras souverain de la terre et de la
Mer Rouge; tu rendras la justice dans Ekbatana, en lchant de bons
mets saupoudrs.

KLN.

Mais moi j'ai eu un songe, et j'ai vu la Desse elle-mme verser sur
Dmos des coupes de richesse et de sant.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi aussi, j'ai vu la Desse elle-mme descendre de l'Akropolis, une
chouette perche sur son casque; d'un large vase, elle versait sur ta
tte de l'ambroisie, et sur celle de cet homme de la saumure  l'ail.

DMOS.

Iou! Iou! Personne n'est plus sens que Glanis; et maintenant je me
confierai  toi pour guider ma vieillesse et refaire mon ducation.

KLN.

Pas encore, je t'en conjure; attends un peu: je te promets de te
procurer de l'orge pour ta vie de chaque jour.

DMOS.

Non, je ne supporte pas qu'on me parle d'orge. Maintes fois j'ai t
tromp par toi et par Thophans.

KLN.

Eh bien, je te procurerai de la farine d'orge toute prpare.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi des galettes toutes cuites et du poisson grill: tu n'auras
qu' manger.

DMOS.

Accomplissez maintenant ce que vous devez faire. A celui de vous deux
qui aura le plus d'gards pour moi je remettrai les rnes de la Pnyx.

KLN.

J'y cours le premier.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non pas, ce sera moi.

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

O Dmos, tu as une belle souverainet; tous les hommes te craignent
comme un tyran; mais tu es facile  mener par les petits soins, et
tu te plais  tre dupe, la bouche toujours bante devant celui qui
parle, et alors ta prsence d'esprit dmnage.

DMOS.

C'est vous qui n'avez pas d'esprit sous vos chevelures, quand vous me
croyez en dmence. Je joue  dessein le rle de niais. J'aime  boire
tout le jour, et  prendre pour chef un voleur que je nourris; puis,
quand il est bien plein, je le saisis et je l'crase.

LE CHOEUR.

Tu as raison d'agir ainsi, s'il est vrai que tu as, comme tu le dis,
cette prudence excessive de conduite; si tu les engraisses exprs dans
la Pnyx comme des victimes publiques, et qu'ensuite, quand il t'arrive
de manquer de vivres, tu prends le plus gros d'entre eux, tu l'immoles
et tu le manges!

DMOS.

Voyez quelle est mon adresse  les circonvenir, quand ils se croient
assez fins pour m'attraper. Je les observe attentivement, sans
paratre rien voir, pendant qu'ils volent; puis, quand ils m'ont vol,
je les contrains  rendre gorge, en insinuant une sonde.

       *       *       *       *       *

KLN.

Va-t'en  la malheure!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Vas-y toi-mme, infme!

KLN.

O Dmos, il y a je ne sais combien de temps que je suis assis l, tout
prt et voulant te faire du bien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi, il y a dix fois longtemps, douze fois longtemps, mille fois
longtemps, et encore plus longtemps, longtemps, longtemps.

DMOS.

Et moi, qui attends depuis trente mille fois longtemps, je vous maudis
tous les deux depuis encore plus longtemps, longtemps, longtemps.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Sais-tu ce que tu as  faire?

DMOS.

Si je ne le sais, tu me le diras, toi.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Lche-nous hors de la barrire, moi et cet homme, afin de concourir 
qui te fera du bien.

DMOS.

C'est ce qu'il faut faire. loignez-vous!

KLN.

Voil.

DMOS.

Partez!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je ne me laisse pas devancer.

DMOS.

Certes, je vais recevoir aujourd'hui un grand bonheur de ces deux
adorateurs, ou bien, par Zeus! je ferai le difficile.

KLN.

Vois-tu? Je suis le premier  t'apporter un sige.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Oui, mais pas une table, et c'est moi le premier.

KLN.

Regarde, je t'apporte cette galette ptrie avec mes orges de Pylos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi des morceaux de pain morcels par la main d'ivoire de la
Desse.

DMOS.

Oh! comme tu as un grand doigt, vnrable Desse!

KLN.

Et moi, voici de la pure de pois, d'aussi bonne couleur que belle:
elle a t pile par Pallas, protectrice du combat de Pylos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

O Dmos, la Desse veille attentivement sur toi; et, en ce moment,
elle tend au-dessus de ta tte une marmite pleine de bouillon.

DMOS.

Penses-tu que nous habiterions encore cette ville, si elle n'avait pas
manifestement tendu sur nous cette marmite?

KLN.

Voici des poissons qui te sont offerts par l'pouvante des armes.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

La Fille du Dieu redoutable t'envoie cette viande cuite dans son jus,
avec ce plat de tripes, de caillette, de gras-double.

DMOS.

Elle a bien fait de se ressouvenir du pplos.

KLN.

La Desse  la redoutable aigrette t'invite  manger de cette galette
longue, afin que nous fassions bien allonger nos vaisseaux.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Prends galement ceci maintenant.

DMOS.

Et que ferai-je de ces intestins?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est  propos que la Desse t'envoie de quoi garnir l'intrieur des
trires: car elle veille attentivement sur notre flotte. Bois aussi ce
mlange de trois parties d'eau contre deux de vin.

DMOS.

Qu'il est donc bon, par Zeus! Comme il porte bien ses trois parties
d'eau.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tritognia elle-mme a ml cette triple mesure.

KLN.

Reois de moi cette tranche de galette grasse.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et de moi ce gteau tout entier.

KLN.

Mais tu n'as pas o prendre un civet de livre  donner; moi je l'ai.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Malheur  moi! O trouver un civet? O mon esprit, invente maintenant
quelque farce.

KLN.

Le vois-tu, pauvre malheureux?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je n'en ai cure. Voici des gens qui viennent  moi.

KLN.

Qui sont-ils?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Des envoys qui ont des sacs d'argent.

KLN.

O donc? o donc?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mais qu'est-ce que cela te fait? Ne laisseras-tu pas les trangers
tranquilles? O mon petit Dmos, vois-tu le civet que je t'apporte?

KLN.

Malheur  moi! Tu m'as indignement vol.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Par Posidon! et toi les habitants de Pylos!

DMOS.

Dis-moi, je t'en prie; comment tu as imagin de faire ce vol?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

L'inspiration est de la Desse, le vol de moi.

KLN.

Mais j'ai eu de la peine pour attraper ce livre.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi pour le rtir.

DMOS, _ Kln_.

Va-t'en: je ne sais de gr qu' celui qui me l'a servi.

KLN.

Hlas! malheureux que je suis! tre surpass en impudence!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Ne dcides-tu pas, Dmos, lequel de nous deux a le mieux servi toi et
ton ventre?

DMOS.

Par quel moyen prouverai-je aux spectateurs que j'ai bien choisi entre
vous deux?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te le dirai. Va, sans rien dire, prendre ma corbeille; fouilles-y,
et ensuite dans celle du Paphlagonien: de la sorte tu jugeras bien.

DMOS.

Eh bien, qu'y a-t-il dans la tienne?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tu ne vois donc pas, mon petit papa, qu'elle est vide? Je t'ai tout
apport.

DMOS.

Voil une corbeille dvoue  Dmos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Visite maintenant ici celle du Paphlagonien. Vois-tu?

DMOS.

Bon Dieu, comme elle est pleine de bonnes choses! Quelle ampleur de
gteau il s'tait rserve! Et  moi il donnait cette toute petite
rognure.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est pourtant ce qu'il t'a toujours fait: il te donnait trs peu de
ce qu'il prenait, et il en gardait pour lui la meilleure part.

DMOS.

Misrable! Tu volais, et tu me trompais! Et moi, je t'ai tress des
couronnes et donn des prsents.

KLN.

Je volais pour le bien de l'tat.

DMOS.

Dpose  l'instant cette couronne, pour que je la mette au front de
l'homme que voici.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Dpose-la vite, gibier  trivires.

KLN.

Non certes; j'ai par devers moi un oracle Pythique, dsignant celui-l
seul par qui je dois tre vaincu.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et c'est mon nom qu'il indique: c'est par trop clair.

KLN.

Mais je veux te convaincre avec preuve si tu as le moindre rapport
avec les paroles du Dieu. Tout enfant,  l'cole de quel matre
allais-tu?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est dans les cuisines que j'ai t form  coups de poing.

KLN.

Que dis-tu? Ah! cet oracle s'adapte  mon ide! Bien; et chez le
matre de palestre quel exercice apprenais-tu?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

A voler,  me parjurer,  regarder en face la partie adverse.

KLN.

O Phoebos Apolln Lykios, que me rserves-tu? Quel mtier as-tu fait,
devenu homme?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Vendre des andouilles, et m'accoupler.

KLN.

Malheureux que je suis! C'est fait de moi! Lgre est l'esprance qui
me soutient. Mais, dis-moi, est-ce en effet sur l'Agora que tu vendais
tes andouilles, ou bien aux portes?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Aux portes, o se fait le commerce des salaisons.

KLN.

O ciel! l'oracle du Dieu est accompli. Roulez-moi infortun dans ma
demeure. Chre couronne, adieu, disparais; c'est  regret que je te
quitte; un autre va te prendre et te garder. Il n'est pas plus voleur,
mais il est plus chanceux.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Zeus Hellnios,  toi cette victoire!

LE CHOEUR.

Salut, beau vainqueur; souviens-toi que je t'ai fait ce que tu es, un
homme! Je t'en demande une faible rcompense, c'est d'tre pour toi
Phanos, greffier du tribunal.

DMOS, _au marchand d'andouilles_.

Dis-moi quel est ton nom?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Agorakritos, car j'ai t nourri sur l'Agora, au milieu des procs.

DMOS.

Je me remets donc aux mains d'Agorakritos, et je lui livre ce
Paphlagonien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, Dmos, j'emploierai mon zle  te bien servir, de telle sorte
que tu avoueras n'avoir jamais vu d'homme plus dvou  la ville des
Gobe-mouches.

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Quoi de plus beau,  notre dbut ou  notre fin, que de chanter les
entraneurs des coursiers rapides, sans chagriner, de gaiet de coeur,
Lysistratos, ou Thomantis sans foyer. Celui-ci, cher Apolln,  tout
jamais pauvre, fond en larmes, en embrassant ton carquois dans le
temple pythique, pour ne pas mourir de faim.

Injurier les mchants n'est point chose odieuse, mais honorable aux
yeux des bons, quand on s'en acquitte bien. Si l'homme, qui doit
entendre nombre de traits mchants, tait connu, je ne mentionnerais
pas le nom d'un ami. Maintenant, pour ce qui est d'Arignotos, il n'est
personne qui ne le connaisse,  moins d'ignorer le blanc ou le nome
orthien. Or, il a un frre qui ne l'est gure par les moeurs, l'infme
Ariphrads, qui veut tre ce qu'il est. Il n'est pas seulement
pervers, mais il y raffine. Il salit sa langue des plus honteux
plaisirs, lchant la hideuse rose des lupanars, souillant sa barbe,
caressant les pustules, versifiant  la faon de Polymnestos, et
vivant avec OEnikhos. Quiconque ne prendra pas cet homme en horreur,
ne boira jamais dans la mme coupe que nous.

Souvent, durant la nuit, je me suis pris  rflchir, et je me suis
demand alors pourquoi Klonymos mange si gloutonnement. On dit que,
quand il se repat aux dpens des gens riches, il ne sort plus de la
huche. Ils en arrivent  le supplier: Allez-vous-en, seigneur, nous
embrassons vos genoux; entrez et mnagez notre table.

On dit que les trires se sont formes en Conseil, et que l'une
d'elles, la plus ge, a dit aux autres: N'avez-vous pas entendu, mes
soeurs, ce qui se passe dans la ville? On dit qu'on demande cent
de nous contre la Khalkdonia: c'est ce mauvais citoyen, l'aigre
Hyperbolos. Cette proposition leur parat affreuse, intolrable.
L'une d'elles, qui n'a pas encore eu commerce avec les hommes: Nous
prserve le ciel! dit-elle. Jamais il ne sera mon pilote, ou, s'il le
faut, que je sois ronge par les vers et que je vieillisse au port!
Non, Nauphant, fille de Nauson, j'en atteste les dieux, aussi vrai
que je suis faite de planches de pin et charpente de bois, si ce
projet agre aux Athniens, je suis d'avis d'aller stationner au
Thsion, ou devant le temple des Vnrables Desses. Ainsi nous ne
le verrions pas devenir notre stratge et insulter notre ville: qu'il
navigue seul du ct des corbeaux, s'il veut, et que les chaloupes, o
il vendait des lanternes, le portent  la mer!

       *       *       *       *       *

AGORAKRITOS.

Silence, une clef  la bouche, trve  l'audition des tmoins, clture
des tribunaux qui sont les dlices de cette ville, et, en rjouissance
de nos prosprits nouvelles, Pan au thtre!

LE CHOEUR.

O toi, flambeau d'Athnes, la ville sacre, et protecteur des les,
quelle bonne nouvelle viens-tu nous apporter, afin que nous parfumions
les rues du fumet des victimes?

AGORAKRITOS.

Je vous ai recuit Dmos, et de laid je l'ai fait beau.

LE CHOEUR.

Et o est-il maintenant,  merveilleux inventeur de mtamorphose?

AGORAKRITOS.

Couronn de violettes, il habite la vieille Athnes.

LE CHOEUR.

Comment le verrons-nous? Quel est son costume? Qu'est-il devenu?

AGORAKRITOS.

Tel que jadis il vivait avec Aristids et Miltiads. Vous l'allez
voir. On entend le bruit de l'ouverture des Propyla. Saluez de vos
cris de joie l'antique Athnes, la merveilleuse, la glorifie, o
sjourne l'illustre Dmos.

LE CHOEUR.

Cit brillante et couronne de violettes, Athnes, digne d'envie,
montre-moi le monarque de la Hellas et de cette contre.

AGORAKRITOS.

Voyez; c'est lui qui porte la cigale, dans tout l'clat du costume
antique, ne sentant plus la coquille  voter, mais la paix, et parfum
de myrrhe.

LE CHOEUR.

Salut,  roi des Hellnes: nous nous rjouissons tous avec toi. Ton
sort est digne de cette cit et du trophe de Marathn.

DMOS.

O le plus chri des hommes, viens ici, Agorakritos; que de bien tu
m'as fait, en me recuisant!

AGORAKRITOS.

Moi? Mais, mon pauvre ami, tu ne sais pas ce que tu tais alors, ni ce
que tu faisais; sans quoi, tu me croirais un dieu.

DMOS.

Que faisais-je donc en ce temps-l? dis-le-moi; et quel tais-je?

AGORAKRITOS.

Et d'abord, ds que quelqu'un disait dans l'assemble: Dmos, je
suis pris de toi; seul, je t'aime, je veille  tes intrts, et
j'y pourvois, quand on usait de cet exorde, tu te redressais et tu
portais la tte haute.

DMOS.

Moi?

AGORAKRITOS.

Et puis, aprs t'avoir dup de la sorte, il s'en allait.

DMOS.

Que dis-tu? Ils me faisaient cela, et je ne m'en apercevais pas?

AGORAKRITOS.

Mais oui, par Zeus! tes oreilles s'ouvraient comme une ombrelle et se
fermaient ensuite.

DMOS.

J'tais devenu si stupide et si vieux?

AGORAKRITOS.

Oui, par Zeus! Si deux orateurs prenaient la parole, l'un pour la
construction de grands navires, l'autre pour le salaire des juges,
celui qui parlait du salaire s'en allait triomphant de l'orateur
des trires. Mais pourquoi baisses-tu la tte et ne restes-tu pas en
place?

DMOS.

J'ai honte de mes fautes passes.

AGORAKRITOS.

Mais tu n'en es pas responsable, n'en aie point de souci, ce sont les
gens qui te trompaient de la sorte. Maintenant, dis-moi, si quelque
harangueur impudent se met  parler ainsi: Juges, vous n'aurez pas
d'orges, si vous ne condamnez cet accus, que feras-tu, dis,  ce
harangueur?

DMOS.

Je le soulverai en l'air, et je le lancerai dans le Barathron, aprs
lui avoir attach au cou Hyperbolos.

AGORAKRITOS.

Voil qui est juste, et tu parles en homme sens. Pour le reste,
voyons quels sont tes projets politiques, dis-les.

DMOS.

D'abord, toutes les fois qu'on fera rentrer de grands navires, je
paierai la somme intgrale aux matelots.

AGORAKRITOS.

Par l tu feras plaisir  bien des derrires uss.

DMOS.

Ensuite nul hoplite, inscrit sur un registre, ne sera, par faveur,
port sur un autre, mais il demeurera inscrit comme tout d'abord.

AGORAKRITOS.

Voil qui mord le bouclier de Klonymos.

DMOS.

Nul imberbe ne haranguera dans l'Agora.

AGORAKRITOS.

O harangueront donc Klisthns et Stratn?

DMOS.

Je parle de ces effmins qui vivent dans les parfumeries, et qui,
de leurs siges, babillent ainsi: L'habile homme que Phax! Il a eu
l'adresse de ne pas mourir! C'est un dialecticien pressant, serrant
ses conclusions, sentencieux, clair, mouvant, dominant puissamment le
tumulte.

AGORAKRITOS.

Est-ce que tu ne joues pas du doigt avec cette gent babillarde?

DMOS.

Non, de par Zeus! mais je les forcerai tous d'aller  la chasse et de
mettre fin  leurs dcrets.

AGORAKRITOS.

En ce cas, je te donne ce pliant et ce jeune garon bien mont, qui te
le portera ou, si bon te semble, te servira de pliant.

DMOS.

Quel bonheur pour moi de recouvrer mon ancien tat!

AGORAKRITOS.

C'est ce que tu pourras dire quand je t'aurai livr les trves de
trente ans: O Trves, paraissez au plus vite!

DMOS.

O Zeus vnr, comme elles sont belles! Au nom des dieux, est-il
permis de les trentanniser? O les as-tu prises, en ralit?

AGORAKRITOS.

C'tait le Paphlagonien qui les tenait caches dans sa maison, afin
que tu ne les prisses pas. Maintenant, moi, je te les donne, pour que
tu les emmnes  la campagne.

DMOS.

Et ce Paphlagonien, qui a fait tout cela, quel chtiment lui
infligeras-tu?

AGORAKRITOS.

Pas bien terrible; il exercera mon mtier: tabli seul devant les
portes, il vendra pour andouilles un mlange de chien et d'ne,
luttera d'outrages, dans son ivresse, avec des prostitues, et boira
l'eau sale des baignoires.

DMOS.

C'est une bonne invention et digne de ce qu'il mrite, que ces assauts
de cris avec des prostitues et des baigneurs. Pour toi, en rcompense
de tes services, je t'invite au Prytanion, sur le sige occup par
ce poison. Suis-moi, vtu de cette robe couleur de grenouille. Quant
 lui, qu'on l'emmne  l'endroit o il doit faire son mtier, bien en
vue de ceux qu'il outrageait, c'est--dire des trangers!

FIN DES CHEVALIERS.




LES NUES

(L'AN 425 AVANT J.-C.)


Le titre de cette pice indique que plusieurs scnes se passent en
l'air et que le choeur est form d'acteurs dont les vtements ariens
imitent les flocons de vapeurs qui flottent dans l'atmosphre. Le
vritable sujet est l'ducation. Le bonhomme Strepsiads, ruin par
les dpenses de son fils Phidippids, l'envoie au _philosophoir_ de
Socrate afin d'y apprendre le raisonnement injuste, ainsi que l'art
de ne point payer ses cranciers. Phidippids se met vite au fait des
subtilits de l'cole, bat son pre, et lui prouve qu'il a le droit de
le battre. Strepsiads, furieux, lance dans le philosophoir une torche
ardente, sans s'inquiter des cris de Socrate et de ses disciples.




PERSONNAGES DU DRAME

    STREPSIADS.
    PHIDIPPIDS.
    UN SERVITEUR DE STREPSIADS.
    DISCIPLES DE SOKRATS.
    SOKRATS.
    CHOEUR DE NUES.
    LE RAISONNEMENT JUSTE.
    LE RAISONNEMENT INJUSTE.
    PASIAS, crancier.
    AMYNIAS, crancier.
    UN TMOIN.
    KHRPHN.

_La scne se passe dans la chambre  coucher de Strepsiads, puis
devant la porte de Sokrats._




LES NUES


STREPSIADS.

Iou! Iou! O souverain Zeus, quelle chose  n'en pas finir que les
nuits! Le jour ne viendra donc pas? Et il y a dj longtemps que j'ai
entendu le coq; et mes esclaves dorment encore. Cela ne serait pas
arriv autrefois. Maudite sois-tu,  guerre, pour toutes sortes de
raisons, mais surtout parce qu'il ne m'est pas permis de chtier mes
esclaves! Et ce bon jeune homme, qui ne se rveille pas de la nuit!
Non, il pte, empaquet dans ses cinq couvertures. Eh bien, si bon
nous semble, ronflons dans notre enveloppe. Mais je ne puis dormir,
malheureux, rong par la dpense, l'curie et les dettes de ce fils
qui est l. Ce bien peign monte  cheval, conduit un char et ne rve
que chevaux. Et moi, je ne vis pas, quand je vois la lune ramener les
vingt jours: car les chances approchent.--Enfant, allume la lampe,
et apporte mon registre, pour que, l'ayant en main, je lise  combien
de gens je dois, et que je suppute les intrts. Voyons, que dois-je?
Douze mines  Pasias. Pourquoi douze mines  Pasias? Pourquoi ai-je
fait cet emprunt? Parce que j'ai achet Koppatias. Malheureux que je
suis, pourquoi n'ai-je pas eu plutt l'oeil fendu par une pierre!

PHIDIPPIDS, _rvant_.

Philon, tu triches: fournis ta course toi-mme.

STREPSIADS.

Voil, voil le mal qui me tue; mme en dormant, il rve chevaux.

PHIDIPPIDS, _rvant_.

Combien de courses doivent fournir ces chars de guerre?

STREPSIADS.

C'est  moi, ton pre, que tu en fais fournir de nombreuses courses!
Voyons quelle dette me vient aprs Pasias. Trois mines  Amynias pour
un char et des roues.

PHIDIPPIDS, _rvant_.

Emmne le cheval  la maison, aprs l'avoir roul.

STREPSIADS.

Mais, malheureux, tu as dj fait rouler mes fonds! Les uns ont des
jugements contre moi, et les autres disent qu'ils vont prendre des
srets pour leurs intrts.

PHIDIPPIDS, _veill_.

Eh! mon pre, qu'est-ce qui te tourmente et te fait te retourner toute
la nuit?

STREPSIADS.

Je suis mordu par un dmarkhe sous mes couvertures.

PHIDIPPIDS.

Laisse-moi, mon bon pre, dormir un peu.

STREPSIADS.

Dors donc; mais sache que toutes ces dettes retomberont sur ta tte.
Hlas! Prisse misrablement l'agence matrimoniale qui me fit pouser
ta mre! Moi, je menais aux champs une vie des plus douces, inculte,
nglig, et couch au hasard, riche en abeilles, en brebis, en marc
d'olives. Alors je me suis mari, moi paysan,  une personne de
la ville,  la nice de Mgakls, fils de Mgakls, femme altire,
luxueuse, fastueuse comme Koesyra. Lorsque je l'pousai, je me mis au
lit, sentant le vin doux, les figues sches, la tonte des laines, elle
tout parfum, safran, tendres baisers, dpense, gourmandise, Kolias,
Gntyllis. Je ne dis pas qu'elle ft oisive; non, elle tissait.
Et moi, lui montrant ce vtement, je prenais occasion de lui dire:
Femme, tu serres trop les fils.

UN SERVITEUR.

Nous n'avons plus d'huile dans la lampe.

STREPSIADS.

Malheur! Pourquoi m'avoir allum une lampe buveuse? Viens ici, que je
te fasse crier!

LE SERVITEUR.

Et pourquoi crierai-je?

STREPSIADS.

Parce que tu as mis une trop grosse mche... Aprs cela, lorsque nous
arriva ce fils qui est l, nous nous disputmes, moi et mon excellente
femme, au sujet du nom qu'il porterait. Elle voulait qu'il y et du
cheval dans son nom: Xanthippos, Khrippos, Kallippids. Enfin, au
bout de quelque temps, nous fmes un arrangement, et nous le nommmes
Phidippids. Elle, embrassant son fils, le caressait: Quand tu
seras grand, tu conduiras un char  travers la ville, comme Mgakls,
et vtu d'une belle robe. Moi, je disais: Quand donc feras-tu
descendre tes chvres du mont Phelleus, comme ton pre, vtu d'une
peau de bique? Mais il n'coutait pas mes discours, et sa passion
pour le cheval a coul mon avoir. Maintenant, durant cette nuit, 
force d'y songer, j'ai trouv un expdient merveilleux qui, si je
puis le convaincre, sera pour moi le salut. Mais je veux d'abord
l'veiller. Seulement, comment l'veiller le plus doucement possible?
Comment?... Phidippids, mon petit Phidippids!

PHIDIPPIDS.

Quoi, mon pre?

STREPSIADS.

Un baiser, et donne-moi la main.

PHIDIPPIDS.

Voici. Qu'y a-t-il?

STREPSIADS.

Dis-moi, m'aimes-tu?

PHIDIPPIDS.

J'en jure par Posidon, dieu des chevaux!

STREPSIADS.

Non, non, pas de ce dieu des chevaux! C'est lui qui est la cause de
mes malheurs. Mais si tu m'aimes rellement et de tout coeur,  mon
enfant, suis mon conseil.

PHIDIPPIDS.

Et en quoi faut-il que je suive ton conseil?

STREPSIADS.

Change au plus tt de conduite, et va prendre des leons o je
t'indiquerai.

PHIDIPPIDS.

Parle, qu'ordonnes-tu?

STREPSIADS.

Et tu obiras?

PHIDIPPIDS.

J'obirai, j'en jure par Dionysos.

STREPSIADS.

Regarde de ce ct. Vois-tu cette petite porte et cette petite maison?

PHIDIPPIDS.

Je les vois; mais, mon pre, qu'est-ce que cela veut dire?

STREPSIADS.

C'est le philosophoir des mes sages. L sont logs des hommes qui
disent et dmontrent que le ciel est un touffoir, dont nous sommes
entours, et nous, des charbons. Ils enseignent, si on leur donne de
l'argent,  gagner les causes justes ou injustes.

PHIDIPPIDS.

Qui sont-ils?

STREPSIADS.

Je ne sais pas exactement leur nom. Ce sont de profonds penseurs,
beaux et bons.

PHIDIPPIDS.

Ah! oui, les misrables, je les connais. Ce sont des charlatans, des
hommes ples, des va-nu-pieds, que tu veux dire, et, parmi eux, ce
maudit Sokrats et Khrphn.

STREPSIADS.

H! h! tais-toi! ne dis pas de btises. Si tu as souci des orges
paternelles, deviens l'un d'eux, et lche-moi l'quitation.

PHIDIPPIDS.

Oh! non, par Dionysos! quand tu me donnerais les faisans que nourrit
Logoras.

STREPSIADS.

Vas-y, je t'en supplie,  toi, l'homme le plus cher  mon coeur. Entre
 leur cole.

PHIDIPPIDS.

Et qu'est-ce que je t'y apprendrai?

STREPSIADS.

Ils disent qu'il y a deux raisonnements: le suprieur et l'infrieur.
Ils prtendent que, par le moyen de l'un de ces deux raisonnements,
c'est--dire de l'infrieur, on gagne les causes injustes. Si donc tu
m'y apprenais ce raisonnement injuste, de toutes les dettes que j'ai
contractes pour toi, je ne paierais une obole  personne.

PHIDIPPIDS.

Je n'y saurais consentir: je n'oserais pas regarder les cavaliers avec
ma face jaune et maigre.

STREPSIADS.

Alors, par Dmtr, vous ne mangerez plus mon bien, ni toi, ni ton
attelage, ni ton cheval. Je te chasse de ma maison et je t'envoie aux
corbeaux marqu au Sigma.

PHIDIPPIDS.

Mon oncle Mgakls ne me laissera pas sans monture. Je vais chez lui,
et je me moque de toi.

       *       *       *       *       *

STREPSIADS.

Eh bien, moi, pour une chute, je ne reste point par terre. Mais
j'invoquerai les dieux et j'irai moi-mme au philosophoir. Seulement,
vieux comme je suis, sans mmoire et l'esprit lent, comment
apprendrai-je les broutilles de leurs raisonnements raffins? Il faut
y aller. Pourquoi hsiter encore et ne pas frapper  la porte?...
Enfant, petit enfant!

UN DISCIPLE.

Va-t'en aux corbeaux! Qui frappe  la porte?

STREPSIADS.

Le fils de Phidn, Strepsiads du dme de Kikynna.

LE DISCIPLE.

De par Zeus! tu dois tre un grossier personnage, toi qui donnes  la
porte un coup de pied si brutal, et qui fais avorter la conception de
ma pense.

STREPSIADS.

Pardonne-moi, car j'habite loin dans la campagne; mais dis-moi la
chose avorte.

LE DISCIPLE.

Il n'est permis de la dire qu'aux disciples.

STREPSIADS.

Dis-la-moi donc sans crainte, car je viens comme disciple au
philosophoir.

LE DISCIPLE.

Je la dirai; mais songe donc que ce sont des mystres. Sokrats
demandait tout  l'heure  Khrphn combien de fois une puce saute la
longueur de ses pattes. Elle avait piqu Khrphn au sourcil, et de
l elle tait saute sur la tte de Sokrats.

STREPSIADS.

Et comment a-t-il mesur cela?

LE DISCIPLE.

Trs adroitement. Il a fait fondre de la cire, puis il a pris la puce,
et il lui a tremp les pattes dedans. La cire refroidie a fait  la
puce des souliers persiques; en les dchaussant, il a mesur l'espace.

STREPSIADS.

O Zeus souverain, quelle finesse d'esprit!

LE DISCIPLE.

Que serait-ce, si tu apprenais une autre invention de Sokrats?

STREPSIADS.

Laquelle? Je t'en prie, dis-la-moi?

LE DISCIPLE.

Khrphn, du dme de Sphattos, lui demandait s'il pensait que le
bourdonnement des cousins vnt de la trompe ou du derrire.

STREPSIADS.

Et qu'a-t-il dit au sujet du cousin?

LE DISCIPLE.

Il a dit que l'intestin du cousin est troit; et que,  cause de
cette troitesse, l'air est pouss tout de suite avec force vers
le derrire; ensuite, l'ouverture de derrire communiquant avec
l'intestin, le derrire rsonne par la force de l'air.

STREPSIADS.

Ainsi le derrire des cousins est une trompette. Trois fois heureux
l'auteur de cette dcouverte! Il doit tre facile d'chapper  une
poursuite en justice, quand on connat  fond l'intestin du cousin.

LE DISCIPLE.

Dernirement il fut dtourn d'une haute pense par un lzard.

STREPSIADS.

De quelle manire? Dis-moi.

LE DISCIPLE.

Il observait le cours de la lune et ses rvolutions, la tte en l'air,
la bouche ouverte; un lzard, du haut du toit, pendant la nuit, lui
envoya sa fiente.

STREPSIADS.

Il est amusant ce lzard, qui fait dans la bouche de Sokrats!

LE DISCIPLE.

Hier, nous n'avions pas  souper pour le soir.

STREPSIADS.

Eh bien! qu'imagina-t-il pour avoir des vivres?

LE DISCIPLE.

Il tend sur la table une lgre couche de cendre, courbe une tige de
fer, prend un fil  plomb, et de la palestre il enlve un manteau.

STREPSIADS.

Et nous admirons le clbre Thals! Ouvre-moi, ouvre vite le
philosophoir; et fais-moi voir au plus tt Sokrats. J'ai hte d'tre
son disciple. Mais ouvre donc la porte. O Hrakls! de quels pays sont
ces animaux?

LE DISCIPLE.

Qu'est-ce qui t'tonne? A quoi trouves-tu qu'ils ressemblent?

STREPSIADS.

Aux prisonniers de Pylos, aux Lakoniens. Mais pourquoi regardent-ils
ainsi la terre?

LE DISCIPLE.

Ils cherchent ce qui est sous la terre.

STREPSIADS.

Ils cherchent donc des oignons. Ne vous donnez pas maintenant tant de
peine; je sais, moi, o il y en a de gros et de beaux. Mais que font
ceux-ci tellement courbs?

LE DISCIPLE.

Ils sondent les abmes du Tartaros.

STREPSIADS.

Et leur derrire, qu'a-t-il  regarder le ciel?

LE DISCIPLE.

Il apprend aussi pour son compte  faire de l'astronomie... Mais
rentrez, de peur que le matre ne vous surprenne.

STREPSIADS.

Pas encore, pas encore: qu'ils restent, afin que je leur communique
une petite affaire.

LE DISCIPLE.

Mais ils ne peuvent pas demeurer trop longtemps  l'air et dehors.

STREPSIADS.

Au nom des dieux, qu'est ceci? Dis-moi.

LE DISCIPLE.

L'astronomie.

STREPSIADS.

Et cela?

LE DISCIPLE.

La gomtrie.

STREPSIADS.

A quoi cela sert-il?

LE DISCIPLE.

A mesurer la terre.

STREPSIADS.

Celle qui se partage au sort?

LE DISCIPLE.

Non; la terre entire.

STREPSIADS.

C'est charmant ce que tu dis l: voil une invention populaire et
utile!

LE DISCIPLE.

Tiens, voici la surface de la terre entire: vois-tu? Ici, c'est
Athnes.

STREPSIADS.

Que dis-tu? Je ne te crois pas; je n'y vois point de juges en sance.

LE DISCIPLE.

C'est pourtant rellement le territoire Attique.

STREPSIADS.

Et o sont mes concitoyens de Kikynna?

LE DISCIPLE.

C'est ici qu'ils habitent. Voici l'Euboea, tu vois, cette terre qui
s'tend en longueur infinie.

STREPSIADS.

Je vois: nous l'avons pressure, nous et Prikls. Mais o est
Lakdmn?

LE DISCIPLE.

O elle est? Ici.

STREPSIADS.

Comme c'est prs de nous! Songez-y bien, loignez-la de nous  la plus
grande distance possible.

LE DISCIPLE.

Il n'y a pas moyen.

STREPSIADS.

Par Zeus! vous en gmirez. Mais quel est donc cet homme juch dans un
panier?

LE DISCIPLE.

Lui.

STREPSIADS.

Qui, lui?

LE DISCIPLE.

Sokrats.

STREPSIADS.

Sokrats! Voyons, toi, appelle-le-moi donc bien fort.

LE DISCIPLE.

Appelle-le toi-mme. Moi, je n'en ai pas le temps.

STREPSIADS.

Sokrats, mon petit Sokrats!

SOKRATS.

Pourquoi m'appelles-tu, tre phmre?

STREPSIADS.

Et d'abord que fais-tu l? Je t'en prie, dis-le-moi.

SOKRATS.

Je marche dans les airs et je contemple le soleil.

STREPSIADS.

Alors c'est du haut de ton panier que tu regardes les dieux, et non
pas de la terre, si toutefois...

SOKRATS.

Je ne pourrais jamais pntrer nettement dans les choses d'en haut,
si je ne suspendais mon esprit, et si je ne mlais la subtilit de ma
pense avec l'air similaire. Si, demeurant  terre, je regardais d'en
bas les choses d'en haut, je ne dcouvrirais rien. Car la terre attire
 elle l'humidit de la pense. C'est prcisment ce qui arrive au
cresson.

STREPSIADS.

Que dis-tu? Ta pense attire l'humidit sur le cresson? Mais
maintenant descends, mon petit Sokrats, afin de m'enseigner les
choses pour lesquelles je suis venu.

SOKRATS.

Pourquoi es-tu venu?

STREPSIADS.

Je veux apprendre  parler. Les prteurs  intrts, race intraitable,
me poursuivent, me harclent, se nantissent de mon bien.

SOKRATS.

Comment t'es-tu donc endett sans le savoir?

STREPSIADS.

C'est l'hippomanie qui m'a ruin, maladie dvorante. Mais enseigne-moi
l'un de tes deux raisonnements, celui qui sert  ne pas payer, et,
quel que soit le salaire, je jure par les dieux de te le payer.

SOKRATS.

Par quels dieux jures-tu? D'abord les dieux ne sont pas chez nous une
monnaie courante.

STREPSIADS.

Par quoi jurez-vous donc? Est-ce par de la monnaie de fer, comme 
Byzantion?

SOKRATS.

Veux-tu connatre nettement les choses clestes, ce qu'elles sont au
juste?

STREPSIADS.

Oui, par Zeus! si elles sont.

SOKRATS.

Et converser avec les Nues, nos divinits?

STREPSIADS.

Assurment.

SOKRATS.

Assois-toi donc sur la banquette sainte.

STREPSIADS.

Voil, je suis assis.

SOKRATS.

Maintenant prends cette couronne.

STREPSIADS.

A quoi bon une couronne? Malheur  moi, Sokrats! Est-ce que vous
allez me sacrifier comme Athamas?

SOKRATS.

Non; c'est tout ce que nous faisons aux initis.

STREPSIADS.

Eh bien, qu'y gagnerai-je?

SOKRATS.

D'tre un rou en fait de langage, une cliquette, une fleur de farine.
Seulement, ne bouge pas.

STREPSIADS.

Par Zeus! tu ne mens pas! Saupoudr comme je suis, je vais devenir
fleur de farine.

SOKRATS.

Il faut que ce vieillard observe le silence et qu'il coute la prire:
Souverain matre, Air immense, qui enveloppes la terre de toutes
parts, ther brillant, et vous, Nues, vnrables desses, mres du
tonnerre et de la foudre, levez-vous,  souveraines, apparaissez au
penseur dans les rgions suprieures!

STREPSIADS.

Pas encore, pas encore; pas avant que je me sois envelopp de ce
manteau, de peur d'tre inond. N'avoir pas pris, en sortant de chez
moi, une casquette de peau de chien, quelle malechance!

SOKRATS.

Venez,  Nues vnres, vous manifester  cet homme, soit que vous
occupiez les cimes sacres de l'Olympos, battues par les neiges, soit
que dans les jardins de votre pre Okanos vous formiez un choeur
sacr avec les Nymphes, soit que, aux bouches du Nilos, vous puisiez
des eaux dans des cornes d'or, que vous rsidiez aux Palus Motides
ou sur le rocher neigeux du Mimas, coutez-nous, accueillez notre
sacrifice, et que nos crmonies vous fassent plaisir.

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Nues ternelles, levons-nous, en rose transparente et lgre,
du sein de notre pre Okanos aux bruissements profonds, jusqu'aux
sommets des monts couronns de forts, afin de dcouvrir les horizons
lointains, les fruits qui ornent la Terre sacre, le cours sonore
des fleuves divins, et la Mer aux mugissements sourds; car l'oeil de
l'ther brille sans relche de rayons clatants. Mais dissipons le
voile pluvieux qui cache nos figures immortelles, et embrassons le
monde de notre regard illimit.

       *       *       *       *       *

SOKRATS.

O Nues trs vnrables, il est certain que vous avez entendu mon
appel. Et toi, as-tu entendu leur voix divine avec le mugissement du
tonnerre?

STREPSIADS.

Moi aussi je vous rvre, Nues respectables, et je veux rpondre
au bruit du tonnerre, tant il m'a caus de tremblement et d'effroi.
Aussi, tout de suite, permis ou non, je lche tout.

SOKRATS.

Ne raille pas et ne fais pas comme les potes que grise la vendange.
Sois silencieux: un nombreux essaim de desses s'avance en chantant.

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR, _se rapprochant de la scne_.

Vierges dispensatrices des pluies, allons vers la terre fconde de
Pallas, voyons le royaume de Kkrops, riche en grands hommes et
mille fois aim. L se trouve le culte des initiations sacres,
le sanctuaire mystique des crmonies saintes, les offrandes aux
divinits clestes, les temples magnifiques et les statues, les
processions trois fois saintes des bienheureux, victimes couronnes
immoles aux dieux; les festins dans toutes les saisons; et l, au
renouveau, la fte de Bromios, les chants mlodieux des choeurs et la
musique des fltes frmissantes.

       *       *       *       *       *

STREPSIADS.

Au nom de Zeus, je t'en prie, dis-moi, Sokrats, quelles sont ces
femmes qui font entendre un chant si respectable? Sont-ce quelques
hrones?

SOKRATS.

Pas du tout; mais les Nues clestes, grandes divinits des
hommes oisifs, qui nous suggrent pense, parole, intelligence,
charlatanisme, loquacit, ruse, comprhension.

STREPSIADS.

C'est pour cela qu'en coutant leur voix, mon me se sent des ailes;
elle cherche  piloguer,  ergoter sur de la fume,  coudre trait
d'esprit  trait d'esprit, pour riposter  l'autre raisonnement. De
telle sorte que, s'il est possible, je souhaite vivement de les voir
en personne.

SOKRATS.

Eh bien, regarde du ct de la Parns. Je les vois descendre lentement
par l.

STREPSIADS.

O donc? Montre-moi.

SOKRATS.

Elles s'avancent en grand nombre,  travers les cavits et les bois,
sur une ligne oblique.

STREPSIADS.

Qu'est-ce donc? Je ne les vois pas.

SOKRATS.

L,  l'entre.

STREPSIADS.

Ah! oui, maintenant un peu, par l.

SOKRATS.

Tu dois maintenant les voir tout  fait,  moins que tu n'aies une
coloquinte de chassie.

STREPSIADS.

Oui, par Zeus! O vnrables divinits, elles remplissent toute la
scne.

SOKRATS.

Et cependant tu ne savais pas, tu ne croyais pas que ce fussent des
desses?

STREPSIADS.

Non, par Zeus! mais je me figurais que c'tait du brouillard, de la
rose, de la fume.

SOKRATS.

Non, non, par Zeus! Sache que ce sont elles qui nourrissent une foule
de sophistes, des devins de Thourion, des empiriques, des oisifs 
bagues qui vont au bout des ongles et  longs cheveux, des fabricants
de chants pour les choeurs cycliques, des tireurs d'horoscopes,
fainants, dont elles nourrissent l'oisivet, parce qu'ils les
chantent.

STREPSIADS.

Voil pourquoi ils chantent le rapide essor des Nues humides
qui lancent des clairs, les tresses du Typhn aux cent ttes, les
temptes furieuses, filles de l'air, agiles oiseaux qu'un vol oblique
fait nager dans les airs, torrents de pluies manant des Nues
humides. Et, pour prix de leurs vers, ils engloutissent des tranches
sales d'normes et bons mulets, et la chair dlicate des grives.

SOKRATS.

Grce  elles toutefois, et n'est-ce pas juste?

STREPSIADS.

Dis-moi, comment se fait-il, si ce sont vraiment des Nues, qu'elles
ressemblent  des mortelles? Elles ne le sont pourtant pas?

SOKRATS.

Alors que sont-elles donc?

STREPSIADS.

Je ne sais pas trop. Elles ressemblent  des flocons de laine et non 
des femmes, j'en atteste Zeus, pas le moins du monde. Et celles-ci ont
des nez.

SOKRATS.

Rponds maintenant  mes questions.

STREPSIADS.

Dis-moi vite ce que tu veux.

SOKRATS.

As-tu vu quelquefois, en regardant en l'air, une nue semblable  un
centaure,  un lopard,  un loup,  un taureau?

STREPSIADS.

De par Zeus! j'en ai vu. Eh bien?

SOKRATS.

Elles sont tout ce qu'elles veulent. Et alors, si elles voient un
dbauch  longue chevelure, quelqu'un de ces sauvages velus, comme le
fils de Xnophants, pour se moquer de sa manie, elles se changent en
centaures.

STREPSIADS.

Qu'est-ce  dire? Si elles voient Simn, le voleur des deniers
cyniques, que font-elles?

SOKRATS.

Pour le reprsenter au naturel, elles deviennent tout  coup des
loups.

STREPSIADS.

C'est donc pour cela certainement que, hier, voyant Klonymos, qui a
jet son bouclier,  la vue de ce lche, elles sont devenues cerfs.

SOKRATS.

Et maintenant, quand elles ont aperu Klisthns, tu vois, c'est pour
cela qu'elles sont devenues femmes.

STREPSIADS.

Salut,  souveraines! Aujourd'hui, si vous l'avez fait pour
quelque autre, faites rsonner pour moi votre voix cleste, reines
toutes-puissantes.

LE CHOEUR.

Salut, vieillard des anciens jours, pourchasseur des tudes chres aux
Muses; et toi, prtre des plus subtiles niaiseries, dis-nous ce que
tu dsires. Car nous ne prtons l'oreille  aucun des sophistes gars
dans les nuages, si ce n'est  Prodikos,  cause de sa sagesse et de
son bon sens, et  toi,  cause de ta dmarche fire dans les rues,
ton regard ddaigneux, tes pieds nus, ta patience  supporter nombre
de maux, et l'air de gravit que tu tiens de nous.

STREPSIADS.

O Terre, quelle voix! Qu'elle est sainte, auguste, prodigieuse!

SOKRATS.

C'est qu'elles seules sont desses; tout le reste n'est que bagatelle.

STREPSIADS.

Mais, dis-moi, par la Terre! notre Zeus Olympien n'est-il pas dieu?

SOKRATS.

Quel Zeus? Trve de plaisanteries! Il n'y a pas de Zeus.

STREPSIADS.

Que dis-tu? Et qui est-ce qui pleut? Dis-moi cela avant tout.

SOKRATS.

Ce sont elles; et je t'en donnerai de bonnes preuves. Voyons, o as-tu
jamais vu pleuvoir sans Nues? Si c'tait lui, il faudrait qu'il plt
par un jour serein, elles absentes.

STREPSIADS.

Par Apolln! Ta parole s'applique bien  notre conversation actuelle.
Autrefois je croyais bonnement que Zeus pissait dans un crible. Mais
qui est-ce qui tonne? Dis-le-moi. Cela me fait trembler.

SOKRATS.

Elles tonnent en roulant.

STREPSIADS.

Comment cela,  toi qui braves tout?

SOKRATS.

Lorsqu'elles sont pleines d'eau, et contraintes  se mouvoir,
prcipites d'en haut violemment, avec la pluie qui les gonfle, puis
alourdies, et lances les unes contre les autres, elles se brisent et
clatent avec fracas.

STREPSIADS.

Mais qui donc les contraint et les emporte? N'est-ce pas Zeus?

SOKRATS.

Pas du tout, mais le Tourbillon thren.

STREPSIADS.

Le Tourbillon? J'ignorais et que Zeus n'existt pas et que le
Tourbillon rgnt aujourd'hui  sa place. Mais tu ne m'as encore rien
appris sur le bruit du tonnerre.

SOKRATS.

Ne m'as-tu pas entendu te dire que les Nues taient pleines d'eau
et, tombant les unes sur les autres, font ce fracas  cause de leur
densit?

STREPSIADS.

Voyons, comment peut-on croire cela?

SOKRATS.

Je vais te l'enseigner par ton propre exemple. Quand tu t'es rempli
de viande aux Panathna et que tu as ensuite le ventre troubl, le
dsordre ne le fait-il pas rsonner tout  coup?

STREPSIADS.

Oui, par Apolln! je souffre aussitt, le trouble se met en moi; comme
un tonnerre le manger clate et fait un bruit dplorable, d'abord
sourdement, pappax, pappax, puis plus fort, papapappax, et quand je
fais mon cas, c'est un vrai tonnerre, papapappax, comme les Nues.

SOKRATS.

Considre donc que, avec ton petit ventre, tu as fait un pet
rsonnant: n'est-il pas naturel alors que l'air qui est immense
produise un bruit dtonant?

STREPSIADS.

En effet, les mots bruit dtonant et pet rsonnant ont entre eux
quelque ressemblance. Mais la foudre, d'o lui vient son tincelle de
feu, dis-le-moi, qui tantt nous frappe et nous consume, tantt laisse
vivants ceux qu'elle a effleurs? Il est vident que c'est Zeus qui la
lance sur les parjures.

SOKRATS.

Mais comment, sot que tu es, toi qui sens l'ge de Kronos, plus
vieux que le pain et la lune, s'il frappait les parjures, comment
n'aurait-il pas foudroy Simn, Klonymos, Thoros? Ce sont pourtant
bien des parjures. Mais il frappe ses propres temples et Sounion, le
cap de l'Attique, et les grands chnes.

STREPSIADS.

Je ne sais; mais tu sembles avoir raison. Qu'est-ce donc alors que la
foudre?

SOKRATS.

Lorsqu'un vent sec s'lve vers les Nues et s'y enferme, il en gonfle
l'intrieur comme une vessie; ensuite, par une force fatale il les
crve, s'chappe au dehors avec violence, en raison de la densit, et
s'enflamme lui-mme par la fougue de son lan.

STREPSIADS.

Par Zeus! la mme chose tout  fait m'est arrive un jour aux Diasia:
je faisais cuire pour ma famille un ventre de truie; je nglige de le
fendre; il se gonfle, clate tout  coup, me dbonde dans les yeux et
me brle le visage.

LE CHOEUR.

Homme, qui as dsir apprendre de nous la grande sagesse, tu seras
trs heureux parmi les Athniens et les Hellnes, si tu as de la
mmoire, de la rflexion, et de la patience dans l'me; si tu ne te
lasses ni de rester debout, ni de marcher, ni d'endurer la rigueur
du froid; si tu ne dsires pas te mettre  table; si tu t'abstiens
de vin, des gymnases et des autres folies; si tu regardes comme le
meilleur de tout, ainsi qu'il convient  un homme sens, d'tre le
premier par ta conduite, ta prudence et par la force polmique de ta
langue.

STREPSIADS.

Pour ce qui est d'une me forte, d'un souci qui brave l'insomnie, d'un
ventre conome, qui ne s'coute pas, et qui dne de sarriette, sois
sans crainte, pour tout cela, je servirais bravement d'enclume.

SOKRATS.

A l'avenir, n'est-ce pas, tu ne reconnatras plus d'autres dieux que
ceux que nous reconnaissons nous-mmes: le Khaos, les Nues et la
Langue, ces trois-l?

STREPSIADS.

Jamais, franchement, je ne converserai avec les autres, mme si je les
rencontrais: pas de sacrifices, pas de libations, pas d'encens brl.

LE CHOEUR.

Dis-nous maintenant avec confiance ce que nous devons faire pour toi;
tu auras pleine satisfaction, si tu nous honores, si tu nous admires,
et si tu veux devenir un habile homme.

STREPSIADS.

O Souveraines, je ne vous demande qu'une toute petite chose: c'est
d'tre de cent stades le plus fort des Hellnes dans l'art de parler.

LE CHOEUR.

Tu l'obtiendras de nous: dsormais,  partir de ce moment, devant le
peuple, personne ne fera triompher plus d'ides que toi.

STREPSIADS.

Je ne tiens pas  exposer de grandes ides; ce n'est pas l que je
vise, mais  retourner la justice de mon ct et  chapper  mes
cranciers.

LE CHOEUR.

Tu obtiendras donc ce que tu dsires; car tu ne vises pas au grand:
livre-toi donc bravement  nos ministres.

STREPSIADS.

Je le ferai en toute confiance; car la ncessit m'y contraint, tant
donns ces chevaux marqus du Koppa, et le mariage qui m'a ruin.
Maintenant que ceux-ci fassent de moi ce qu'ils voudront: je leur
livre mon corps  frapper,  lui faire endurer la faim, la soif, le
chaud, le froid,  le tailler en outre, pourvu que je ne paie pas mes
dettes: je consens  tre aux yeux des hommes insolent, beau diseur,
effront, impudent, vil coquin, colleur de mensonges, hbleur,
rompu aux procs, table de lois, cliquette, renard, tarire, souple,
dissimul, visqueux, fanfaron, gibier  trivires, ordure, retors,
hargneux, lcheur d'cuelles. Dt-on me donner ces noms au passage,
qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront; et, s'ils veulent, par
Dmtr! qu'ils me servent en andouille aux penseurs.

LE CHOEUR.

Voil une volont! Il n'a pas peur, il a du coeur. Sache que ds
que tu tiendras de moi cette science, tu auras parmi les mortels une
gloire montant jusqu'aux cieux.

STREPSIADS.

Que m'arrivera-t-il?

LE CHOEUR.

Tout le temps avec moi tu passeras la vie la plus enviable qui soit
parmi les hommes.

STREPSIADS.

Verrai-je jamais cela?

LE CHOEUR.

La foule ne cessera d'assiger tes portes: on voudra t'aborder, causer
avec toi d'affaires et de procs d'un grand nombre de talents, dignes
des conseils de ta prudence. (_A Sokrats._) Mais toi, commence 
donner au vieillard quelqu'une de tes leons; mets en mouvement son
esprit, et fais l'preuve de son intelligence.

SOKRATS.

Allons, voyons, dis-moi ton caractre, afin que, sachant qui tu es, je
dirige, d'aprs un plan nouveau, mes machines de ton ct.

STREPSIADS.

Quoi donc? Songes-tu, au nom des dieux!  me battre en brche?

SOKRATS.

Pas du tout, mais je veux t'adresser quelques questions. As-tu de la
mmoire?

STREPSIADS.

C'est selon, par Zeus! Si l'on me doit, j'en ai beaucoup; mais si je
dois, infortun, je n'en ai aucune.

SOKRATS.

As-tu de la facilit naturelle  parler?

STREPSIADS.

A parler, non; mais  voler, oui.

SOKRATS.

Comment pourras-tu donc apprendre?

STREPSIADS.

Ne t'inquite pas; trs bien.

SOKRATS.

Voyons maintenant; quand je te laisserai quelque sage pense au sujet
des phnomnes clestes, saisis-la vite.

STREPSIADS.

Quoi donc? Happerai-je la sagesse, comme un chien?

SOKRATS.

Oh! l'homme ignorant, le barbare! J'ai peur, mon vieux, que tu n'aies
besoin de coups. Voyons, que ferais-tu, si l'on te battait?

STREPSIADS.

On me bat; un peu aprs, je prends des tmoins, et ensuite, aprs un
moment de rpit, je vais en justice.

SOKRATS.

Voyons maintenant; te ton manteau.

STREPSIADS.

Ai-je commis quelque faute?

SOKRATS.

Non; mais il est prescrit d'entrer nu.

STREPSIADS.

Mais je n'entre pas chercher un objet vol!

SOKRATS.

Ote-le: pourquoi ce bavardage?

STREPSIADS.

Dis-moi seulement ceci: si je suis attentif, et si j'apprends avec
zle, auquel des disciples serai-je comparable?

SOKRATS.

Tu seras le portrait de Khrphn.

STREPSIADS.

Malheur  moi! J'aurai l'air d'un cadavre.

SOKRATS.

Pas un mot; mais suis-moi de ce ct: htons-nous.

STREPSIADS.

Mets-moi donc maintenant entre les mains un gteau miell: j'ai
peur, en entrant l dedans, comme si je descendais dans l'antre de
Trophonios.

SOKRATS.

Marche; pourquoi lanterner devant la porte?

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Va gaiement, en raison de ton ouvrage. Bonne chance  ce vieillard,
que son ge avanc n'empche pas de prendre une teinture des
nouveauts  la mode, et qui s'exerce  la sagesse.

       *       *       *       *       *

PARABASE _ou_ CHOEUR.

Spectateurs, je vous dirai librement la vrit, j'en atteste Dionysos,
dont je suis le nourrisson. Puiss-je tre vainqueur et rput sage,
moi qui, vous regardant comme des spectateurs intelligents, et pensant
que cette pice est la meilleure de mes comdies, ai cru devoir vous
la donner  goter les premiers, vu qu'elle m'a cot beaucoup de
peine! Et pourtant je me suis retir, vaincu par des lourdauds, sans
l'avoir mrit. C'est donc ce que je vous reproche,  vous, hommes
habiles, pour lesquels je me suis donn tant de mal. Et cependant
jamais je ne me soustrairai  des juges intelligents comme vous
l'tes. Car depuis que dans cette runion,  laquelle il est agrable
de s'adresser, mon Modeste et mon Dbauch ont t couts avec
un plein succs, moi aussi, vierge alors et n'ayant pas encore la
permission d'enfanter, j'exposai mon fruit; une autre jeune femme le
recueillit, l'emporta, et vous l'avez gnreusement nourri et lev.
Depuis lors votre bienveillance pour moi a eu la constance d'un
serment.

Aujourd'hui, comme une autre lektra, cette comdie parat, cherchant
 rencontrer des spectateurs aussi clairs. Elle reconnatra, du
premier coup d'oeil, la chevelure de son frre. Voyez comme elle est
rserve. Elle est la premire qui ne vienne pas tranant un morceau
de cuir, rouge par le bout, gros  faire rire les enfants. Elle ne se
moque pas des chauves; elle ne danse pas le kordax; elle n'a pas
de vieillard qui, en dbitant les vers, frappe de son bton son
interlocuteur, pour dissimuler ses grossires plaisanteries; elle
n'entre pas une torche  la main, en criant: Iou! Iou! mais elle
s'avance confiante en elle-mme et en ses vers. Pour moi, qui suis un
pote de ce caractre, je ne porte pas la tte haute, et je ne cherche
pas  vous tromper, en vous servant deux ou trois fois le mme sujet:
je vous apporte des pices nouvelles de mon invention, qui ne se
ressemblent point entre elles et qui sont toutes ingnieuses. Au
moment de toute sa grandeur j'ai frapp Kln en plein ventre, mais je
n'ai pas eu l'audace de le fouler aux pieds abattu. Eux, une fois
que Hyperbolos a donn prise sur lui, ils ne cessent d'craser ce
malheureux, ainsi que sa mre. Eupolis le premier trana sur la scne
son Marikas; c'taient nos Chevaliers mal retourns par une main
mauvaise, avec l'addition d'une vieille ivre, qui dansait le kordax,
invention suranne de Phrynikhos, et une baleine l'avalait. A son
tour, Hermippos a jou Hyperbolos, et maintenant tous les autres se
ruent sur Hyperbolos et m'empruntent la comparaison des anguilles. Que
ceux qui rient avec eux se dplaisent  mes oeuvres. Mais si vous vous
amusez avec moi et avec mes pices, on dira dans les ges  venir que
vous avez bon got.

C'est le souverain des dieux, Zeus, plein de grandeur et de
toute-puissance, que j'invoque d'abord pour ce Choeur, et puis le
matre magnanime du trident, remueur farouche de la Terre et de la
plaine sale; et toi, notre pre au grand nom, ther vnrable, qui
entretiens la vie universelle; et toi, Conducteur de coursiers, dont
les rayons blouissants embrassent l'espace terrestre, divinit grande
parmi les dieux et parmi les mortels.

Trs sages spectateurs, ici prtez-nous attention. Malmens par vous,
nous vous adressons nos reproches. Plus que tous les autres dieux nous
avons rendu service  votre ville, et nous sommes les seules divinits
 qui vous n'offriez ni sacrifices ni libations, nous qui vous
protgeons. Si l'on dcrte quelque expdition insense, nous toussons
ou nous pleurons. Cet ennemi des dieux, le corroyeur paphlagonien,
lorsque vous l'avez lu stratge, nous avons fronc les sourcils et
manifest notre colre: le tonnerre bruit au milieu des clairs, la
Lune dvia de sa route, et soudain le Soleil, repliant son flambeau
sur lui-mme, refusa de nous luire, si Kln tait stratge. Cependant
vous l'avez lu. Aussi dit-on que la dmence s'est rpandue sur
la ville, mais que toutefois les dieux tournent  bien vos fautes.
Comment celle-ci peut facilement tre utile, nous allons vous le dire.
Si, convainquant ce Kln, vraie mouette de corruption et de vol,
vous lui serrez le cou dans une trave, c'en est fait aussitt de vos
fautes passes, et les affaires de la ville remontent vers le mieux.

Viens aussi, souverain Phoebos, dieu de Dlos, qui habites la roche
escarpe du Kynthos; et toi, bienheureuse habitante du Temple d'or
d'phsos, o les jeunes filles des Lydiens te rendent des honneurs
solennels; et toi encore, Desse de notre contre, matresse de
l'gide, protectrice de la ville, Athna; et toi, qui habites la roche
du Parnasse, brillant au milieu des torches agites par les Bakkhantes
de Delphoe, roi des Orgies, Dionysos.

Au moment o nous tions prtes  partir, Sln nous aborde, et
nous enjoint d'abord de souhaiter toute joie aux Athniens et  leurs
allis; puis elle dit qu'elle est furieuse parce que vous l'avez
indignement traite aprs qu'elle vous a t utile  tous, non pas en
paroles, mais en ralit. Premirement, par mois vous n'conomisez
pas moins d'une drakhme de lumire; car tous ceux qui sortent le
soir disent: Enfant, n'achte pas de torches; la lueur de Sln est
brillante. Elle y ajoute, dit-elle, d'autres services; et vous, au
lieu de compter exactement les jours, vous renversez tout du haut
en bas. Aussi, les dieux l'accablent de frquentes menaces, lorsque,
frustrs du festin, ils reviennent chez eux, sans avoir eu la fte
d'aprs l'ordre des jours. Quand il faudrait sacrifier, vous donnez
la question ou vous tes en procs. Souvent, tandis que, nous autres
dieux, nous jenons en signe de deuil pour la mort de Memnn ou de
Sarpdn, vous vous livrez aux libations ou au rire. Voil pourquoi
Hyperbolos, lev cette anne aux fonctions de hiromnmn, nous,
dieux, nous lui avons enlev sa couronne. Il saura mieux dsormais que
c'est d'aprs Sln qu'il faut rgler les jours de la vie.

       *       *       *       *       *

SOKRATS.

Par la Respiration! Par le Khaos! Par l'Air, je n'ai jamais vu d'homme
si grossier, si stupide, si gauche, si oublieux! Les jeux d'esprit
les plus simples, il les oublie, avant mme de les avoir appris.
Cependant, je veux l'appeler ici  la porte, au grand jour. O es-tu,
Strepsiads? Sors, et prends ton grabat.

STREPSIADS.

Mais elles ne veulent pas me le laisser apporter, les punaises!

SOKRATS.

Pose-le vite, et fais attention.

STREPSIADS.

M'y voici.

SOKRATS.

Voyons, que veux-tu d'abord apprendre, pour le moment, de toutes les
choses que tu ignores, dis-le-moi? Les mesures, les rhythmes, les
vers?

STREPSIADS.

Moi? Les mesures: car, l'autre jour, un marchand de farine d'orge m'a
tromp de deux khoenix.

SOKRATS.

Ce n'est pas l ce que je te demande, mais quelle mesure te parat la
plus belle, le trimtre ou le ttramtre?

STREPSIADS.

Pour moi, rien n'est suprieur au demi-setier.

SOKRATS.

Tu dis des sottises, brave homme.

STREPSIADS.

Parie avec moi que le demi-setier est un ttramtre.

SOKRATS.

Va-t'en aux corbeaux! Tu n'es qu'un rustre et un ignorant! Peut-tre
pourras-tu mieux apprendre les rhythmes.

STREPSIADS.

A quoi me serviront les rhythmes pour la farine d'orge?

SOKRATS.

D'abord  tre aimable en socit, puis  comprendre ce que sont dans
les rhythmes le rhythme noplien et le rhythme du daktyle.

STREPSIADS.

Du daktyle?

SOKRATS.

Oui, par Zeus!

STREPSIADS.

Je le connais.

SOKRATS.

Dis alors.

STREPSIADS.

Quel autre cela peut-il tre que ce doigt-ci. J'en ai us, ds mon
enfance, de ce doigt-l.

SOKRATS.

Tu es un rustre et un lourdaud.

STREPSIADS.

Mais, misrable, je ne dsire apprendre rien de tout cela, rien.

SOKRATS.

Quoi donc alors?

STREPSIADS.

Voici, voici; le raisonnement le plus injuste.

SOKRATS.

Mais il y a d'abord, avant cela, beaucoup d'autres choses  apprendre:
ainsi, parmi les quadrupdes, quels sont vraiment les mles?

STREPSIADS.

Mais je connais les mles, si j'ai bien ma tte; blier, bouc,
taureau, chien, coq.

SOKRATS.

Vois-tu ce qui t'arrive? Tu donnes le nom de coq aussi bien  la
femelle qu'au mle.

STREPSIADS.

Comment donc? voyons!

SOKRATS.

Comment? Un coq et une coq.

STREPSIADS.

Par Posidon! mais de quel nom veux-tu que je l'appelle?

SOKRATS.

Femelle du coq et l'autre coq.

STREPSIADS.

Femelle du coq! Par l'Air! voil qui est bien. Pour cette leon
seule, je remplirais de farine d'orge, jusqu'aux bords, ton auge 
ptrir.

SOKRATS.

Autre faute! Tu donnes la qualit de mle  un tre femelle.

STREPSIADS.

Comment, en la dsignant, fais-je de l'auge un mle?

SOKRATS.

Absolument comme quand tu dis Klonymos.

STREPSIADS.

Comment cela? Dis-le-moi.

SOKRATS.

Parce que auge (kardopos) et Klonymos sont du mme genre.

STREPSIADS.

Mais, mon bon, Klonymos n'avait pas d'auge  ptrir: il se servait
d'un mortier rond. Enfin, comment dire?

SOKRATS.

Comment? La auge, comme tu dirais la Sostrata.

STREPSIADS.

La auge au fminin?

SOKRATS.

C'est bien dit.

STREPSIADS.

C'est cela mme: la auge (kardop) comme la Klonym.

SOKRATS.

Maintenant il faut que tu apprennes  distinguer les noms propres
masculins des fminins.

STREPSIADS.

Mais je connais des noms fminins.

SOKRATS.

Dis.

STREPSIADS.

Lysilla, Philinna, Klitagora, Dmtria.

SOKRATS.

Et des noms masculins?

STREPSIADS.

Dix mille: Philoxnos, Mlsias, Amynias.

SOKRATS.

Mais, malheureux! ce ne sont pas l des noms d'hommes.

STREPSIADS.

Comment! Pas des noms d'hommes?

SOKRATS.

Pas du tout. Comment, si cela se rencontrait, appellerais-tu Amynias?

STREPSIADS.

Comment? Oh, dirais-je, ici, ici, Amynia!

SOKRATS.

Vois-tu? Tu appelles Amynias Amynia, d'un nom de femme!

STREPSIADS.

Aussi ai-je raison, puisqu'elle ne va pas  l'arme. Mais  quoi
sert d'apprendre ce que nous savons tous?

SOKRATS.

A rien, par Zeus! Mais couche-toi l.

STREPSIADS.

Pourquoi faire?

SOKRATS.

Songe un peu  tes affaires.

STREPSIADS.

Ah! je t'en prie, pas l. S'il le faut, laisse-moi m'tendre par terre
pour rver  tout cela.

SOKRATS.

Cela ne se peut pas autrement.

STREPSIADS.

Malheureux! Quel supplice les punaises vont m'infliger aujourd'hui!

SOKRATS.

Mdite et rflchis; tourne ton esprit dans tous les sens;
concentre-le. Ds que tu tomberas dans le vide, bondis vers une autre
ide: que le sommeil doux  l'me soit absent de tes yeux!

STREPSIADS.

Aie! aie! aie! aie!

SOKRATS.

Qu'as-tu donc? que souffres-tu?

STREPSIADS.

C'est fait de moi, misrable! Du lit s'chappent des Korinthiens qui
me mordent; ils me dchirent les flancs, ils me boivent l'me, ils
m'arrachent les testicules, ils me fouillent le derrire, ils me
tuent.

SOKRATS.

Que ta douleur ne crie pas si fort!

STREPSIADS.

Mais comment? Envol mon argent, envole ma couleur, envole ma
chance, envole ma chaussure, et, pour comble de maux, tout en
chantant pendant que je monte la garde, envol moi-mme.

SOKRATS.

H! l'homme! Que fais-tu l? Ne songes-tu pas?

STREPSIADS.

Moi? Oui, par Posidn!

SOKRATS.

Et  quoi songes-tu?

STREPSIADS.

A savoir si les punaises laisseront quelque bribe de moi.

SOKRATS.

Va-t'en  la malheure!

STREPSIADS.

Mais, mon bon, la malheure est arrive.

SOKRATS.

Oh! le mollasse! enveloppe-toi la tte. Il faut trouver un procd
artificieux, une ruse.

STREPSIADS.

Hlas! qui m'enveloppera, comme procd artificieux, d'une peau de
mouton?

       *       *       *       *       *

SOKRATS.

Voyons maintenant! Commenons par regarder ce que fait notre homme.
H! l'homme! Dors-tu?

STREPSIADS.

Par Apolln! non, je ne dors pas.

SOKRATS.

Tiens-tu quelque chose?

STREPSIADS.

Par Zeus! rien du tout.

SOKRATS.

Rien absolument?

STREPSIADS.

Rien qu'un certain objet dans ma main droite.

SOKRATS.

Allons! couvre-toi vite, et mdite.

STREPSIADS.

Pourquoi? Dis-le-moi, Sokrats.

SOKRATS.

Dis toi-mme d'abord ce que tu veux trouver.

STREPSIADS.

Tu as entendu dix mille fois ce que je veux au sujet des intrts, le
moyen de n'en payer  personne.

SOKRATS.

Va donc, couvre-toi; fixe ta pense fugitive; examine la chose par le
menu, distinguant et rflchissant.

STREPSIADS.

Malheureux que je suis!

SOKRATS.

Doucement. Si une pense t'embarrasse, laisse-la, passe outre; puis
reviens-y; remets en mouvement la mme pense, et place-la dans la
balance.

STREPSIADS.

O mon petit Sokrats bien-aim.

SOKRATS.

Qu'est-ce donc, vieillard?

STREPSIADS.

Au sujet des intrts j'ai une ide ingnieuse.

SOKRATS.

Indique-la. Allons, dis-moi ce que c'est.

STREPSIADS.

Si j'achetais une femme thessalienne pour faire descendre la lune
pendant la nuit! Je l'enfermerais ensuite comme un miroir dans un tui
rond, et puis je la garderais.

SOKRATS.

A quoi cela te servirait-il?

STREPSIADS.

A quoi? Si dsormais la lune ne se levait plus du tout, je ne paierais
pas d'intrts.

SOKRATS.

Comment cela?

STREPSIADS.

Parce que, chaque mois, on paie l'argent prt.

SOKRATS.

Trs bien. Mais je vais te proposer un autre tour d'adresse. Si l'on
te condamnait en justice  payer cinq talents, comment annulerais-tu
cet arrt? Dis-le-moi.

STREPSIADS.

Comment? Comment? Je ne sais pas. Aussi faut-il chercher.

SOKRATS.

N'enroule pas toujours ta pense autour de toi; mais lche tes ides
dans l'air, donne-leur l'essor, comme  un hanneton qu'un fil retient
par la patte.

STREPSIADS.

J'ai une annulation d'arrt des plus ingnieuses, tu vas en convenir
avec moi.

SOKRATS.

Laquelle?

STREPSIADS.

Tu as sans doute dj vu chez les vendeurs de drogues une pierre
belle, diaphane, au moyen de laquelle ils allumaient du feu?

SOKRATS.

C'est le cristal que tu veux dire?

STREPSIADS.

Oui.

SOKRATS.

Eh bien, qu'en ferais-tu?

STREPSIADS.

Je prendrais cette pierre, et quand le greffier crirait l'arrt, moi,
debout,  l'cart, j'emploierais le soleil  fondre les lettres de ma
condamnation.

SOKRATS.

Sagement fait, j'en atteste les Kharites!

STREPSIADS.

Quelle jouissance pour moi d'effacer une condamnation de cinq talents!

SOKRATS.

Voyons, trouve-moi vite ceci.

STREPSIADS.

Quoi?

SOKRATS.

Le moyen de retourner une condamnation contre tes adversaires, au
moment mme de la subir, faute de tmoins.

STREPSIADS.

Tout ce qu'il y a de plus insignifiant, et trs facile.

SOKRATS.

Dis donc.

STREPSIADS.

Eh bien, je le dis. S'il ne restait plus qu'une affaire  juger, avant
qu'on appelt la mienne, je courrais me pendre.

SOKRATS.

Cela ne signifie rien.

STREPSIADS.

Mais si, de par les dieux! Personne  moi une fois mort n'enverrait
d'assignation.

SOKRATS.

Tu draisonnes. Va-t'en; je ne veux plus te donner de leons.

STREPSIADS.

Pourquoi, Sokrats, au nom des dieux?

SOKRATS.

Parce que,  chaque instant, tu oublies ce qu'on t'apprend. Pour le
moment, qu'est-ce que je t'ai d'abord enseign ici? Parle.

STREPSIADS.

Voyons un peu! Qu'est-ce que c'tait d'abord? Qu'est-ce que c'tait
d'abord? Qu'est-ce que c'tait que la chose o l'on ptrit la farine
d'orge? Malheur! Qu'est-ce que c'tait?

SOKRATS.

Aux corbeaux et  la malheure cette vieille ganache oublieuse et
stupide!

STREPSIADS.

Hlas! Que vais-je devenir? Je suis un homme perdu, si je n'apprends
pas  bien retourner ma langue. O Nues, donnez-moi quelque bon
conseil.

LE CHOEUR.

Pour nous,  vieillard, nous te conseillons, si tu as un fils, lev
par toi, de l'envoyer apprendre  ta place.

STREPSIADS.

Oui, j'ai un fils beau et bon, mais il ne veut pas apprendre. Que
ferai-je?

LE CHOEUR.

Et tu le souffres?

STREPSIADS.

Il est plein de vigueur et de sant, et, par des femmes de haute
vole, il descend de Koesyra. Je vais le trouver. S'il ne veut pas, je
n'ai plus qu' le chasser de la maison. (_A Sokrats._) Toi, rentre,
et attends-moi un instant.

LE CHOEUR, _ Sokrats prs de sortir_.

Ne vois-tu pas tous les biens que tu vas obtenir sur-le-champ de nous
seules parmi les divinits? Voil un homme prt  faire tout ce que tu
lui ordonneras. Tu le vois. Le connaissant merveill, et absolument
enthousiasm, il faut le laper autant que possible, et vivement.
D'ordinaire, les affaires de ce genre cdent la place  d'autres.

       *       *       *       *       *

STREPSIADS.

Non, par le Brouillard! tu ne resteras pas ici davantage. Va manger,
si tu veux, les colonnes de Mgakls.

PHIDIPPIDS.

Mais, excellent pre, qu'as-tu donc? Tu n'es pas dans ton bon sens,
j'en jure par Zeus Olympien!

STREPSIADS.

Voyez, voyez, Zeus Olympien! Quelle folie! Croire  Zeus,  ton ge!

PHIDIPPIDS.

D'o vient donc que tu ris ainsi?

STREPSIADS.

Parce que je songe que tu es assez petit garon pour avoir en tte ces
vieilleries. Cependant approche, pour en savoir davantage; je vais te
dire une chose, dont la connaissance fera de toi un homme. Seulement,
n'en dis rien  personne.

PHIDIPPIDS.

Voyons, qu'est-ce que c'est?

STREPSIADS.

Tu as jur par Zeus.

PHIDIPPIDS.

Oui.

STREPSIADS.

Vois donc comme il est bon d'apprendre. Phidippids, il n'y a pas de
Zeus.

PHIDIPPIDS.

Qu'y a-t-il alors?

STREPSIADS.

C'est Tourbillon qui rgne, aprs avoir chass Zeus.

PHIDIPPIDS.

Allons donc! est-ce que tu radotes?

STREPSIADS.

Sache que c'est comme cela.

PHIDIPPIDS.

Et qui le dit?

STREPSIADS.

Sokrats de Mlos, et Khrphn, qui connat les sauts des puces.

PHIDIPPIDS.

En es-tu donc  ce point de dmence, que tu croies  ces hommes
bilieux?

STREPSIADS.

Parles-en mieux, et ne dis pas de mal de ces hommes habiles et pleins
de sens, dont pas un, par conomie, ne se fait jamais raser, ni ne se
parfume, ni ne va aux bains pour se laver; tandis que toi, comme
si j'tais mort, tu gaspilles mon avoir. Mais va-t'en au plus vite
tudier  ma place.

PHIDIPPIDS.

Et que peut-on apprendre de bon de ces gens-l?

STREPSIADS.

Vraiment? Tout ce qu'il y a de sciences parmi les hommes. Tu verras
combien toi-mme tu es ignorant et pais. Mais attends-moi ici un
instant.

PHIDIPPIDS.

Quel malheur! Que faire? Mon pre est fou! Dois-je le faire interdire
pour cause de dmence, ou prvenir de sa folie les faiseurs de
cercueils?

STREPSIADS.

Voyons un peu! Comment appelles-tu cet oiseau? Dis-le-moi.

PHIDIPPIDS.

Un coq.

STREPSIADS.

Bien. Et cette femelle?

PHIDIPPIDS.

Un coq.

STREPSIADS.

Tous les deux de mme; tu me fais rire. Ne recommence plus dornavant,
mais appelle celle-ci femelle du coq et cet autre coq.

PHIDIPPIDS.

Femelle du coq! Ce sont l les nesses que tu viens d'apprendre chez
les Fils de la Terre.

STREPSIADS.

Et beaucoup d'autres choses. Mais ce que j'apprenais successivement,
je l'oubliais tout de suite,  cause du nombre des annes.

PHIDIPPIDS.

Est-ce aussi pour cela que tu as perdu ton manteau?

STREPSIADS.

Je ne l'ai pas perdu, mais je l'ai emphilosoph.

PHIDIPPIDS.

Et tes sandales, qu'en as-tu fait, pauvre insens?

STREPSIADS.

Comme Prikls, je les ai perdues pour le ncessaire. Mais viens,
marche, allons; et, si c'est pour obir  ton pre, sois en faute.
Moi, quand tu n'avais encore que six ans et que tu bgayais, je
t'obissais, et la premire obole que je touchai, comme juge au
tribunal des hliastes, je t'en ai achet un petit chariot aux Diasia.

PHIDIPPIDS.

Oui, mais un temps viendra o tu te repentiras de ce que tu fais.

STREPSIADS.

Tout va bien, puisque tu obis. Ici, ici, Sokrats! Sors, je t'amne
mon fils, que voici: il ne voulait pas, mais je l'ai dcid.

       *       *       *       *       *

SOKRATS.

C'est encore un enfant, peu rompu  nos paniers suspendus en l'air.

PHIDIPPIDS.

A toi de t'y rompre, si tu y restais pendu!

STREPSIADS.

Aux corbeaux! Tu insultes ton matre.

SOKRATS.

Ah! Si tu y restais pendu, quelle mauvaise manire de parler, et les
lvres largement ouvertes! Comment ce jeune homme saura-t-il jamais se
tirer d'un procs, citer des tmoins, avoir la facult persuasive ou
dissolvante? Voil donc ce que pour un talent enseignait Hyperbolos!

STREPSIADS.

Qu'importe? Instruis-le. C'est une nature philosophique. Tout petit
petit enfant, il btissait chez nous des maisons, il sculptait des
vaisseaux, il construisait des chariots de cuir, et avec des corces
de grenade il faisait des grenouilles: c'tait  ravir. Apprends-lui
donc les deux Raisonnements, le fort et puis le faible, qui triomphe
du fort  l'aide de l'injustice: tout au moins enseigne-lui l'injuste
par n'importe quel moyen.

SOKRATS.

Il va s'instruire en entendant les deux Raisonnements eux-mmes.

STREPSIADS.

Moi, je m'en vais. Souviens-toi maintenant de le mettre en tat de
rfuter tout ce qui est juste.

LE JUSTE.

Viens ici, et montre-toi aux spectateurs, si impudent que tu sois.

L'INJUSTE.

Allons o tu voudras, il me sera beaucoup plus facile, en parlant
devant la multitude, de t'anantir.

LE JUSTE.

M'anantir, toi? Qui es-tu donc?

L'INJUSTE.

Le Raisonnement.

LE JUSTE.

Oui, le plus faible.

L'INJUSTE.

Mais je te vaincrai, toi qui te vantes d'tre le plus fort.

LE JUSTE.

Par quel art?

L'INJUSTE.

Par la nouveaut de mes ides.

LE JUSTE.

En effet, elles fleurissent parmi les insenss.

L'INJUSTE.

Non pas; auprs des sages.

LE JUSTE.

Je te mettrai  male mort.

L'INJUSTE.

Dis-moi, en quoi faisant?

LE JUSTE.

En disant ce qui est juste.

L'INJUSTE.

Et moi je renverserai tout cela, en te contredisant. Et d'abord je
soutiens absolument qu'il n'y a pas de justice.

LE JUSTE.

Pas de justice?

L'INJUSTE.

Oui; o est-elle?

LE JUSTE.

Chez les dieux.

L'INJUSTE.

Comment donc, si la justice existe, Zeus n'a-t-il pas pri pour avoir
enchan son pre?

LE JUSTE.

Eh quoi! Voil o en est venue la perversit? Apporte-moi un bassin.

L'INJUSTE.

Tu es un vieux radoteur, un mal quilibr!

LE JUSTE.

Tu es un infme et un hont!

L'INJUSTE.

Tu me couvres de roses.

LE JUSTE.

Un impie!

L'INJUSTE.

Tu me couronnes de lis.

LE JUSTE.

Un parricide!

L'INJUSTE.

Tu m'arroses d'or, sans t'en apercevoir.

LE JUSTE.

Autrefois ce n'tait pas de l'or, mais du plomb.

L'INJUSTE.

Aujourd'hui, ce m'est une parure.

LE JUSTE.

Tu n'es pas mal effront.

L'INJUSTE.

Et toi, une vraie ganache.

LE JUSTE.

C'est  cause de toi que les jeunes gens ne veulent plus frquenter
les coles. On ne tardera pas  connatre chez les Athniens ce que tu
enseignes  des fous.

L'INJUSTE.

Tu es d'une salet honteuse.

LE JUSTE.

Et toi dans une bonne situation; mais il n'y a pas longtemps que
tu mendiais. Tu disais: Je suis Tlphos le Mysien, tirant de ta
besace, pour les grignoter, des maximes de Pandltos.

L'INJUSTE.

La belle sagesse...

LE JUSTE.

La belle folie...

L'INJUSTE.

Que tu nous vantes!

LE JUSTE.

Que la tienne et celle de la ville qui te nourrit, toi le corrupteur
des jeunes gens.

L'INJUSTE.

Ne veux-tu pas instruire ce jeune homme, vieux Kronos?

LE JUSTE.

Sans doute, s'il faut le sauver et ne pas l'exercer seulement au
bavardage.

L'INJUSTE.

Viens ici, et laisse celui-ci  sa folie!

LE JUSTE.

Je te ferai crier, si tu avances la main vers lui.

LE CHOEUR.

Trve  cette lutte et  ces insultes. Mais fais voir, toi, ce que
tu enseignais aux hommes d'autrefois; toi, ce qu'est l'ducation
nouvelle. De la sorte, aprs vous avoir entendus tous les deux exposer
le pour et le contre, il jugera quelle cole il faut frquenter.

LE JUSTE.

Je veux bien faire ainsi.

L'INJUSTE.

Moi aussi je le veux.

LE CHOEUR.

Voyons donc qui des deux parlera le premier.

L'INJUSTE.

Je lui accorde la parole; puis, quand il aura parl, je dcocherai sur
lui des expressions et des penses nouvelles. A la fin, s'il se met 
grommeler, je fais de mes ides une vole de bourdons, qui lui piquent
la figure et les deux yeux et le mettent  mal.

LE CHOEUR.

Maintenant, que les rivaux, confiants dans leurs procds oratoires,
dans leurs penses, dans leurs rflexions sentencieuses, montrent
lequel des deux paratra le plus fort dans l'art de parler.
Aujourd'hui, en effet, c'est l'preuve dcisive de la philosophie,
pour laquelle mes amis livrent un grand combat. Allons, toi, qui
couronnas les anciens de si nobles vertus, romps le silence en faveur
de l'ducation que tu aimes, et fais-nous connatre ton caractre.

LE JUSTE.

Je dirai donc l'ancienne ducation, en quoi elle consistait, lorsque
florissait mon enseignement de la justice et que la prudence tait en
honneur. D'abord il ne fallait pas entendre un enfant souffler mot;
puis ils s'avanaient en bon ordre dans les rues vers l'cole
du matre de musique, les cheveux longs, nus, serrs, la neige
tombt-elle comme d'un tamis. L ils apprenaient, les cuisses
cartes,  chanter: Pallas redoutable destructrice des villes ou:
Cri retentissant au loin; soutenant l'harmonie que leurs pres leur
avaient enseigne. Si quelqu'un d'eux faisait quelque bouffonnerie ou
donnait  sa voix une inflexion mlodique comme celles que les lves
de Phrynis modulent  l'oppos de la mlodie, il tait chti, rou
de coups, comme insultant aux Muses. Dans la palestre, les enfants
s'asseyaient les jambes allonges, de manire  ne faire voir aux
voisins rien d'indcent. Aussitt qu'ils s'taient remis debout, ils
essuyaient la place, et veillaient  ne laisser aux amants aucune
empreinte de leur sexe. Pas un enfant ne se frottait d'huile
au-dessous du nombril; et le milieu de leur corps florissait de rose
et de duvet comme les fruits. Nul d'entre eux, donnant  sa voix une
mollesse toute fminine, ne s'avanait vers un amant, en l'attirant
des yeux. Nul, au repas, ne se ft permis de prendre une tte de
raifort; nul de s'emparer de l'anthon rserv aux vieillards ou du
persil; nul de manger du poisson ou des grives, nul d'avoir les pieds
croiss.

L'INJUSTE.

Vieilleries contemporaines des Diopolia, des Cigales, de Kkidas, des
Bouphonies!

LE JUSTE.

C'est pourtant ce qu'il en est; c'est par cette ducation que j'ai
form les hros qui combattaient  Marathn. Mais toi, tu leur
enseignes aujourd'hui  s'empaqueter tout d'abord dans des vtements.
Aussi je m'indigne, quand il leur faut danser aux Panathna, de
les voir tenir leurs boucliers devant leur corps sans songer 
Tritognia. Ose donc, jeune homme, me choisir, moi, le Raisonnement
suprieur. Tu apprendras  dtester l'Agora,  t'abstenir des bains,
 avoir honte de ce qui est honteux, et, si quelqu'un te raille, 
prendre feu;  te lever de ton sige au passage des vieillards,  ne
rien faire de mal  tes parents,  ne commettre aucun acte indcent,
car tu dois figurer la statue de la Pudeur;  ne pas courir aprs
une danseuse, car si tu te mets  cette poursuite, une courtisane
te jettera une pomme, et tu seras priv de ta rputation;  ne
pas contredire ton pre,  ne pas lui donner le nom de laptos, en
reprochant son ge  ce vieillard qui t'a nourri.

L'INJUSTE.

Si tu crois, jeune homme,  tout ce qu'il te dit, par Dionysos! tu
ressembleras aux fils de Hippokrats, et on t'appellera le poupon qui
tette.

LE JUSTE.

Tu passeras ton temps, luisant et fleurant bon, dans les gymnases,
ne dbitant pas sur l'Agora de mauvaises pointes comme on le fait
aujourd'hui; on ne te tranera pas en justice pour une mchante
affaire pleine d'objections subtiles et ruineuses. Mais tu descendras
 l'Akadmia, pour courir sous les oliviers sacrs, la tte ceinte
d'un roseau blanc, avec un sage compagnon de ton ge, respirant le
smilax, le loisir et la jonche blanche des peupliers... panoui par
la saison printanire, quand le platane et l'ormeau changent leurs
murmures. Si tu fais ce que je te dis, et si tu y appliques ton
intelligence, tu auras toujours la poitrine grasse, le teint clair,
les paules larges, la langue courte, les fesses charnues, le pnis
petit. Mais si tu t'attaches  ceux du jour, tu auras tout de suite
le teint ple, les paules petites, la poitrine resserre, la langue
longue, les fesses petites, les parties fortes, des dcrets  n'en
plus finir. On te rendra prt  croire que le honteux est honnte et
que l'honnte est honteux, et tu seras, en outre, l'image de l'infamie
d'Antimakhos.

LE CHOEUR.

O toi qui habites les tours leves de la glorieuse sagesse, quel
doux parfum de bon sens fleurit dans tes discours! Heureux ceux qui
vivaient au temps des hommes de jadis! (_A l'Injuste._) Quant  toi,
qui possdes les sductions du langage, il te faut trouver des ides
nouvelles, car ton rival a eu du succs. Tu as besoin, ce me semble,
de vigoureux arguments pour le surpasser et pour ne pas tre un objet
de rise.

L'INJUSTE.

Enfin! Il y a longtemps que la bile m'touffe et que je brle de
renverser tous ces arguments par les miens. Moi, je m'entends appeler
le Raisonnement infrieur par ces mtaphysiciens, parce que, le
premier, j'ai imagin de contredire les lois et le droit. Mais
n'est-ce pas une valeur de dix mille statres, que de prendre en main
la cause la plus faible et de la gagner? Or, vois comment je ruine
l'ducation dans laquelle il met sa confiance. Il dit d'abord qu'il ne
te permettra pas de prendre des bains chauds. Mais quelle raison as-tu
de blmer les bains chauds?

LE JUSTE.

Parce qu'ils sont trs mauvais et qu'ils amollissent l'homme.

L'INJUSTE.

Arrte! Je te tiens tout de suite  bras-le-corps, et tu ne peux
chapper. Parle. Dis-moi quel est des fils de Zeus le hros  l'me,
selon toi, le plus haut place, et qui accomplit le plus de travaux?

LE JUSTE.

Je pense qu'il n'y a pas d'homme suprieur  Hrakls.

L'INJUSTE.

Eh bien! O as-tu jamais vu des bains froids portant le nom de
Hrakls? Et cependant qui a t plus courageux?

LE JUSTE.

Oui, voil, voil bien les raisons que les jeunes gens ont, chaque
jour,  la bouche pour remplir les bains et vider les palestres!

L'INJUSTE.

Tu blmes ensuite l'habitude de l'Agora; moi, je l'approuve. Si
c'tait un mal, jamais Homros n'aurait fait un harangueur de Nestr
et des autres sages. De l je passe  l'usage de la langue: il dit
que les jeunes gens ne doivent pas l'exercer, moi je prtends le
contraire; il dit qu'il faut user de modestie: voil deux principes
dtestables. O as-tu jamais vu que la modestie ft un bien rel?
Parle, convaincs-moi.

LE JUSTE.

A nombre de gens. C'est ainsi que Pleus reut une pe.

L'INJUSTE.

Une pe? Il y fit un joli profit, le malheureux! Hyperbolos, au moyen
de ses lampes, n'a-t-il pas gagn des milliers de talents avec sa
mchancet et non, par Zeus! avec son pe?

LE JUSTE.

Et cependant Pleus, en raison de sa modestie, a pous Thtis.

L'INJUSTE.

Qui ne tarda pas  le quitter et  disparatre; car il n'tait pas
un libidineux, un homme  passer toute une nuit agrable entre deux
couvertures: une femme, au contraire, aime  tre cajole. Tu n'es,
toi, qu'une vieille ganache. Vois donc, jeune homme, toutes les
privations imposes  la modestie, tous les plaisirs dont tu dois tre
priv, garons, femmes, kottabes, festins, boissons, clats de rire.
Vraiment, est-ce pour toi la peine de vivre, priv de tout cela? Mais
en voil assez. Je passe maintenant aux exigences de la nature. Tu as
fait une faute, aim, commis un adultre, et tu t'es fait prendre. Tu
es perdu; car tu ne sais point parler. En suivant mes leons, jouis
de la vie, danse, ris, ne rougis de rien. On t'a surpris en adultre:
affirme au mari que tu n'es pas coupable; rejette la faute sur Zeus;
dis qu'il cda lui-mme  l'amour et aux femmes. Comment toi, mortel,
pourrais-tu faire plus qu'un dieu?

LE JUSTE.

Mais si, pour t'avoir cru, il a une rave enfonce dans le derrire,
s'il subit une pilation  la cendre chaude, pourra-t-il allguer
comme quoi il n'a pas le derrire largi?

L'INJUSTE.

Eh! s'il a le derrire largi, quel mal cela lui fera-t-il?

LE JUSTE.

Mais que peut-il donc lui arriver de plus fcheux?

L'INJUSTE.

Que diras-tu, si j'ai raison contre toi?

LE JUSTE.

Je me tairai. Comment faire autrement?

L'INJUSTE.

Voyons, dis-moi, quelle espce de gens sont les orateurs?

LE JUSTE.

De ceux qui ont le derrire largi.

L'INJUSTE.

Je le crois. Et les auteurs tragiques?

LE JUSTE.

De ceux qui ont le derrire largi.

L'INJUSTE.

Bien dit. Et les dmagogues?

LE JUSTE.

De ceux qui ont le derrire largi.

L'INJUSTE.

Cela tant, ne reconnais-tu pas que tu ne dis que des sottises? Et les
spectateurs? Vois de quel ct est la majorit.

LE JUSTE.

Je regarde.

L'INJUSTE.

Que vois-tu?

LE JUSTE.

La majorit, de par les dieux! se compose de larges derrires. En
voil un que je connais; celui-l encore, et cet autre avec ses longs
cheveux.

L'INJUSTE.

Eh bien, que dis-tu?

LE JUSTE.

Nous sommes vaincus, tres infmes. Au nom des dieux! recevez mon
manteau: je passe de votre ct. (_Ils s'en vont._)

       *       *       *       *       *

SOKRATS.

Qu'est-ce  dire? Veux-tu prendre ton fils, le remmener, ou que je
l'instruise  parler?

STREPSIADS.

Instruis-le, chtie-le, et souviens-toi de bien lui affiler la langue,
de manire qu'il ait l'une des deux mchoires pour les petites causes
et l'autre mchoire pour les grandes affaires.

SOKRATS.

Sois tranquille; tu auras chez toi un sophiste habile.

STREPSIADS.

Ple, je crois, et misrable. (_Ils entrent chez Sokrats._)

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Entrez maintenant. Je crois que tu t'en repentiras.

Ce que les juges gagneront, s'ils accordent au Choeur un appui
lgitime, nous voulons le dire. Et, premirement, si vous voulez
labourer vos champs,  la saison, nous pleuvrons sur vous d'abord, et
sur les autres ensuite. Puis nous garderons les fruits et les vignes
de manire qu'ils ne souffrent ni de la scheresse, ni d'une pluie
excessive. Mais si un de vous, mortels, nous offense, nous desses,
qu'il songe quels maux il endurera de nous, ne recueillant ni vin, ni
rien, de son champ. Quand les oliviers et les vignes pousseront, ils
seront rass, tant nous les frapperons de frondes. Si nous le voyons
faire des briques, nous pleuvrons, et nous briserons sous des tas de
grle les tuiles de son toit. S'il se marie, lui, ou quelqu'un de ses
parents ou de ses amis, nous pleuvrons toute la nuit, si bien qu'il
aimerait mieux se trouver en gypte que d'avoir jug injustement.

       *       *       *       *       *

STREPSIADS. _Il sort de chez lui, charg d'un sac de farine, et se
dirige vers la porte de Sokrats._

Cinq, quatre, trois, puis deux, et enfin celui de tous les jours que
je redoute le plus, qui me fait frissonner, que je dteste, ce maudit
jour de la lune vieille et nouvelle. C'est un serment fait par tous
ceux  qui je dois, et qui dposent leurs assignations au tribunal
des Prytanes, de me ruiner, de me perdre, malgr la modration et
la justice de mes propositions: Mon cher, ne me demande pas cela
maintenant, donne-moi du temps pour cette somme, fais-moi quitte
de cette autre! Ils prtendent qu'ainsi ils ne recevront rien; ils
m'injurient, disant que je leur fais du tort et qu'ils vont me
citer devant les juges. Qu'ils me citent donc; je m'en soucie peu,
aujourd'hui que Phidippids a appris l'art de bien parler. Je vais, du
reste, m'en assurer, en frappant  la porte du philosophoir... Enfant!
hol! Enfant, enfant!

       *       *       *       *       *

SOKRATS.

Strepsiads, bonjour.

STREPSIADS.

A toi aussi bonjour. Mais d'abord accepte ce sac. Il est juste de
faire un joli cadeau  son matre. Et mon fils, a-t-il appris le
fameux Raisonnement, ce garon que tu as emmen tantt?

SOKRATS.

Il l'a appris.

STREPSIADS.

Bien,  souveraine Fourberie!

SOKRATS.

De sorte que tu vas gagner tous les procs que tu voudras.

STREPSIADS.

Quand mme il y aurait des tmoins que j'ai emprunt?

SOKRATS.

D'autant mieux, fussent-ils mille.

STREPSIADS.

Je crierai donc  haute voix: Oh! soyez maudits, peseurs d'oboles,
vous, le principal, et les intrts des intrts! Vous ne me nuirez
plus dsormais. Pour moi s'lve dans cette maison un fils, dont
la langue brille,  deux tranchants, mon soutien, le sauveur de la
famille, le flau de mes ennemis, le librateur des grandes infortunes
de son pre.... Cours l'appeler de l dedans, qu'il vienne vers moi.
Mon fils, mon enfant, sors de la maison; entends la voix de ton pre.

SOKRATS.

Le voici.

STREPSIADS.

Ami, ami!

SOKRATS.

Prends ton fils, et va-t'en.

       *       *       *       *       *

STREPSIADS.

O mon fils! Oh! oh! Quelle joie je gote tout d'abord  voir ce teint!
Maintenant,  te voir, tu es tout de suite un homme prt  nier, 
contredire. C'est franchement chez toi une fleur du terroir que ces
mots: Qu'as-tu  dire? et cette apparence d'offens quand on offense
et qu'on fait tort aux autres; je vois cela. Tu as sur ton visage le
regard attique. Maintenant vois  me sauver, puisque c'est toi qui
m'as perdu.

PHIDIPPIDS.

Qu'est-ce qui te fait peur?

STREPSIADS.

La lune vieille et nouvelle.

PHIDIPPIDS.

Qu'est-ce que la lune vieille et nouvelle?

STREPSIADS.

Le jour o ils disent qu'ils dposeront leurs assignations au tribunal
des Prytanes.

PHIDIPPIDS.

Adieu leurs assignations! Il n'y a pas moyen qu'un jour soit deux
jours.

STREPSIADS.

Il n'y a pas moyen?

PHIDIPPIDS.

Non;  moins que la mme femme ne soit en mme temps vieille et jeune.

STREPSIADS.

Mais la loi le veut.

PHIDIPPIDS.

Je crois qu'ils n'en comprennent pas bien le sens.

STREPSIADS.

Quel en est le sens?

PHIDIPPIDS.

Le vieux Soln tait, de sa nature, ami du peuple.

STREPSIADS.

Cela ne fait rien  la lune vieille et nouvelle.

PHIDIPPIDS.

Celui-ci fixa deux jours pour la citation, la lune vieille et la lune
nouvelle, afin que les consignations fussent dposes  la nouvelle
lune.

STREPSIADS.

Pourquoi donc a-t-il ajout la vieille?

PHIDIPPIDS.

Afin, pauvre homme, que les dbiteurs assigns eussent d'abord un jour
pour arranger l'affaire de gr  gr; sinon, pour qu'on redoublt les
poursuites le matin mme de la nouvelle lune.

STREPSIADS.

Pourquoi alors les magistrats ne reoivent-ils pas les consignations
le premier jour du mois, mais le jour de la vieille et nouvelle lune?

PHIDIPPIDS.

Ils me paraissent agir en cela comme les gourmets: afin de profiter
le plus tt possible des sommes dposes, ils avancent la dgustation
d'un jour.

STREPSIADS.

Eh bien, pauvres sots, pourquoi restez-vous l stupidement pour notre
profit  nous les sages? Vraies bornes, d'ailleurs, nombre, moutons,
cruches amonceles au hasard! Aussi faut-il qu'en mon honneur et en
l'honneur de mon fils, notre bonne chance me fasse entonner un chant
d'loges: Heureux Strepsiads, qui es toi-mme sage, et qui lves un
pareil fils! Voil ce que diront mes amis et mes concitoyens, jaloux
de ta parole et de tes victoires dans les procs! Mais je veux d'abord
te faire entrer pour prendre un bon repas.

       *       *       *       *       *

PASIAS, _ son tmoin_.

Faut-il qu'un homme sacrifie jamais quelque chose de son avoir? Non,
assurment. Mais il et mieux valu tout de suite tre sans vergogne
plutt que se faire des affaires, comme moi, qui, aujourd'hui, afin
d'avoir mon argent, te trane ici pour tmoigner, et qui, de plus,
vais devenir l'ennemi d'un citoyen. Cependant, jamais, tant que
je vivrai, je ne ferai rougir de moi ma patrie. J'appellerai donc
Strepsiads en justice...

STREPSIADS.

Qui est-ce?

PASIAS.

... Pour le jour de la vieille et de la nouvelle lune.

STREPSIADS.

Je vous prends  tmoin qu'il a indiqu deux jours. Et pourquoi?

PASIAS.

Pour douze mines que tu as reues, afin d'acheter un cheval pommel.

STREPSIADS.

Un cheval? L'entendez-vous, moi qui, vous le savez tous, ai horreur de
l'quitation.

PASIAS.

Et j'en atteste Zeus, tu juras par tous les dieux que tu me les
rendrais.

STREPSIADS.

Mais, de par Zeus! mon Phidippids n'avait pas encore appris le
Raisonnement irrsistible.

PASIAS.

Et maintenant  cause de cela tu songes  nier ta dette.

STREPSIADS.

Effectivement, quel autre profit tirerais-je de cette science?

PASIAS.

Et tu oserais me la nier par serment devant les dieux?

STREPSIADS.

Quels dieux?

PASIAS.

Celui que je t'indiquerai, Zeus, Herms, Posidn.

STREPSIADS.

Zeus. Je donnerais de bon coeur un triobole pour prter ce serment.

PASIAS.

Puisses-tu prir pour ton impudence!

STREPSIADS.

Il gagnerait  tre sal, cet homme!

PASIAS.

Je pense que tu te moques du monde.

STREPSIADS.

Il tiendrait bien six kongia.

PASIAS.

Non, de par le grand Zeus et par les autres dieux! tu ne te joueras
pas de moi impunment.

STREPSIADS.

Je suis enchant, ravi de ces dieux. Un serment par Zeus est ridicule
pour des gens instruits.

PASIAS.

Certes, un jour viendra o tu expieras ces impits. Mais me
rendras-tu mes fonds ou non? Rponds, que je m'en aille.

STREPSIADS.

Sois tranquille  prsent; car je vais bientt te rpondre clairement.
(_Il entre dans la maison._)

PASIAS, _ son tmoin_.

Que crois-tu qu'il fasse? Crois-tu qu'il me paie?

STREPSIADS, _rentrant_.

O est l'homme qui me demande de l'argent? Parle. Qu'est-ce que cela?

PASIAS.

Cela? Une auge (kardopos).

STREPSIADS.

Et tu me demandes de l'argent quand tu es ce que tu es? Non, je
ne donnerais pas une obole  qui que ce soit qui appelle une auge
kardopos au lieu de kardop.

PASIAS.

Tu ne me paieras pas?

STREPSIADS.

Non pas, que je sache. Allons, finissons-en; dcampe au plus vite loin
de la porte.

PASIAS.

Je m'en vais, mais sache bien que je cours dposer ma consignation, ou
que je meure!

STREPSIADS.

C'est autant de perdu en sus des douze mines. Cependant, je regrette
de voir dans cette situation un homme qui se trompe sur le genre de
kardopos et de kardop.

       *       *       *       *       *

AMYNIAS.

Hlas! quel malheur est le mien!

STREPSIADS.

Hol! Quel est celui qui gmit de la sorte! Ne serait-ce point
quelqu'un des dieux de Karkinos?

AMYNIAS.

En quel tat je suis, vous voulez le savoir? Un homme infortun.

STREPSIADS.

Passe ton chemin.

AMYNIAS.

O cruel destin! O fatalit, qui as bris les roues du char tran par
mes chevaux! O Pallas, tu m'as perdu!

STREPSIADS.

Quel mal t'a fait Tlpolmos?

AMYNIAS.

Ne raille pas, mon ami, mais fais-moi rendre par ton fils l'argent
qu'il me doit, aujourd'hui surtout que je suis tomb dans le malheur.

STREPSIADS.

Quel argent?

AMYNIAS.

Celui qu'il m'a emprunt.

STREPSIADS.

Et de fait tu es mal en point,  ce qu'il me semble.

AMYNIAS.

Je suis tomb en lanant mes chevaux, j'en atteste les dieux.

STREPSIADS.

Pourquoi ces sornettes? Tu es chu de

    {ton ne!
    { ou de
    {ton me!

AMYNIAS.

Des sornettes! Parce que je veux ravoir mon d?

STREPSIADS.

Il n'est pas possible que tu sois sain d'esprit.

AMYNIAS.

Pourquoi?

STREPSIADS.

Tu me fais l'effet d'avoir la cervelle trouble.

AMYNIAS.

Par Herms! je te fais assigner, si tu ne me rends pas l'argent.

STREPSIADS.

Dis-moi, crois-tu que Zeus pleuve toujours et continment de l'eau
nouvelle, ou bien le soleil repompe-t-il la mme eau de dessus la
terre?

AMYNIAS.

Je ne sais pas laquelle des deux, et je n'en ai cure.

STREPSIADS.

Et comment est-il juste que tu me demandes de l'argent, toi qui ne
sais pas un mot des choses mtorologiques?

AMYNIAS.

Si tu es  court, paie-moi au moins l'intrt de l'argent.

STREPSIADS.

L'intrt! Qu'est-ce que c'est que cette bte-l?

AMYNIAS.

Qu'est-ce autre chose, sinon que mois par mois, jour par jour, de plus
en plus l'argent augmente,  mesure que le temps s'coule?

STREPSIADS.

Bien dit. Et puis aprs? Crois-tu que la mer soit beaucoup plus grande
maintenant qu'autrefois?

AMYNIAS.

Non, de par Zeus! elle est la mme: car il n'est pas juste qu'elle
grandisse.

STREPSIADS.

Eh bien alors, misrable, comment, la mer ne grossissant pas des
fleuves qui s'y jettent, essaies-tu, toi, de faire grossir ton argent?
Ne vas-tu pas dguerpir loin de la maison? Qu'on m'apporte un bton!

AMYNIAS.

Des tmoins!

STREPSIADS.

Dcampe! Qu'attends-tu? Tu ne cours pas, vilaine rosse?

AMYNIAS.

N'est-ce pas l une violence?

STREPSIADS.

Tu ne partiras pas? Je vais t'enfoncer l'aiguillon sous la croupe,
porteur de longes! Te sauveras-tu? C'est moi qui t'aurais men bon
train avec tes roues et ta paire de chevaux. (_Il rentre dans la
maison._)

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Voil ce que c'est que de se plaire aux bassesses! Ce vieillard, qui
en a la passion, veut frustrer l'argent qu'il a emprunt. Mais il est
impossible qu'il ne soit pris aujourd'hui dans quelque affaire, et
que ce sophiste, en retour des friponneries qu'il a mises en train,
ne soit frapp d'un malheur imprvu. Je pense qu'il trouvera tout de
suite ce qu'il demandait depuis longtemps, que son fils soit habile
 exprimer des ides contraires  la justice,  vaincre tous ses
adversaires, mme en disant ce qu'il y a de plus mauvais. Mais
peut-tre, peut-tre, voudra-t-il qu'il devienne muet.

       *       *       *       *       *

STREPSIADS, _sortant prcipitamment_.

Iou! iou! Voisins, parents, citoyens, au secours! On me bat! A moi, de
toute votre aide! Hlas! malheureux que je suis! Oh! la tte! Oh! la
mchoire! Sclrat, tu bats ton pre.

PHIDIPPIDS.

Oui, mon pre!

STREPSIADS.

Vous le voyez, il avoue qu'il me bat.

PHIDIPPIDS.

Sans doute.

STREPSIADS.

Sclrat, parricide, enfonceur de murailles!

PHIDIPPIDS.

Rpte-moi cela, rpte et dis-en plus encore. Ne sais-tu pas que je
prends un vif plaisir  entendre ces gros mots?

STREPSIADS.

O derrire  tout le monde!

PHIDIPPIDS.

Couvre-moi de roses.

STREPSIADS.

Tu bats ton pre?

PHIDIPPIDS.

Et, par Zeus! je te prouverai que j'ai eu raison de te battre.

STREPSIADS.

Infme gredin, comment peut-il y avoir une raison de battre son pre?

PHIDIPPIDS.

Je le dmontrerai et je te vaincrai par mon discours.

STREPSIADS.

Moi, vaincu par toi!

PHIDIPPIDS.

Tout ce qu'il y a de plus facile. Choisis lequel des deux
Raisonnements tu veux que j'emploie.

STREPSIADS.

Quels deux Raisonnements?

PHIDIPPIDS.

Le fort et le faible.

STREPSIADS.

De par Zeus! je t'ai fait donner une belle ducation, animal, en
t'apprenant  contredire la justice, si tu me prouves qu'il est juste
et beau que les pres soient battus par leurs fils!

PHIDIPPIDS.

Mais je compte pourtant te le prouver si bien que, quand tu m'auras
entendu, tu n'auras rien  rpondre.

STREPSIADS.

Allons, je veux bien entendre ce que tu vas dire.

LE CHOEUR.

C'est ton affaire, vieillard, de songer aux moyens de rduire un homme
qui, s'il n'tait sr du succs, ne serait pas si insolent. Il est
clair qu'il a quelque appui. Mais d'abord dis au Choeur par o a
commenc votre querelle: c'est ce que tu dois faire tout de suite.

STREPSIADS.

Quel a t le point de dpart de nos injures, je vais vous le dire. A
la fin de notre repas, comme vous le savez, je l'ai engag  prendre
tout de suite sa lyre et  chanter la chanson de Simonids sur le
Blier et sa Toison. Il me rpond aussitt que c'est vieux jeu de
prendre la lyre et de chanter  table, comme une femme qui moud de
l'orge.

PHIDIPPIDS.

Et je ne devais pas  l'instant mme te battre et te pitiner, toi qui
m'ordonnais de chanter comme si tu donnais  dner  des cigales!

STREPSIADS.

Il m'a dit  la maison ce qu'il redit maintenant. Il ajoutait que
Simonids est un mauvais pote. J'ai de la peine  me contenir, je
le fis pourtant d'abord. Alors je l'invitai  prendre une branche de
myrte et  nous dire quelque chose d'skhylos. Il me rpond tout de
suite: Je crois qu'skhylos est le premier des potes, mais il est
plein de fracas, incohrent, emphatique, escarp. Comment croyez-vous
que mon coeur bondit  ces paroles? Cependant je dis, en me mordant
l'me: Eh bien, chante-nous quelque chose des jeunes, un joli
passage. Et lui de rciter aussitt une tirade d'Euripids, o un
frre, qu'un dieu nous soit en aide! viole sa propre soeur. Je ne
puis plus me contenir; je l'accable aussitt de reproches durs et
humiliants. A partir de ce moment, comme il arrive, nous nous rejetons
paroles sur paroles; il bondit sur moi, puis il me ptrit, m'trille,
m'trangle, me broie.

PHIDIPPIDS.

N'avais-je pas raison? Ne pas louer Euripids, la sagesse mme!

STREPSIADS.

La sagesse mme! Lui! Ah! si je pouvais parler! Mais je serais encore
battu.

PHIDIPPIDS.

Oui, par Zeus! et je serais dans mon droit.

STREPSIADS.

Comment, dans ton droit? Impudent! C'est moi qui t'ai nourri,
attentif, quand tu bgayais encore,  tout ce  quoi tu songeais. Ds
que tu disais: Bryn, je comprenais, et je te prsentais  boire.
Quand tu demandais: Mammn, j'arrivais et je t'apportais du pain.
Je ne te donnais pas le temps de dire: Kakkn, je te prenais, je te
transfrais  la porte et je te soutenais moi-mme. Et toi, lorsque
tu m'tranglais tout  l'heure, criant et hurlant que j'avais envie
d'aller, tu n'as pas eu le coeur, sclrat, de me porter dehors,
devant la porte, mais tu me serrais la gorge et je fis tout sous moi.

LE CHOEUR.

Je crois que le coeur des jeunes gens palpite du dsir d'entendre
ce qu'il va dire. Car si un homme qui a fait de pareilles choses, se
disculpe en parlant, je n'estimerais pas la peau des vieux mme
un pois chiche. C'est ton affaire, remueur et lanceur de paroles
nouvelles, de chercher la persuasion et de paratre t'exprimer selon
la justice.

PHIDIPPIDS.

Qu'il est doux de vivre au milieu des nouveauts, des inventions
ingnieuses, et de pouvoir mpriser les lois tablies! Et de fait,
moi, quand j'avais l'esprit uniquement occup d'quitation, je n'tais
pas capable de dire trois mots sans faire une faute. Mais maintenant
que cet homme a mis fin  mes gots, et que je suis form aux penses
subtiles,  l'art de la parole et aux mditations, je crois pouvoir
prouver que j'ai le droit de chtier mon pre.

STREPSIADS.

Retourne donc  tes chevaux, de par Zeus! Mieux vaut pour moi nourrir
l'attelage d'un quadrige que d'tre battu et broy.

PHIDIPPIDS.

Je reviens au point o tu m'as interrompu, et d'abord je te demanderai
ceci: quand j'tais petit, me battais-tu?

STREPSIADS.

Sans doute; c'tait  bonne intention et pour ton bien.

PHIDIPPIDS.

Dis-moi, n'est-il pas juste que j'aie pour toi la mme bonne intention
et que je te frappe, puisque avoir une bonne intention et frapper
c'est la mme chose? Conviendrait-il, en effet, que ton corps ft 
l'abri des coups, et le mien point? Cependant je suis libre aussi,
moi. Les enfants pleurent, et les pres ne pleureraient pas, s'il
fallait t'en croire? Diras-tu que la loi exige que ce chtiment soit
l'affaire de l'enfance? Moi je rpondrai que les vieillards sont deux
fois enfants. Il est donc juste que les vieux pleurent plus que les
jeunes, d'autant plus que leurs fautes sont moins excusables.

STREPSIADS.

Mais nulle part la loi n'exige qu'un pre subisse ce traitement.

PHIDIPPIDS.

N'tait-il donc pas homme, comme toi et moi, celui qui a, le premier,
tabli cette loi, dont la parole a convaincu les anciens? Pourquoi
donc me serait-il moins permis,  moi, d'tablir une loi nouvelle qui
permt aux fils de battre leurs pres  leur tour? Tous les coups
que nous avons reus avant l'tablissement de cette loi, nous vous en
faisons grce et nous vous accordons d'avoir t impunment battus.
Mais vois les coqs et les autres animaux, comme ils se dfendent
contre leurs pres. Cependant en quoi diffrent-ils de nous, sinon
qu'ils ne rdigent pas de dcrets?

STREPSIADS.

Eh bien, puisque tu imites les coqs en tout, pourquoi ne manges-tu pas
du fumier et ne dors-tu pas sur un perchoir?

PHIDIPPIDS.

Ce n'est pas la mme chose, cher pre; et Sokrats ne l'admettrait
pas.

STREPSIADS.

Alors ne frappe pas. Sinon, quelque jour tu t'accuseras toi-mme.

PHIDIPPIDS.

Comment cela?

STREPSIADS.

Puisqu'il est juste que je te chtie, tu en feras autant  ton fils,
si tu en as un.

PHIDIPPIDS.

Et si je n'en ai pas, c'est en vain que j'aurai pleur, et tu me riras
au nez en mourant.

STREPSIADS.

Vraiment, hommes de mon ge, il me fait l'effet d'avoir raison:
et moi-mme je crois devoir leur accorder ce qui est juste. Il est
quitable que nous pleurions, si nous agissons mal.

PHIDIPPIDS.

Examine encore cette autre raison.

STREPSIADS.

Je suis un homme mort.

PHIDIPPIDS.

Peut-tre ne seras-tu pas fch d'avoir pass par o tu as pass.

STREPSIADS.

Comment cela? Dis-moi, quel avantage en retireras-tu?

PHIDIPPIDS.

Je battrai ma mre de la mme manire que toi.

STREPSIADS.

Que dis-tu l? Voil qui est bien pire encore!

PHIDIPPIDS.

Qu'est-ce  dire, si,  l'aide du Raisonnement faible, je te prouve
que j'ai raison de battre ma mre?

STREPSIADS.

Rien, sinon que, aprs avoir fait cela, tu n'auras plus qu' te jeter
dans le Barathron, toi, Sokrats et le Raisonnement faible. Voil,
Nues, ce que j'endure, pour vous avoir commis toutes mes affaires!

LE CHOEUR.

C'est bien toi qui t'es attir cela, te tournant vers le mal.

STREPSIADS.

Pourquoi donc ne me le disiez-vous pas, au lieu d'abuser un homme
campagnard et vieux?

LE CHOEUR.

C'est ce que nous faisons constamment avec les gens que nous savons
ports vers les choses mauvaises, jusqu' ce que nous les lancions
dans quelque infortune qui leur apprenne  craindre les dieux.

STREPSIADS.

Hlas! C'est dur,  Nues, mais juste... Il ne fallait pas frustrer
mes cranciers de ce qui leur tait d. Maintenant, mon cher fils,
avisons au moyen d'aller mettre  mal ce coquin de Khrphn ainsi que
Sokrats, qui nous ont tromps, toi et moi.

PHIDIPPIDS.

Mais je ne veux pas maltraiter mes matres.

STREPSIADS.

Oui, oui; mais respecte Zeus Paternel.

PHIDIPPIDS.

Zeus Paternel! Que tu es arrir. Est-ce qu'il y a un Zeus?

STREPSIADS.

Il y en a un.

PHIDIPPIDS.

Mais non, il n'y en a pas, puisque c'est le Tourbillon qui rgne,
aprs avoir chass Zeus.

STREPSIADS.

Non, il ne l'a pas chass. Seulement je le croyais,  cause du
Tourbillon qui est l. Insens que j'tais. J'ai pris ce vase d'argile
pour un dieu.

PHIDIPPIDS.

Eh bien, draisonne et extravague  ton aise. (_Il s'en va._)

       *       *       *       *       *

STREPSIADS.

Malheureux que je suis. Quel dlire! Que j'tais donc fou de rejeter
les dieux, sur la foi de Sokrats. Mais,  cher Herms, ne sois pas
irrit contre moi, ne m'crase pas; au contraire, pardonne  un homme
gar par leurs bavardages. Deviens mon conseiller, soit pour leur
intenter un procs, soit pour prendre tel parti qu'il te conviendra...
Oui, tu m'engages avec raison  ne pas faire un procs, mais  mettre
le feu, le plus tt possible,  cette maison de fous. J'ai, ici,
Xanthias; viens, prends une chelle, apporte une hache, monte ensuite
sur le philosophoir, et, si tu aimes ton matre, abats le toit,
jusqu' ce que la maison s'croule sur eux. Puis, que l'on m'apporte
une torche allume, et, ds ce moment mme, je me ferai justice,
quoique ce soient de fameux hbleurs.

PREMIER DISCIPLE.

H! h!

STREPSIADS.

Fais ton oeuvre,  torche! jette une vive flamme!

PREMIER DISCIPLE.

H! l'homme! Que fais-tu?

STREPSIADS.

Ce que je fais? Mais rien qu'un dialogue subtil avec les poutres de la
maison.

DEUXIME DISCIPLE.

Malheur  moi! Qui met le feu  notre maison?

STREPSIADS.

Celui  qui vous avez pris son manteau.

DEUXIME DISCIPLE.

Tu nous tues, tu nous tues!

STREPSIADS.

C'est justement ce que je veux, pourvu que la hache ne trahisse
pas mes esprances, et qu'auparavant je ne me casse pas le cou, en
tombant.

SOKRATS.

H! l'homme! Qu'est-ce que tu fais donc rellement, toi qui es sur le
toit?

STREPSIADS.

Je marche dans les airs, et je contemple le soleil.

SOKRATS.

Malheur  moi! Je vais misrablement touffer!

KHRPHN.

Et moi infortun, j'ai l'infortune d'tre rti!

STREPSIADS.

Pourquoi insultiez-vous les dieux et contempliez-vous le sjour de la
Lune?...

Poursuis, frappe, dtruis! Ils ont eu bien des torts, et surtout celui
que tu sais d'avoir manqu aux dieux.

LE CHOEUR.

Retirez-vous! Le Choeur nous parat avoir assez figur aujourd'hui.

FIN DES NUES




LES GUPES

(L'AN 423 AVANT J.-C.)


Cette pice est une satire contre la corporation des juges, et la
manie des procs, qui avait t singulirement dveloppe par une loi
de Pricls, tendue par Clon, et attribuant trois oboles  chaque
juge. Philoclon (_qui aime Clon_) est un vieux juge maniaque, ne
rvant que tribunaux et jugements. Son fils Bdlyclon (_qui dteste
Clon_) le tient enferm et le fait surveiller par deux esclaves.
Pendant que ses gardiens sont de faction  la porte, Philoclon
essaie de s'vader par la fentre. Bientt les juges, ses confrres,
travestis en gupes,--d'o le titre de la pice,--dfilent avec
des lanternes pour se rendre au tribunal avant le jour. Ils veulent
arracher Philoclon aux mains de ses geliers. Aprs une longue
conversation, Bdlyclon dcide son pre  rester chez lui pour y
faire le procs du chien Labs qui a mang un fromage de Sicile. A
la fin de la pice nous voyons Philoclon, conseill par son fils,
abjurer son rigorisme, devenir libertin, tapageur, aussi entt dans
ses dsordres que dans sa manie de juger.




PERSONNAGES DU DRAME

    SOSIAS.    }
               } esclaves de Philokln.
    XANTHIAS.  }
    BDLIKLN.
    PHILOKLN.
    CHOEUR DE VIEILLARDS travestis en GUPES.
    ENFANTS.
    UN CHIEN.
    UNE BOULANGRE.
    UN ACCUSATEUR.
    UN COQ.        }
    UNE COURTISANE.}
    KHRPHN.     } personnages muets.
    UN TMOIN.     }

_La scne est  Athnes, dans la maison de Philokln. L'action
commence au point du jour._




LES GUPES


SOSIAS.

Hol! h! Que fais-tu l, infortun Xanthias?

XANTHIAS.

J'essaie une diversion  ma garde de nuit.

SOSIAS.

Tes ctes ont donc encouru quelque grand chtiment? Ne sais-tu pas
quel animal nous gardons l?

XANTHIAS.

Je le sais; mais j'ai envie de dormir un peu.

SOSIAS.

Cours-en donc le risque, d'autant que, moi aussi, je sens sur mes
paupires se rpandre un doux sommeil.

XANTHIAS.

Es-tu fou rellement, ou dlires-tu comme les Korybantes?

SOSIAS.

Non, mais je suis pris d'un sommeil manant de Sabazios.

XANTHIAS.

Comme moi tu adores donc Sabazios; car tout  l'heure a fondu en vrai
Mde, sur mes paupires, un sommeil alourdissant, et j'ai vu rcemment
un songe merveilleux.

SOSIAS.

Et moi, vraiment, j'en ai eu un tel que je n'en vis jamais. Mais toi,
parle le premier.

XANTHIAS.

Il m'a sembl voir un aigle d'une taille norme s'abattre sur l'Agora,
saisir dans ses serres un bouclier d'airain, l'emporter jusqu'au ciel,
et puis ce bouclier tomber des mains de Klonymos.

SOSIAS.

Ce Klonymos ne diffre donc en rien d'un logogriphe.

XANTHIAS.

Pourquoi cela?

SOSIAS.

Quelqu'un des convives demandera comment le mme monstre a perdu son
bouclier sur la terre, dans le ciel et dans la mer.

XANTHIAS.

Hlas! Quel malheur va-t-il m'arriver aprs la vue d'un pareil songe?

SOSIAS.

Ne t'inquite pas. Il ne t'arrivera rien de terrible, j'en atteste les
dieux.

XANTHIAS.

C'est cependant quelque chose de terrible qu'un homme qui jette ses
armes. Mais  toi de me dire le tien.

SOSIAS.

Il a de l'importance: il s'y agit du vaisseau de l'tat tout entier.

XANTHIAS.

Dis-moi vite le fond de cale de l'affaire.

SOSIAS.

Il m'a sembl, dans mon premier sommeil, voir sur la Pnyx des moutons
runis en sance, ayant btons et manteaux; puis, au milieu de ces
moutons, j'ai cru entendre prorer une baleine vorace, qui avait la
voix d'une truie qu'on grille.

XANTHIAS.

Pouah!

SOSIAS.

Qu'est-ce donc?

XANTHIAS.

Finis, finis: n'en dis pas davantage. Ce songe sent une odeur puante
de cuir pourri.

SOSIAS.

Cette maudite baleine avait une balance et pesait de la graisse de
boeuf.

XANTHIAS.

Hlas! Malheur! Il veut dpecer notre peau.

SOSIAS.

J'ai cru voir auprs d'elle assis par terre Thoros avec une tte de
corbeau. Alors Alkibiads me dit, en grasseyant: Legalde Tholos; il
a la tte d'un colbeau.

XANTHIAS.

Excellent ce grasseyement d'Alkibiads.

SOSIAS.

N'est-ce pas l un prsage trange, Thoros devenu corbeau?

XANTHIAS.

Pas du tout, au contraire, c'est fort heureux.

SOSIAS.

Comment?

XANTHIAS.

Comment? D'homme il est devenu corbeau tout  coup. N'est-ce pas
un prsage vident qu'il va s'envoler de chez nous pour aller aux
corbeaux?

SOSIAS.

Et je ne te donnerais pas deux oboles de rcompense,  toi qui
interprtes si sagement les songes!

XANTHIAS.

Attends que j'explique le sujet aux spectateurs et que je leur expose
quelques ides que voici: qu'on n'attende de nous rien de trop grand,
ni un rire drob  Mgara. Nous n'avons pas deux esclaves lanant aux
spectateurs des noix tires d'une corbeille; ni un Hrakls frustr
d'un dner, ni Euripids, cribl une seconde fois de nos railleries.
Et si Kln a brill, grce  la Fortune, nous ne remettrons pas
le mme homme  la sauce piquante. Mais notre modeste sujet a une
intention: sans aller au del de votre finesse, il a plus de porte
qu'une comdie banale. Nous avons un matre, qui dort l-haut, homme
de mrite, sous le toit. Il nous a donn l'ordre,  nous deux, de
garder son pre, enferm l dedans, afin qu'il ne franchisse pas la
porte. Ce pre est malade d'une maladie trange, que pas un de vous
ne connatrait, ni ne supposerait, si vous ne l'appreniez de nous.
Devinez. Amynias, fils de Pronapos, ici prsent, dit qu'il aime les
ds: ce n'est pas vrai.

SOSIAS.

De par Zeus! il juge de cette maladie d'aprs la sienne.

XANTHIAS.

Et ce n'est pas cela: il y a bien du philo dans l'origine de son
mal. Mais Sosias, ici prsent, dit  Derkylos qu'il est philopot.

SOSIAS.

Pas du tout: c'est l une maladie d'honntes gens.

XANTHIAS.

De son ct Nikostratos, du dme de Skambn, prtend qu'il est
philothyte ou philoxnos.

SOSIAS.

Par le Chien!  Nikostratos, il n'est pas philoxnos, car Philoxnos
est un prostitu.

XANTHIAS.

Laissez l ces niaiseries: vous ne trouverez pas. Or, si vous dsirez
le savoir, taisez-vous. Je vais vous dire tout de suite la maladie
de notre matre. Il est philhliaste, le cher homme, comme pas un. Sa
passion est de juger. Il gmit, s'il ne se trouve pas assis au premier
banc; la nuit, il ne gote pas un brin de sommeil. Ferme-t-il les
yeux un instant, son esprit voltige encore autour de la klepsydre.
L'habitude qu'il a de tenir les suffrages fait qu'il se rveille en
serrant ses trois doigts, comme celui qui offre de l'encens,  la
nouvelle lune. Par Zeus! s'il voit crit sur une porte: Charmant
Dmos, fils de Pyrilamps! il va crire  ct: Charmante urne aux
suffrages! Son coq s'tant mis  chanter le soir, il dit que pour
l'veiller tard, il avait t gagn par l'argent des accuss. A peine
a-t-il song, qu'il demande en criant ses chaussures; il court au
tribunal bien avant le jour, et il s'y endort, comme un coquillage,
au pied de la colonne. Sa mauvaise humeur lui faisant inscrire contre
tous la longue ligne, il sort, en manire d'abeille ou de bourdon, les
ongles enduits de cire. Ayant peur de manquer de cailloux  suffrages,
et voulant avoir de quoi juger, il entasse chez lui toute une grve.
Telle est sa manie. On le remet dans le droit chemin, mais toujours
il juge de plus belle. Voil pourquoi nous le gardons enferm sous les
verrous, afin qu'il ne s'chappe pas. Son fils, en effet, est dsol
de cette maladie. D'abord il le sermonna en usant de bonnes paroles,
l'engageant  ne plus porter de manteau et  ne pas s'loigner de la
porte; mais il n'y russit point. Ensuite, il le baigna, le purifia:
pas plus de succs. Puis il le soumit aux pratiques des Korybantes;
mais le pre, muni du tambour, courut juger au Knon. Voyant que
toutes ces initiations ne servaient de rien, il fit voile vers gina.
L il le fait coucher la nuit dans le temple d'Asklpios; ds la
pointe du jour, il parat au barreau du tribunal. Depuis, nous ne
le laissons plus sortir. Il s'enfuit par les gouttires et par les
tuyaux. Nous, tout ce qu'il y avait de trous, nous les avons bouchs
avec du vieux linge et rendus impntrables. Lui, en vrai geai,
enfonait des piquets dans le mur et sautait de branche en branche.
Nous, nous avons tendu des filets tout autour de la cour, et nous
montons la garde. Le nom du vieux est Philokln, soit dit de par
Zeus! et celui du fils est Bdlykln, homme qui veut gurir les
orgueils insolents.

       *       *       *       *       *

BDLYKLN, _ la fentre_.

Xanthias, Sosias, dormez-vous?

XANTHIAS.

Oh! oh!

SOSIAS.

Qu'y a-t-il?

XANTHIAS.

Bdlykln est lev.

BDLYKLN.

Que l'un de vous deux accoure vite ici! Mon pre est dans l'tuve, et
il fouille comme un rat qui se cache dans un trou. Toi, aie l'oeil
sur le tuyau, afin qu'il ne s'chappe point par l; et toi, colle-toi
contre la porte.

XANTHIAS.

C'est fait, matre.

BDLYKLN.

Souverain Posidn, quel est ce bruit dans la chemine? H! l-haut,
qui es-tu?

PHILOKLN.

Je suis la fume qui sort.

BDLYKLN.

La fume? Et de quel bois es-tu donc?

PHILOKLN.

De figuier.

BDLYKLN.

Par Zeus! c'est la plus cre des fumes. Mais, je t'en rponds, tu ne
t'chapperas pas. O est le couvercle? Rentre. Allons, je vais ajouter
une traverse. Cherche alors quelque autre machine. Vraiment, je
suis malheureux comme pas un; on va m'appeler maintenant le fils de
l'Enfum. Enfant, tiens la porte, pse dessus ferme, vigoureusement.
J'y vais venir aussi. Veille  la serrure; et, pour le verrou, prends
garde qu'il ne ronge le fermoir.

PHILOKLN.

Que faites-vous? Ne me laisserez-vous pas aller juger, tas de coquins?
Va-t-on absoudre Drakontids?

BDLYKLN.

Cela te ferait donc beaucoup de peine?

PHILOKLN.

Oui, car le Dieu m'a rpondu, un jour o je consultais l'oracle
de Delphoe, que si un accus chappait de mes mains, je mourrais
dessch.

BDLYKLN.

Apolln sauveur, quel oracle!

PHILOKLN.

Allons, je t'en conjure, laisse-moi sortir, de peur que je ne crve.

BDLYKLN.

Non, par Posidn! Philokln, jamais.

PHILOKLN.

Je rongerai donc le filet  belles dents.

BDLYKLN.

A belles dents? Mais tu n'en as pas.

PHILOKLN.

Malheur! Infortun que je suis. Comment faire pour te tuer? Comment?
Donnez-moi une pe tout de suite, ou la tablette aux condamnations.

BDLYKLN.

Cet homme va faire quelque mauvais coup.

PHILOKLN.

Mais non, de par Zeus! Je veux aller vendre mon ne tout bt: c'est
la nouvelle lune.

BDLYKLN.

Pourquoi n'irais-je pas le vendre, moi?

PHILOKLN.

Non; pas comme moi.

BDLYKLN.

Mais mieux, j'en atteste Zeus!

PHILOKLN.

Voyons, amne l'ne.

XANTHIAS.

Le bon prtexte qu'il a imagin! quelle finesse pour que tu le laisses
aller plus vite!

BDLYKLN.

Mais il n'a rien attrap; j'ai vent sa ruse. Entrons toutefois; je
vais moi-mme faire sortir l'ne, afin que le vieillard ne s'chappe
pas de nouveau.

XANTHIAS.

Bonne bourrique, pourquoi pleures-tu? Parce qu'on va te vendre
aujourd'hui? Avance plus vite. Pourquoi gmis-tu,  moins que tu ne
portes quelque Odysseus? Mais, de par Zeus! il porte quelqu'un qui
s'est gliss sous son ventre!

BDLYKLN.

Qui cela? Voyons!

XANTHIAS.

C'est lui!

BDLYKLN.

Qu'est-ce que c'est? Qui es-tu, l'homme? Dis-le nettement.

PHILOKLN.

Outis, de par Zeus!

BDLYKLN.

Outis, toi? De quel pays?

PHILOKLN.

D'Ithak, fils d'Apodrasippids.

BDLYKLN.

Outis, j'en atteste Zeus! tu n'auras pas  te rjouir. Entrane-le
vite. Ah! le misrable. O s'est-il gliss? A mes yeux, il est tout ce
qu'il y a de plus ressemblant avec l'non d'un tmoin.

PHILOKLN.

Si vous ne me laissez pas tranquille, nous plaiderons.

BDLYKLN.

Et sur quoi notre procs?

PHILOKLN.

Sur l'ombre d'un ne.

BDLYKLN.

Tu es un mchant sans malice et rempli d'audace.

PHILOKLN.

Moi, un mchant! Non, de par Zeus! Tu ne sais pas maintenant tout
mon mrite; mais peut-tre le sauras-tu, lorsque tu mangeras le
sous-ventre du vieux juge de l'Hlia.

BDLYKLN.

Fais rentrer l'ne et toi-mme dans la maison.

PHILOKLN.

O juges, mes collgues, et toi, Kln, venez  mon aide!

BDLYKLN.

Une fois l dedans, hurle, la porte ferme. Toi, roule un tas de
pierres  l'entre, remets le verrou dans la traverse, et hte-toi
d'appuyer ce gros mortier contre la poutre, pour servir de barricade.

XANTHIAS.

Malheur  moi! D'o me tombe cette motte de terre?

BDLYKLN.

C'est peut-tre quelque rat qui te l'a jete.

XANTHIAS.

Un rat! Non, par Zeus! C'est cet hliaste de gouttire, qui s'est
gliss sous les tuiles du toit.

BDLYKLN.

Malheur  moi! Voil notre homme devenu moineau! Il va s'envoler. O
est le filet? o est-il? Psichtt! psichtt! H! Psichtt!... Par Zeus!
j'aimerais mieux garder Skin qu'un tel pre.

XANTHIAS.

Voyons, maintenant que nous l'avons chass, et qu'il n'y a pas moyen
qu'il nous chappe furtivement, pourquoi ne dormirions-nous pas un
tantinet?

BDLYKLN.

Mais, malheureux, dans un instant vont arriver les autres juges ses
collgues, pour appeler mon pre!

XANTHIAS.

Que dis-tu? Le jour se lve  peine.

BDLYKLN.

Par Zeus! ils se sont levs tard aujourd'hui. C'est toujours vers
le milieu de la nuit qu'ils viennent le chercher, apportant des
lanternes, et fredonnant les chants antiques des Sidoniennes de
Phrynikhos, qui leur servent  l'appeler.

XANTHIAS.

Eh bien, s'il le faut, nous nous mettrons  leur lancer des pierres.

BDLYKLN.

Mais, malheureux, cette engeance de vieux, quand on la met en colre,
devient semblable  un essaim de gupes! En effet, ils ont, au bas
des reins, un dard des plus aigus, dont ils piquent; ils bondissent en
criant, et ils le lancent comme des tincelles.

XANTHIAS.

Ne t'inquite pas! Que j'aie des pierres, et je disperserai cette
gupire de juges...

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Avance, marche ferme! O Komias, tu tranes? Par Zeus! ce n'est plus
comme autrefois; tu tais une lanire  chien. Aujourd'hui Kharinads
est meilleur marcheur que toi. O Strymodoros de Konthyl, le plus
distingu de nos confrres, Evergids est-il ici, ou Khabs le Phlyen?
Ils y sont. Il s'y trouve aussi,--appap, papax--le reste de cette
jeunesse, qui tait avec nous  Byzantion, lorsque nous montions la
garde, moi et toi. Dans nos excursions de nuit, nous drobmes en
secret le ptrin de la boulangre et nous le fendmes pour y
faire cuire nos gros lgumes... Mais htons-nous, mes amis; c'est
aujourd'hui le tour de Lakhs: tout le monde dit que sa ruche est
pleine d'argent. Aussi Kln, notre soutien, nous a-t-il enjoint hier
de venir de bonne heure, avec une provision de trois jours de colre
furieuse contre l'accus, pour le punir de ses mfaits. Htons-nous
donc, braves amis, avant que le jour paraisse. Marchons, et regardons
bien de tous cts avec nos lampes, de peur que quelque pierre ne nous
fasse obstacle et ne nous mette  mal.

       *       *       *       *       *

UN ENFANT.

Un bourbier, pre, pre! Prends-y garde!

LE CHOEUR.

Prends par terre un brin de paille et mouche la lampe.

L'ENFANT.

Non; je la moucherai bien, je pense, avec mon doigt.

LE CHOEUR.

Pourquoi donc allonges-tu la mche avec ton doigt, lorsque l'huile
manque, petit niais? Ce n'est pas toi qui en souffres, quand il faut
en payer le prix. (_Il le frappe._)

L'ENFANT.

De par Zeus! si vous nous faites encore la leon  coups de poing,
nous teignons les lampes, et nous retournons  la maison seuls.
Alors, sans doute, au milieu des tnbres, priv de clart, tu
barboteras, en marchant dans la boue comme un francolin.

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Oui, j'en chtie d'autres plus grands que toi. Mais il me semble que
je patauge dans cette boue. Il n'est pas possible que d'ici  quatre
jours le Dieu ne fasse pas tomber de l'eau en abondance, tant nos
lampes se couvrent de champignons. C'est l'habitude, quand cela se
produit, qu'il y ait une pluie torrentielle. Et puis, tout ce qu'il y
a de fruits encore verts a besoin d'eau et du souffle de Boras. Mais
qu'est-il donc arriv  notre collgue, habitant cette maison, pour
qu'il ne paraisse pas ici dans notre groupe? On n'avait pas besoin
jadis de le remorquer: il marchait le premier de nous, en fredonnant
du Phrynikhos; car c'est un amateur de chant. Mon avis, chers
camarades, est de nous arrter ici et de l'appeler en chantant; s'il
entend ma musique, le plaisir l'attirera vers la porte.

Mais pourquoi ce vieillard ne se montre-t-il pas  nous, devant sa
porte, et ne nous rpond-il pas? A-t-il perdu ses chaussures? ou bien
s'est-il cogn l'orteil dans l'obscurit, et y a-t-il une inflammation
 la cheville du pauvre vieux? Peut-tre aussi a-t-il une tumeur
 l'aine. Il tait pourtant le plus pre de nous tous et le seul
inexorable. Si quelqu'un le suppliait, il baissait la tte, et: Tu
veux cuire une pierre, disait-il. Peut-tre est-ce  cause de l'homme
qui nous a chapp hier par mensonges, en disant qu'il tait ami
d'Athnes et qu'il avait rvl le premier les affaires de Samos: la
peine qu'il en a ressentie l'aura fait coucher avec la fivre: car
voil l'homme.

Mais, mon bon, lve-toi, ne te ronge pas ainsi, ne te fche pas: il
nous arrive un homme gras, un de ceux qui ont livr la Thrak: tu vas
le condamner  mort.

Avance, enfant, avance.

       *       *       *       *       *

L'ENFANT.

Voudrais-tu bien me donner, mon pre, ce que je vais te demander?

LE CHOEUR.

Sans doute, mon enfant. Mais dis-moi ce que tu veux que je t'achte de
beau. Je pense que tu aimes sans doute les osselets, mon enfant.

L'ENFANT.

Non, par Zeus! J'aime mieux les figues, petit pre; c'est plus doux.

LE CHOEUR.

Eh bien, non, par Zeus! dussiez-vous aller vous pendre!

L'ENFANT.

Alors, par Zeus! je ne vous conduirai plus.

LE CHOEUR.

Ainsi, avec mon chtif salaire j'ai trois choses  acheter, farine,
bois et comestibles, et tu me demandes encore des figues!

L'ENFANT.

Mais, voyons, mon pre, si l'arkhonte ne convoque pas tout de suite le
tribunal, o achterons-nous  dner? As-tu quelque heureux espoir 
nous offrir ou le chemin sacr de Hell?

LE CHOEUR.

Oh! oh! hlas! Oh! oh! hlas! J'en atteste Zeus, je ne sais pas
comment nous dnerons.

L'ENFANT.

Pourquoi, malheureuse mre, m'as-tu mis au monde?

LE CHOEUR.

Pour me donner le mal de te nourrir.

L'ENFANT.

O mon petit sac, tu n'es donc qu'un ornement inutile! Hlas! hlas!
c'est notre lot de gmir.

       *       *       *       *       *

PHILOKLN, _enferm et parlant  travers la porte_.

Amis, il y a longtemps que je dessche  vous entendre de cette
fentre, mais je ne puis chanter avec vous. Que ferai-je? Je suis
gard par les gens qui sont l, parce que je veux depuis longtemps
aller avec vous du ct des urnes et y faire du mal. O Zeus au
tonnerre retentissant, change-moi tout de suite en fume ou en
Proxnids, ou en fils de Sellos, ce hbleur. N'hsite pas, roi du
ciel,  me faire cette grce: prends piti de mon malheur. Que ta
foudre ardente me rduise en cendre  l'instant, et qu'ensuite ton
souffle m'enlve et me jette dans une saumure bouillante, ou bien fais
de moi la pierre sur laquelle on compte les suffrages.

LE CHOEUR.

Qui donc est celui qui te retient et qui ferme la porte? Parle; tu
t'adresses  des amis.

PHILOKLN.

C'est mon fils; ne criez pas: il est l devant, il dort; baissez la
voix.

LE CHOEUR.

Mais quelle dfense, mon pauvre homme, veut-il t'imposer en agissant
de la sorte? Quel prtexte est le sien?

PHILOKLN.

Mes amis, il ne veut pas me laisser juger ni faire du mal  personne;
il est dispos  me faire faire bonne chre, et moi, je ne veux pas.

LE CHOEUR.

Les paroles audacieuses de cet infme Dmologokln sont provoques
par ce que tu dis la vrit au sujet de la flotte. Cet homme n'aurait
pas cette audace de paroles s'il ne tramait quelque conspiration. Mais
c'est le moment de chercher quelque nouveau moyen qui,  l'insu de cet
homme, te permette de descendre ici.

PHILOKLN.

Quel serait-il? Cherchez, vous. Moi, je serais prt  tout, tant je
dsire parcourir les bancs avec ma coquille.

LE CHOEUR.

Y a-t-il quelque ouverture que tu puisses creuser  l'intrieur pour
t'en chapper, couvert de haillons, comme l'industrieux Odysseus.

PHILOKLN.

Tout est bouch: il n'y a pas la moindre fissure par o passerait un
moucheron. Il faut donc que vous cherchiez quelque autre chose: pas de
trou possible.

LE CHOEUR.

Te souviens-tu comment, tant  l'arme et ayant vol quelques broches
que tu fichais toi-mme dans le mur, tu en descendis trs vite?
C'tait  la prise de Naxos.

PHILOKLN.

Je sais. Mais  quoi bon? Il n'y a pas en ceci la moindre
ressemblance. J'tais jeune alors, capable de voler et plein de
vigueur; personne ne me gardait, mais il m'tait permis de fuir sans
crainte. Maintenant, des hommes arms, rangs sur les routes, y font
sentinelle. Deux d'entre eux sont devant ces portes, broches en main,
et m'pient comme un chat qui a vol un morceau de viande.

LE CHOEUR.

Trouve donc au plus tt quelque machine; car voici le jour, mon doux
ami.

PHILOKLN.

Il n'y a donc rien de mieux pour moi que de ronger mon filet. Que
Diktynna me pardonne pour ce filet!

LE CHOEUR.

C'est bien le fait d'un homme qui travaille  son salut. Allons! joue
de la mchoire.

PHILOKLN.

Voil qui est rong; mais ne criez pas: veillez, au contraire,  ce
que Bdlykln ne s'aperoive de rien.

LE CHOEUR.

Ne crains rien mon cher, rien. S'il souffle mot, je le forcerai  se
ronger le coeur et  courir la course pour sa propre vie: il verra
bien qu'il ne faut pas fouler aux pieds les lois des deux Desses.
Attache donc une corde  la fentre, entoures-en ton corps et
laisse-toi descendre, l'me remplie de la fureur de Diopiths.

PHILOKLN.

Voyons donc! Mais si ces deux hommes s'en aperoivent, qu'ils essaient
de me repcher et de me remonter dans la maison, que ferez-vous?
Parlez vite!

LE CHOEUR.

Nous te porterons secours, faisant appel  tout notre coeur d'yeuse,
si bien qu'il sera impossible de te renfermer. Voil ce que nous
ferons.

PHILOKLN.

J'agirai donc, confiant en vous. Mais retenez bien ceci: s'il m'arrive
malheur, prenez mon corps, baignez-le de vos larmes, et enterrez-le
sous la barre du tribunal.

LE CHOEUR.

Il ne t'arrivera rien; sois sans crainte. Ainsi, mon cher ami,
descends avec confiance, en invoquant les dieux de la patrie.

PHILOKLN.

O souverain Lykos, hros, mon voisin, tu te plais, comme moi, aux
larmes ternelles et aux gmissements des accuss, et voil justement
pourquoi tu es venu habiter ici, afin de les entendre; tu as voulu,
seul de tous les hros, sjourner auprs des gmissants. Aie piti de
moi, sauve aujourd'hui ton voisin. Je jure que je ne pisserai ni ne
pterai jamais devant ta balustrade.

       *       *       *       *       *

BDLYKLN.

Hol! l'homme! veille-toi.

XANTHIAS.

Qu'y a-t-il?

BDLYKLN.

J'entends comme le son d'une voix.

XANTHIAS.

Est-ce que le vieux se glisse quelque part?

BDLYKLN.

Non, de par Zeus! mais il descend li  une corde.

XANTHIAS.

Ah! sclrat! que fais-tu? Ne t'avise pas de descendre.

BDLYKLN.

Remonte vite par l'autre fentre et frappe-le avec les branches
sches; peut-tre retournera-t-il la poupe, frapp par les branches
d'olivier.

PHILOKLN.

A l'aide, vous tous qui devez avoir des procs cette anne,
Smikythin, Tisiads, Chrmn, Phrdipnos! Quand donc viendrez-vous 
mon secours, si ce n'est maintenant, avant qu'on m'ait renferm?

LE CHOEUR.

Dis-moi, que tardons-nous  mettre en mouvement cette colre qui nous
prend, quand on irrite nos essaims? Oui, voil, voil que se dresse ce
dard irascible, aigu, qui nous sert  chtier. Allons, jetez vite vos
manteaux, enfants, courez, criez, annoncez ceci  Kln; dites-lui
de venir combattre un ennemi de la rpublique, qui mrite de prir,
puisqu'il ose dire qu'il ne faut pas juger les procs.

BDLYKLN.

Braves gens, coutez la chose, et ne criez pas!

LE CHOEUR.

De par Zeus! jusqu'au ciel!

BDLYKLN.

Je ne le lcherai pas!

LE CHOEUR.

Mais c'est affreux; c'est une tyrannie manifeste!  cit de Thoros,
ennemi des dieux, et quels que soient les flatteurs qui nous
gouvernent!

XANTHIAS.

Par Hrakls! ils ont des dards. Ne les vois-tu pas, matre?

BDLYKLN.

Oui, c'est avec cela qu'ils ont tu en justice Philippos, fils de
Gorgias.

LE CHOEUR.

Et toi aussi tu en mourras! Tournez-vous tous par ici, le dard en
avant, et marchez contre lui, serrs, en bon ordre, tout gonfls de
colre et de rage, afin qu'il sache bien plus tard de quel essaim il a
irrit la colre.

XANTHIAS.

Cela va tre rude, de par Zeus! si le combat s'engage: moi, je tremble
de peur  la vue de tous ces aiguillons.

LE CHOEUR.

Alors, lche cet homme; sinon, je dis, moi, que tu envieras la peau
des tortues.

PHILOKLN.

Allons, juges mes collgues, gupes au coeur dur, mettez-vous en
fureur; qu'une partie de vous leur pique le derrire, une autre les
yeux et les doigts.

BDLYKLN.

Midas, Phryx, accourez  l'aide; toi aussi, Masyntias; saisissez-le
et ne le remettez aux mains de personne. Autrement, je vous mets de
lourdes entraves, et vous y jenerez. J'ai entendu le crpitement de
nombreuses feuilles de figuier.

LE CHOEUR.

Si tu ne le lches pas, quelque chose te poindra.

PHILOKLN.

O Kkrops, hros souverain  la queue de dragon, souffriras-tu que
je sois ainsi la proie d'hommes barbares,  qui j'ai appris  verser
quatre mesures de larmes par khoenix?

LE CHOEUR.

Mille maux ne viennent-ils pas fondre sur la vieillesse? C'est
vident. Voil deux esclaves qui retiennent de force leur vieux
matre. Ils laissent dans l'oubli du pass les peaux, les exomides
qu'il achetait pour eux, les casquettes de chien, les services rendus
 leurs pieds munis durant l'hiver contre le froid. Ils n'ont ni
en eux-mmes, ni dans leurs regards le respect des chaussures
d'autrefois.

PHILOKLN.

Tu ne me lcheras donc pas maintenant, mchante bte? Tu ne te
rappelles plus qu'un jour, t'ayant surpris volant du raisin, je
t'attachai  un olivier et t'corchai si bien et si virilement que
tu faisais des jaloux. Et cependant tu es un ingrat. Mais lchez-moi
donc, toi et toi, avant que mon fils accoure.

LE CHOEUR.

Vous allez tre punis bel et bien de votre conduite, avant peu; et
vous connatrez quel est le caractre d'hommes irascibles, justes, aux
regards cres comme le cresson.

BDLYKLN.

Frappe, frappe, Xanthias, chasse ces gupes de la maison!

XANTHIAS.

C'est ce que je fais.

BDLYKLN, _ Sosias_.

Et toi, rpands une paisse fume.

SOSIAS.

Eh bien! ne vous sauverez-vous pas? Allez aux corbeaux! Vous ne partez
pas?... Joue du bton.

XANTHIAS.

Toi, pour faire de la fume, mets le feu  skhins, fils de
Sellartios. Nous devons, avec le temps, finir par vous chasser.

BDLYKLN.

Mais, de par Zeus! tu ne les aurais pas facilement mis en fuite, s'ils
s'taient trouvs nourris des vers de Philokls.

LE CHOEUR.

N'est-il pas vident pour les pauvres que la tyrannie  mon insu s'est
glisse furtivement ici? Oui, toi, plus mauvais que le mal, mule
d'Amynias le chevelu, tu nous empches d'excuter les lois tablies
par la ville, et cela sans avoir aucun prtexte, ni une loquence
ingnieuse, et pour commander seul.

BDLYKLN.

N'y a-t-il pas moyen, sans bataille et sans cris aigus, d'entrer en
pourparlers et en accommodements?

LE CHOEUR.

Des pourparlers avec toi, hasseur du peuple, ami de la monarchie,
complice de Brasidas, toi qui portes des franges de laine et qui
nourris une paisse moustache!

BDLYKLN.

H! par Zeus! mieux vaudrait pour moi abandonner tout  fait mon pre,
que de lutter chaque jour contre des flots si orageux.

LE CHOEUR.

Et pourtant tu n'en es qu'au persil et  la rue, pour nous servir d'un
terme emprunt aux marchands de vin. Maintenant, en effet, tu n'as
rien  souffrir, mais tu verras quand l'accusateur entassera contre
toi ces mmes griefs et citera tes complices.

BDLYKLN.

Enfin, au nom des dieux, est-ce que vous n'allez pas me dbarrasser
de vous? Avez-vous rsolu que moi j'reinte et que vous soyez reints
tout le jour?

LE CHOEUR.

Non, jamais, tant qu'il me restera le souffle, au lieu que tu aspires
 nous tyranniser.

BDLYKLN.

Comme tout est pour vous tyrannie et conspirations, quelle que soit
l'affaire, grande ou petite, mise en cause! Pour moi, je n'ai pas
entendu ce mot durant cinquante annes. Aujourd'hui, il est plus
commun que le poisson sal. C'est au point qu'il roule dans toute
l'Agora. Si quelqu'un achte des orphes et ne veut pas de membrades,
le marchand d' ct, qui vend des membrades, se met  crier: La
cuisine de cet homme m'a l'air de sentir la tyrannie. Un autre
demande du poireau, pour assaisonner ces anchois; la marchande de
lgumes le regarde de travers et lui dit: Tu demandes du poireau,
est-ce en vue de la tyrannie? Penses-tu qu'Athnes doive te fournir
des assaisonnements?

XANTHIAS.

Moi, hier, j'entre chez une fille,  l'heure de midi, et je lui
propose une chevauche; elle se fche et elle me demande si je veux
rtablir la tyrannie d'Hippias.

BDLYKLN.

Ces propos leur sont agrables  entendre, et moi, parce que je veux
arracher mon pre  ces sorties matinales de misrable calomniateur
en justice, afin de vivre une bonne vie comme Morykhos, on m'accuse
d'agir en conspirateur et de songer  la tyrannie.

PHILOKLN.

Et, de par Zeus! on a raison; car, pour moi, je prfre au lait des
poules la vie dont tu veux aujourd'hui me priver. Je n'aime ni les
raies, ni les anguilles, mais je mangerais avec plaisir un tout petit
procs, cuit sur le plat  l'touffe.

BDLYKLN.

Par Zeus! tu t'es habitu  te rgaler de ces affaires. Mais, si tu
gardes le silence pour couter ce que je dis, tu reconnatras, je
pense, que tu te trompes du tout au tout.

PHILOKLN.

Je me trompe en rendant la justice?

BDLYKLN.

Tu ne sens pas que tu es la rise de ces hommes auxquels tu rends une
sorte de culte, mais dont tu es l'esclave  ton insu.

PHILOKLN.

Cesse de parler d'esclavage: je rgne sur tous.

BDLYKLN.

Non, pas toi; tu n'es qu'un esclave, en croyant commander. Dis-nous,
mon pre, quel honneur te revient-il des tributs de la Hellas?

PHILOKLN.

Beaucoup assurment: j'en veux faire juges les gens qui sont ici.

BDLYKLN.

Et moi galement. Laissez-le tous en libert; donnez-moi une pe. Si
je suis vaincu dans cette lutte de parole, je tomberai perc de cette
pe. Et toi, que je ne nomme pas, dis-moi si tu rcuses l'arrt...

PHILOKLN.

Que je ne boive jamais ma part de vin pur en l'honneur du Bon Gnie!

LE CHOEUR.

C'est maintenant qu'il te faut tirer de notre arsenal quelque discours
nouveau; mais ne parle pas dans le sens de ce jeune homme. Tu vois
quelle est pour toi l'importance de ce combat; c'est le tout pour le
tout si, ce qu'aux dieux ne plaise, il venait  l'emporter.

BDLYKLN.

Qu'on m'apporte mes tablettes, et faites vite.

LE CHOEUR.

Ah! quel air tu as en donnant cet ordre!

BDLYKLN.

J'y veux simplement crire, pour mmoire, tout ce qu'il dira.

PHILOKLN.

Mais que diriez-vous s'il triomphait dans la discussion?

LE CHOEUR.

La troupe des vieillards ne servirait plus de rien absolument. Raills
dans toutes les rues, on nous appellerait thallophores et sacs 
procs. Toi donc, qui vas dfendre notre souverainet, dploie en ce
moment tout le courage de ton loquence.

PHILOKLN.

Et d'abord, ds mon entre en la carrire, et pour point de dpart,
je montrerai que notre pouvoir ne le cde  aucune royaut. Y a-t-il
quelqu'un de plus heureux, de plus fortun ici-bas qu'un juge, un
tre plus gt et plus redoutable, et cela, si c'est un vieillard?
Ds qu'il sort du lit, il est escort jusqu'au tribunal par des hommes
superbes, hauts de quatre coudes. Ensuite, sur la route, je me
sens press par une main douce, qui a vol les deniers de l'tat; on
supplie, on s'incline, on dit d'une voix lamentable: Aie piti de
moi, mon pre, je t'en conjure, si jamais tu as drob toi-mme
dans l'exercice de tes fonctions ou dans les marchs pour
l'approvisionnement des troupes. Eh bien, il ne saurait pas mme que
j'existe sans son premier acquittement.

BDLYKLN.

Que cet article relatif aux suppliants soit mentionn sur mes
tablettes!

PHILOKLN.

Puis, lorsque j'entre, charg de supplications et la colre calme,
je ne fais rien de tout ce que j'ai dit; seulement j'coute de toutes
parts les plaintes des gens qui esprent l'acquittement. Vois-tu? on
n'entend plus que flatteries  l'adresse du juge. Les uns dplorent
leur misre, et ajoutent des maux supposs  ceux qui sont rels,
pour les galer aux miens; les autres nous racontent des histoires ou
quelque trait comique d'sopos. D'autres lancent une raillerie pour me
faire rire et apaiser ma rigueur. Si rien de tout cela ne nous
touche, ils nous amnent aussitt par la main leurs enfants, filles et
garons: j'coute; ils se prosternent et blent  l'unisson. Alors le
pre, saisi de crainte, me supplie, comme un dieu, par piti pour ses
enfants, de lui faire remise de la peine. Si tu aimes la voix d'un
agneau, sois sensible  la voix de ce garon. Mais si j'aime la voix
des petites truies, il essaie de me toucher par celle de sa fille. Et
nous, par gard pour lui, nous dtendons un peu les cordes de notre
colre. N'est-ce pas l un grand pouvoir, qui permet de ddaigner la
richesse?

BDLYKLN.

Second point de son discours que je note: Qui permet de ddaigner la
richesse. Dis-moi maintenant les avantages que tu prtends tirer de
ta souverainet sur la Hellas?

PHILOKLN.

Chargs de constater l'ge des enfants, nous avons le droit de voir
leurs parties honteuses. Qu'OEagros soit cit en justice, il ne sera
pas absous avant de nous avoir rcit la plus belle tirade de Niob.
Un joueur de flte gagne-t-il sa cause, en reconnaissance, il se bride
la joue avec sa courroie, et joue un air aux juges  leur sortie. Si
un pre, en mourant, dsigne par testament l'poux destin  sa fille,
son unique hritire, nous envoyons l-bas pleurer toutes les larmes
de leur tte le testament et la coquille solennellement applique au
cachet, et nous donnons la fille  celui dont les prires nous ont
convaincus. Avec cela, point de comptes  rendre de nos actions: ce
que n'a aucune autre magistrature.

BDLYKLN.

Effectivement, et c'est la seule des choses que tu as dites dont je
puisse te fliciter. Mais, quand tu enlves la coquille au cachet du
testament d'une hritire, tu commets une injustice.

PHILOKLN.

De plus, quand le Conseil et le peuple sont embarrasss de juger sur
quelque grave affaire, un dcret renvoie les coupables devant les
juges. C'est alors qu'Euathlos et ce grand Kolakonymos, lcheur
du bouclier, protestent qu'ils ne nous trahiront pas et qu'ils
combattront pour le peuple. Et jamais, dans l'assemble, aucun orateur
n'a fait triompher son avis, s'il n'a dit que les tribunaux ont le
droit de se retirer, aussitt qu'ils ont jug une affaire. Kln
lui-mme, ce grand braillard, ne mord pas sur nous, mais il nous
garde, nous caresse de la main et nous prserve des mouches, tandis
que toi, tu n'as jamais rien fait de tout cela  ton pre. Et Thoros,
quoique ce soit un homme qui n'est pas au-dessous d'Euphmios, il
prend l'ponge dans le bassin et dcrotte nos chaussures. Vois de
quels biens tu veux me priver, me dpouiller. Voil ce que tu appelles
de l'esclavage, de la servitude, et tu prtends le prouver.

BDLYKLN.

Parle  satit: car un jour mettra fin  cette puissance imposante,
et tu ne seras plus qu'un derrire qui dfie le bain.

PHILOKLN.

Mais le plus agrable de tout cela, et que j'allais oublier, c'est
quand je rentre  la maison, rapportant mon salaire: tout le monde
arrive en mme temps me faire des caresses, en raison de cet argent;
et d'abord ma fille me lave les pieds, les parfume, se penche pour
me baiser, m'appelle son petit papa et, de sa langue, va pcher le
triobole. Ma femme, douce cajoleuse, m'apporte une galette bien leve,
s'assoit prs de moi, et, faisant des instances: Mange ceci, gote
cela. Je suis ravi, et je n'ai pas besoin de me tourner vers toi ou
vers l'intendant pour savoir quand il apportera le dner, en maugrant
et en grommelant. D'ailleurs, s'il ne se hte de me ptrir un gteau,
j'ai l un rempart contre les maux, un prservatif contre les traits.
Si tu ne me verses pas  boire, j'ai apport un vase  longues
oreilles, plein de vin; je me penche et je bois, et lui, ouvrant la
bouche pour braire, oppose au bruit de ta coupe une grosse ptarade
digne d'un bataillon. N'est-ce pas l exercer une grande souverainet
et qui ne le cde point  celle de Zeus, moi qui entends de moi ce
que Zeus entend de lui? Si nous sommes tumultueux, quelque passant
s'crie: Quel tonnerre dans le tribunal,  Zeus souverain! Si je
lance l'clair, les riches ahanent d'moi, et ils lchent tout sous
eux; et de mme les gens tout  fait vnrables. Et toi-mme, tu as
grand'peur de moi; oui, par Dmtr! tu as peur; et moi, que je me
meure, si j'ai peur de toi.

LE CHOEUR.

Non, jamais nous n'avons entendu personne parler avec tant de
correction et d'intelligence.

PHILOKLN.

Mais non, il se figurait qu'il vendangerait aisment une vigne
abandonne; car il savait toute la supriorit de mon talent.

LE CHOEUR.

Comme il a tout pass en revue, sans rien omettre! C'est au point
que je grandissais en l'entendant et qu'il me semblait juger aux Iles
Fortunes, ravi de son loquence.

BDLYKLN.

Le voil qui se pme d'aise, qu'il est tout hors de lui! Va,
aujourd'hui, je te ferai regarder les trivires!

LE CHOEUR.

Il faut que tu ourdisses toutes sortes de trames pour chapper: car il
n'est pas facile d'adoucir ma colre, quand on ne parle pas dans mon
sens. C'est donc le cas pour toi de chercher une bonne meule et toute
neuve, lorsque tu vas parler, afin d'craser ma mauvaise humeur.

BDLYKLN.

C'est une entreprise difficile, rude et d'une trop haute porte pour
des potes de vendanger, de gurir une maladie ancienne et invtre
dans la cit. Cependant,  mon pre, descendant de Kronos...

PHILOKLN.

Arrte, et ne me donne plus le nom de pre. Si tu ne me prouves pas,
tout de suite, que je suis esclave, rien ne m'empchera de te faire
mourir, dt-on me priver de ma part des festins sacrs.

BDLYKLN.

coute maintenant, petit papa, et dtends un peu ton visage. Et
d'abord calcule, simplement, non pas avec des cailloux, mais sur tes
doigts, le revenu total des tributs pays par les villes; compte, en
outre, les cotes personnelles, les nombreux centimes, les prytanies,
les mines, les droits des marchs et des ports, les taxes, les
confiscations: la somme de ces revenus monte  prs de deux mille
talents. Compte maintenant les honoraires annuels des juges, au nombre
de six mille; car il n'y en eut jamais davantage ici: cela nous fait
cent cinquante talents.

PHILOKLN.

Ce n'est donc pas mme le dixime des revenus de l'tat que nous
touchons pour salaire.

BDLYKLN.

Non, par Zeus! Et o va donc le reste?

PHILOKLN.

A ces gens qui disent: Je ne trahirai jamais la populace d'Athnes,
mais je combattrai toujours pour le peuple.

BDLYKLN.

Et toi, mon pre, tu te laisses mener par eux, charm de leurs
paroles. Ils extorquent aux villes des cinquantaines de talents, les
effrayant de leurs menaces et de leurs cris: Payez le tribut, ou je
tonne et je foudroie votre ville! Et toi tu te contentes de grignoter
les rsidus de ton pouvoir. Les allis, remarquant que le reste de
la foule vit maigrement de lcher les assiettes et de mcher  vide,
t'estiment  l'gal du suffrage de Konnos, et apportent aux autres, en
prsent, terrines sales, vin, tapis, fromage, miel, ssame, coussins,
fioles, couvertures de laine, couronnes, colliers, coupes, richesse et
sant. Et toi, leur matre, pour prix de tes nombreux labeurs sur la
terre et sur l'onde, il n'y en a pas un qui te donne mme une tte
d'ail pour tes fritures.

PHILOKLN.

Oui, par Zeus! j'ai envoy chercher moi-mme trois gousses d'ail chez
Eukharids; mais cette servitude o je suis, tu ne me la montres pas
et tu me chagrines.

BDLYKLN.

N'est-ce donc pas une grande servitude de voir tous ces gens-l
investis des magistratures et leurs flatteurs richement rmunrs,
tandis que toi, si on te donne trois oboles, te voil content? Et
c'est en combattant sur mer, sur terre  la prise des villes que tu
les as gagnes, en te surmenant de fatigues. Il y a plus, et c'est
ce qui m'exaspre au plus haut point, un ordre t'oblige  te rendre
 l'assemble, parce qu'un jeune dbauch, le fils de Khras, aux
jambes cartes, au corps balanc d'un mouvement lascif, est venu te
prescrire de juger au tribunal, le matin et  l'heure dite, sous
peine pour quiconque arrivera pass le signal, de ne pas toucher
le triobole. Et cependant lui-mme il reoit la drakhme accorde
 l'accusateur, bien qu'il soit arriv en retard. Il partage avec
quelque autre des juges, ses collgues, le prsent qu'a pu lui
donner un des accuss; puis ils s'entendent tous deux pour arranger
l'affaire,  la faon des scieurs de long, dont l'un tire et l'autre
pousse. En attendant, toi tu regardes, la bouche bante, le kolakrte,
et tu ne sais rien de ce qui s'est fait.

PHILOKLN.

Eux me traiter ainsi! Hlas! que dis-tu? Mon coeur est comme une mer
dmonte: tu t'empares de toute mon intelligence, et je ne sais pas o
tu me conduis.

BDLYKLN.

Vois pourtant comment il t'est permis d'tre riche, ainsi que tous les
tiens; mais grce  ces flagorneurs du peuple, tu disparais dans je
ne sais quelle machine. Matre d'une foule de villes, depuis le Pontos
jusqu' la Sard, tu ne jouis de rien, sinon de ce misrable salaire:
c'est un flocon de laine o l'on verse avec une parcimonie contenue,
et pour que tu vives, comme qui dirait une goutte d'huile. En effet,
ils veulent que tu sois pauvre, et je te dirai pourquoi: c'est afin
que tu connaisses la main qui te nourrit, et que, si l'un d'eux
t'excite en sifflant, tu te lances d'un bond froce sur l'ennemi.
Car s'ils voulaient assurer la subsistance du peuple, ce serait chose
facile. Il y a bien mille cits qui maintenant nous paient tribut.
Si l'on enjoignait  chacune d'elles de nourrir vingt personnes,
deux myriades de nos concitoyens ne vivraient que de livres, la tte
ceinte de toutes sortes de couronnes, et ne boiraient que du lait pur
ou bouilli, dlices dignes de notre patrie et du trophe de Marathn.
Aujourd'hui, comme des mercenaires rcoltant des olives, vous tes 
la merci de celui qui dtient votre salaire.

PHILOKLN.

Hlas! quel froid de glace engourdit ma main! Je ne puis tenir mon
pe; je sens que je faiblis.

BDLYKLN.

Mais lorsque ces hommes craignent pour eux-mmes, ils vous donnent
l'Euboea, et vous promettent la fourniture de quelque cinquante
mdimnes de froment; eux qui ne t'ont jamais rien donn, sauf, tout
rcemment, cinq mdimnes d'orge; et encore tu ne les reus qu'
grand'peine, khoenix par khoenix, et en te justifiant de l'accusation
d'tre tranger. Voil pourquoi je t'ai toujours tenu renferm, afin
de te nourrir moi-mme et de ne pas les voir rire des insolences
diriges contre toi. Et maintenant je veux franchement te fournir tout
ce que tu dsires, hors le lait du kolakrte.

LE CHOEUR.

Il tait sage celui qui a dit: Avant d'avoir entendu le discours des
deux parties, ne prononcez pas. C'est toi, en effet, qui me parais
maintenant avoir largement gagn la cause. Cela fait que ma colre se
calme et que je jette ces btons. Et toi, notre contemporain et notre
camarade, cde, cde  ses raisons, de peur de paratre un homme
atteint de folie, d'enttement exagr, et intraitable. Qu'il m'et
t utile d'avoir moi-mme un tuteur, un parent, pour me remettre
ainsi dans le vrai sens! Aujourd'hui, un dieu prsent vient
manifestement  ton aide dans cette occurrence; on voit qu'il
t'accorde sa faveur: accepte-la sans attendre.

BDLYKLN.

Oui, je le nourrirai; je fournirai  ce vieillard tout ce qu'il
lui faut, gruau  lcher, manteau doubl, couverture, fille qui lui
frottera les reins et le reste. Mais qu'il se taise et ne souffle mot,
cela ne peut me plaire.

LE CHOEUR.

Il s'est remis lui-mme dans le bon sens sur les points o il
extravaguait: il a reconnu tout  l'heure sa folie et il se reproche
de n'avoir pas suivi tes conseils. Maintenant peut-tre va-t-il
se laisser convaincre par tes observations, et avoir la sagesse de
changer de conduite en t'obissant.

PHILOKLN.

Hlas! malheur  moi!

BDLYKLN.

Eh bien, pourquoi cries-tu?

PHILOKLN.

Laisse-moi l toutes ces promesses! Ce que j'aime est l-bas, c'est
l-bas que je veux tre, o le hraut crie: Qui donc n'a pas vot?
Qu'il se lve! Que ne puis-je tre debout devant les urnes, le
dernier des votants! Hte-toi, mon me! O est mon me? Tnbres,
livrez-moi passage. Par Hrakls! puiss-je arriver  temps auprs
des juges pour convaincre Kln de vol!

BDLYKLN.

Allons, mon pre, au nom des dieux, obis-moi!

PHILOKLN.

T'obir? Dis ce que tu veux, sauf une chose.

BDLYKLN.

Laquelle? Parle.

PHILOKLN.

Ne pas juger. Hads aura dcid de moi avant que je consente.

BDLYKLN.

Eh bien, si tu fais ton bonheur de rendre la justice, ne sors pas
d'ici, reste chez toi et juge tes serviteurs.

PHILOKLN.

Et que juger? Tu plaisantes.

BDLYKLN.

Tu feras tout comme l-bas. Si une servante ouvre la porte
clandestinement, tu dcrteras contre elle une simple amende,
absolument comme tu le faisais au tribunal. Et tout cela se passe au
mieux. Si le soleil luit ds le matin, tu jugeras au soleil. Si la
neige tombe ou s'il pleut, tu t'assiras auprs du feu, pour instruire
l'affaire. Si tu te lves  midi, aucun thesmothte ne t'exclura de
l'enceinte.

PHILOKLN.

Cela me convient.

BDLYKLN.

Il y a plus: si un plaideur n'en finit pas, tu n'attendras pas  jeun,
te rongeant toi-mme ainsi que l'orateur.

PHILOKLN.

Mais comment pourrai-je bien connatre l'affaire, de mme
qu'auparavant, si j'ai encore la bouche pleine?

BDLYKLN.

Beaucoup mieux. On dit que les juges, entours de faux tmoins, ne
parviennent  connatre les affaires qu'en ruminant.

PHILOKLN.

Tu me dcides. Mais tu ne me dis pas de qui je recevrai les
honoraires.

BDLYKLN.

De moi.

PHILOKLN.

Bien: je serai pay  part, et non avec les autres. Car c'est un tour
indigne que m'a jou Lysistratos, ce bouffon. Dernirement, il avait
reu une drakhme pour nous deux. Il va faire de la monnaie au march
des poissons, et il me remet trois cailles de mulet. Moi, je les
fourre dans ma bouche, les ayant prises pour des oboles: dgot par
l'odeur, je les crache et je le trane en justice.

BDLYKLN.

Et que rpliqua-t-il?

PHILOKLN.

Eh bien, il prtendit que j'avais un estomac de coq. Tu as t vite 
digrer l'argent, dit-il.

BDLYKLN.

Tu vois quel avantage cela t'offre encore.

PHILOKLN.

Et qui n'est pas mince du tout. Mais excute ce que tu veux faire.

BDLYKLN.

Attends un moment. Je vais tout apporter.

PHILOKLN.

Vois la chose et comment les oracles s'accomplissent. J'avais entendu
dire qu'un jour viendrait o les Athniens jugeraient les procs dans
leurs maisons et o chaque individu se btirait, dans son vestibule,
un tout petit tribunal, comme un hkation, partout devant les portes.

BDLYKLN.

Tiens, qu'en dis-tu? Je t'apporte tout ce que je t'ai dit, et beaucoup
plus mme. Voici un pot de chambre, si tu as envie d'uriner; on va le
pendre, prs de toi,  un clou.

PHILOKLN.

Bonne ide, pour un vieux! Tu as trouv l, franchement, un utile
remde  la rtention d'urine.

BDLYKLN.

Et puis du feu et des lentilles dessus, si tu as besoin de manger une
bouche.

PHILOKLN.

Pas maladroit du tout! Car mme si j'ai la fivre, je toucherai mon
salaire. Sans bouger d'ici je mangerai mes lentilles. Mais  quoi bon
m'avez-vous apport cet oiseau?

BDLYKLN.

Afin que, si tu t'endors pendant une plaidoirie, il t'veille de
l-haut.

PHILOKLN.

Je voudrais encore une chose; car le reste me suffit.

BDLYKLN.

Laquelle?

PHILOKLN.

Qu'on m'apportt ici la statue de Lykos.

BDLYKLN.

La voici: on dirait le Dieu lui-mme.

PHILOKLN.

Souverain hros, que tu n'es gure agrable  voir!

BDLYKLN.

C'est  nos yeux le portrait mme de Klonymos.

PHILOKLN.

Tout hros qu'il est, il n'a donc pas d'armes non plus.

BDLYKLN.

Si tu te htais de siger, je me hterais d'appeler une cause.

PHILOKLN.

Appelle tout de suite; il y a longtemps que je sige.

BDLYKLN.

Voyons, quelle cause introduirai-je tout d'abord? Quelle sottise a
faite quelqu'un de la maison? Thratta ayant dernirement laiss brler
la marmite...

PHILOKLN.

Hol, arrte! Peu s'en faut que tu ne me fasses mourir. Tu allais
appeler une cause avant d'avoir pos la balustrade: c'est la premire
condition de nos mystres.

BDLYKLN.

Mais, par Zeus! il n'y en a pas.

PHILOKLN.

Eh bien, je cours, et j'en rapporte une tout de suite de la maison.

BDLYKLN.

Ce que c'est pourtant! Quelle force a l'habitude du local!

       *       *       *       *       *

XANTHIAS.

Va-t'en aux corbeaux! Nourrir un pareil chien!

BDLYKLN.

Qu'y a-t-il donc?

XANTHIAS.

Ne voil-t-il pas Labs, votre chien, qui vient d'entrer dans la
cuisine et de manger un fromage de Siklia!

BDLYKLN.

Voil le premier dlit  dfrer  mon pre. Toi, porte l'accusation.

XANTHIAS.

Pas moi, de par Zeus! mais un autre chien se porte comme accusateur,
si l'affaire est appele.

BDLYKLN.

Voyons, maintenant, amne-les tous deux ici.

XANTHIAS.

C'est ce qu'on va faire.

BDLYKLN.

Qu'apportes-tu l?

PHILOKLN.

La bauge aux porcs consacrs  Hestia.

BDLYKLN.

Tu oses y porter une main sacrilge?

PHILOKLN.

Non, mais c'est en sacrifiant d'abord  Hestia, que j'craserai
quelque adversaire. Allons, hte-toi de les amener. Je vois dj la
peine encourue.

BDLYKLN.

Voyons, maintenant, j'apporte les tablettes et les registres.

PHILOKLN.

Ah! tu m'assommes, tu me tues, avec tes dlais. J'aurais pu tracer les
mots par terre.

BDLYKLN.

Voici.

PHILOKLN.

Appelle donc.

BDLYKLN.

J'y suis.

PHILOKLN.

Qu'est-ce d'abord, celui-ci?

BDLYKLN.

Aux corbeaux! Quel ennui! J'ai oubli d'apporter les urnes aux
suffrages.

PHILOKLN.

Eh bien, o cours-tu?

BDLYKLN.

Chercher les urnes.

PHILOKLN.

Inutile: j'avais l ces vases.

BDLYKLN.

On ne peut mieux. Nous avons tout ce qu'il nous faut, except pourtant
la klepsydre.

PHILOKLN.

Et ceci? N'est-ce pas une klepsydre?

BDLYKLN.

Tu excelles  fournir les objets ncessaires et locaux. Mais qu'on se
hte d'apporter de la maison le feu, les myrtes et l'encens, afin de
commencer par invoquer les dieux.

LE CHOEUR.

Et nous, pendant les libations et les prires, nous vous dirons de
bonnes paroles, parce que de la lutte et de la dispute vous en tes
venus  une gnreuse rconciliation.

BDLYKLN.

Dbutez donc par les bonnes paroles.

LE CHOEUR.

O Phoebos Apolln Pythios, bonne chance  l'affaire instruite par
ce magistrat devant sa porte; accord entre nous tous tirs de nos
erreurs! Io Pan!

BDLYKLN.

O Souverain matre, mon voisin, dieu de ma rue, gardien de mon
vestibule, accepte, seigneur, ce nouveau sacrifice, que nous innovons
en l'honneur de mon pre. Adoucis cette humeur trop rche et dure
comme l'yeuse, mle  ce coeur quelques gouttes de miel. Qu'il
soit dsormais doux pour les hommes, plus clment  l'accus qu'
l'accusateur, prt  pleurer avec ceux qui l'implorent; qu'il se
dpouille de son aigreur et qu'il arrache les orties de sa colre!

LE CHOEUR.

Nos prires s'unissent aux tiennes, et nos chants en faveur du nouveau
magistrat s'accordent avec les paroles que tu as prononces. Oui, tu
as notre bienveillance, depuis que nous voyons que tu aimes le peuple
bien plus que ne le fait aucun des jeunes.

BDLYKLN.

S'il se trouve devant les portes quelque hliaste, qu'il entre. Ds
qu'on aura commenc  parler, nous n'ouvrirons plus.

PHILOKLN.

Quel est l'accus?

BDLYKLN.

Celui-ci.

PHILOKLN.

Quelle peine va le frapper?

BDLYKLN.

coutez l'acte d'accusation. Le soussign chien de Kydathn accuse
Labs d'xon d'avoir seul, contre toute justice, mang un fromage
Siklien. Peine: un collier de figuier.

PHILOKLN.

C'est--dire une mort de chien, une fois convaincu.

BDLYKLN.

L'accus Labs est ici prsent.

PHILOKLN.

Oh! le vilain chien! Quels yeux de voleur! Comme, en serrant les
dents, il se flatte de me tromper? O est le plaignant, le chien de
Kydathn?

LE CHIEN.

Au! au!

BDLYKLN.

Le voici.

PHILOKLN.

C'est un second Labs, bon aboyeur et lcheur de marmites.

BDLYKLN.

Silence, assis! Toi, monte  la tribune et accuse.

PHILOKLN.

Voyons; en mme temps je vais me verser et boire un coup.

XANTHIAS.

Vous avez entendu, citoyens juges, l'accusation que j'ai formule
contre celui-ci. Il a commis le plus affreux des attentats contre
moi et contre la marine. Il s'est sauv dans un coin,  la mode
Siklienne, avec un norme fromage, dont il s'est repu dans les
tnbres.

PHILOKLN.

De par Zeus! il est pris sur le fait. Tout  l'heure il m'a lch un
gros rot au fromage, le coquin!

XANTHIAS.

Et il ne m'a rien donn,  ma requte. Or, qui voudra vous rendre
service, si l'on ne me jette rien  moi, votre chien?

PHILOKLN.

Et il n'a rien donn?

XANTHIAS.

Rien  moi, son camarade.

PHILOKLN.

Voil un gaillard aussi bouillant que ces lentilles!

BDLYKLN.

Au nom des dieux, mon pre, ne prononce pas avant de les avoir
entendus tous les deux.

PHILOKLN.

Mais, mon bon, la chose est claire; elle crie d'elle-mme.

XANTHIAS.

N'allez pas l'absoudre. C'est de tous les chiens l'tre le plus
goste et le plus glouton, lui qui, louvoyant autour d'un mortier, a
dvor la crote des villes!

PHILOKLN.

Aussi n'ai-je pas mme de quoi boucher les fentes de ma cruche.

XANTHIAS.

Chtiez-le donc. Jamais une seule cuisine ne pourrait nourrir deux
voleurs. Je ne puis pourtant pas, moi, aboyer le ventre vide: aussi
dornavant je n'aboierai plus.

PHILOKLN.

Oh! oh! que de sclratesses il nous a dnonces! C'est la friponnerie
faite homme. N'est-ce pas ton avis, mon coq? Par Zeus! il dit que oui.
Le thesmothte, o est-il? Oh! Donne-moi le pot.

BDLYKLN.

Prends-le toi-mme. Je suis en train d'appeler les tmoins. Paraissez,
tmoins  la charge de Labs, plat, pilon, racloire  fromage,
fourneau, marmite et autres ustensiles brls! Mais pisses-tu encore?
Ne siges-tu plus?

PHILOKLN.

C'est lui, je crois, qui va faire sous lui aujourd'hui.

BDLYKLN.

Ne cesseras-tu pas d'tre dur et intraitable pour les accuss? Tu les
dchires  belles dents! Monte  la tribune; dfends-toi. D'o vient
ton silence? Parle.

PHILOKLN.

Mais il semble qu'il n'ait rien  dire.

BDLYKLN.

Non pas, mais il me parat tre dans la mme situation que jadis
Thoukydids accus. Ses mchoires furent tout  coup paralyses.
Retire-toi; c'est moi qui prsenterai ta dfense. Il est difficile,
citoyens, de faire l'apologie d'un chien calomni; je parlerai
cependant. C'est une bonne bte, et il chasse les loups.

PHILOKLN.

C'est un voleur et un conspirateur.

BDLYKLN.

Par Zeus! c'est le meilleur des chiens d'aujourd'hui, capable de
garder de nombreux moutons.

PHILOKLN.

A quoi cela sert-il, s'il mange le fromage?

BDLYKLN.

Oui, mais il se bat pour toi, il garde la porte, et il excelle dans
tout le reste. S'il a fait un larcin, pardonne-lui. Il est vrai qu'il
ne sait pas jouer de la kithare.

PHILOKLN.

Moi, je voudrais qu'il ne st pas lire, pour ne pas nous faire
l'apologie de son crime.

BDLYKLN.

coute, juge quitable, mes tmoins. Monte, racloire  fromage, et
parle  haute voix. Tu exerais alors la charge de payeur: rponds
clairement. N'as-tu pas racl les parts que tu avais reues pour les
soldats? Elle rpond qu'elle les a racles.

PHILOKLN.

Mais, par Zeus! elle ment.

BDLYKLN.

Juge compatissant, prends piti des malheureux. Notre Labs ne vit
que de ttes et d'artes de poissons; jamais il ne demeure en place.
L'autre n'est bon qu' garder la maison: il reste l, attendant ce
qu'on apporte et en demandant sa part; autrement, il mord.

PHILOKLN.

Ouf! quel mal me prend qui fait que je m'attendris? Le malaise dure,
et je me sens convaincre.

BDLYKLN.

Ah! je t'en conjure, piti pour lui, mon pre! Ne le sacrifiez point.
O sont les enfants? Montez, malheureux! jappez, priez, suppliez et
pleurez!

PHILOKLN.

Descends, descends, descends, descends!

BDLYKLN.

Je vais descendre. Et quoique ce descends en ait tromp bien
d'autres, je vais pourtant descendre.

PHILOKLN.

Aux corbeaux! Ah! ce n'est pas bon d'avoir mang. Je viens de pleurer,
et je n'en vois pas d'autre raison que de m'tre bourr de lentilles.

BDLYKLN.

Il ne sera donc pas acquitt?

PHILOKLN.

C'est difficile  savoir.

BDLYKLN.

Voyons, mon petit papa, tourne-toi vers de meilleurs sentiments.
Prends ce suffrage; passe, de sens rassis, du ct de la seconde urne,
et absous-le, mon pre.

PHILOKLN.

Non, certes. Je ne sais pas jouer de la kithare.

BDLYKLN.

Viens  l'instant, je vais t'y conduire au plus vite.

PHILOKLN.

Est-ce la premire urne?

BDLYKLN.

Oui.

PHILOKLN.

J'y jette mon suffrage.

BDLYKLN.

Il est attrap; il vient d'absoudre sans le vouloir.

PHILOKLN.

Attends, que je verse les suffrages. Voyons l'issue du dbat.

BDLYKLN.

Le fait va le prouver. Tu es absous, Labs. Pre, pre, que
t'arrive-t-il?

PHILOKLN.

Ah! dieux! vite de l'eau.

BDLYKLN.

Reviens  toi.

PHILOKLN.

Dis-moi la chose comme elle est. Est-il rellement absous?

BDLYKLN.

Oui, de par Zeus!

PHILOKLN.

Je suis rduit  rien.

BDLYKLN.

Pas de souci, cher pre: relve-toi.

PHILOKLN.

Comment, en face de moi-mme, supporterai-je l'ide d'avoir absous un
accus? Qu'adviendra-t-il de moi? O dieux vnrs, accordez-moi mon
pardon: c'est malgr moi que je l'ai fait: ce n'est pas mon habitude.

BDLYKLN.

Ne te fche pas. Moi je veux, mon pre, te bien nourrir, te mener avec
moi partout, aux dners, aux banquets, aux spectacles, de manire 
passer agrablement le reste de ta vie. Hyperbolos ne te rira plus au
nez en te dupant, mais entrons.

PHILOKLN.

Oui, maintenant, si bon te semble.

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Oui, allez gaiement o vous voulez.

Pour vous, myriades incalculables, les bonnes choses qu'on va vous
dire maintenant, gardez-vous de les laisser ngligemment tomber par
terre. C'est affaire  des spectateurs inintelligents, et non pas 
vous.

Et maintenant, peuple, prtez-nous attention, si vous aimez un langage
sincre.

Le pote dsire,  prsent, adresser des reproches aux spectateurs. Il
prtend qu'on lui a fait une injustice,  lui qui s'est souvent
bien conduit envers vous, pas ouvertement sans doute, mais en aidant
secrtement d'autres potes. Imitateur des prophties et des procds
d'Eurykls, il fit passer dans d'autres ventres bon nombre de
ses traits comiques. Bientt, il affronta le risque de se montrer
ouvertement et de lui-mme, prenant en mains les rnes, non plus de la
bouche d'autrui, mais de celle de ses propres muses. Port au sommet
de la grandeur, plus honor que jamais personne d'entre vous, il dit
n'avoir pas atteint le comble, ni tre gonfl d'orgueil, ni parcourir
les palestres en sducteur. Si quelque amant, m par la haine,
accourait sur lui pour s'tre raill comiquement de ses amours, il dit
qu'il n'a jamais flchi devant personne, gardant la ferme rsolution
de ne pas faire jouer aux muses dont il s'inspire, le rle
d'entremetteuses. La premire fois qu'il joua, il n'eut pas, selon
lui,  combattre des hommes, mais  s'armer du courage de Hrakls,
pour attaquer les plus grands monstres, assaillant tout d'abord avec
vigueur la bte aux dents aigus, dans les yeux de laquelle luisaient
des rayons terribles comme les yeux de Kynna, et dont les cent ttes
taient lches en cercle par des flatteurs, gmissant autour de son
cou: elle avait la voix redoutable d'un torrent qui grossit, l'odeur
d'un phoque, les testicules malpropres d'une Lamia, et le derrire
d'un chameau. A la vue de ce monstre, notre pote dit que la peur ne
lui fera pas offrir des prsents, mais qu'aujourd'hui encore il va
combattre pour vous. Il ajoute qu'aprs ce monstre, il lutta, l'an
pass, contre des dmons sinistres, des tres fivreux, qui, la nuit,
tranglaient les pres, touffaient les grands-pres, s'asseyaient
 la couche de vos concitoyens inoffensifs, les inondaient de
contre-serments, de citations, de tmoignages, au point qu'un bon
nombre bondissaient terrifis chez le polmarkhe. Aprs avoir trouv
un tel dfenseur, un tel sauveur de ce pays, vous l'avez abandonn,
l'anne dernire, lorsqu'il semait ses penses les plus neuves, dont,
faute de les bien comprendre, vous avez arrt la pousse. Cependant,
au milieu de nombreuses libations, il atteste Dionysos que jamais on
n'entendit de meilleurs vers comiques. C'est une honte pour vous de ne
pas les avoir apprcis sur-le-champ; mais le pote n'est pas estim
 une moindre valeur par les hommes clairs, quoique, devanant ses
rivaux, il ait eu son esprance brise.

Mais,  l'avenir, braves gens, si vous avez des potes qui cherchent
des paroles et des ides neuves, aimez-les, favorisez-les davantage,
et conservez leurs penses: enfermez-les dans vos coffres avec les
fruits. En agissant ainsi, vos vtements exhaleront toute l'anne une
odeur de sagesse.

O nous, autrefois vaillants dans les choeurs, vaillants dans les
combats, et hommes plus vaillants encore par ce ct seul, tout cela
est pass, bien pass. Aujourd'hui la blancheur florissante de nos
cheveux surpasse celle du cygne. Toutefois il faut que de ces restes
surgisse la vigueur du jeune ge: pour moi, je suis convaincu que ma
vieillesse vaut mieux que les boucles de beaucoup de jeunes gens, que
leur parure et leur derrire largi.

Si quelqu'un de vous, spectateurs,  l'aspect de mon costume, s'tonne
de me voir avec un corsage de gupe, et de ce que signifie notre
aiguillon, je le lui expliquerai aisment, quelle que soit son
ignorance premire. Nous sommes, nous qui avons cet appendice au
derrire, les Attiques, seuls vraiment nobles, autochthones, race la
plus vaillante, qui rendit  la ville les plus nombreux services
dans les combats, quand vint le Barbare, couvrant la ville de fume,
mettant tout en feu, et voulant nous enlever violemment nos ruches.
Aussitt, arms de la lance et du bouclier, nous accourons pour les
combattre, le coeur enivr de colre, debout, homme contre homme,
dvorant nos lvres de fureur, la grle des flches drobant la vue
du ciel. Cependant, avec l'aide des dieux, nous les mettons en droute
vers le soir. Une chouette, avant la bataille, avait pass au-dessus
de notre arme. Puis nous les poursuivons, les piquant comme des
taons sous leurs longs vtements, et ils s'enfuient, les joues et les
sourcils cribls de dards; si bien que chez les Barbares, partout et
maintenant encore, on ne dsigne rien de plus redoutable que la gupe
attique.

Certes alors j'tais terrible, n'ayant peur de rien: je mis en fuite
les ennemis, cinglant o il fallait sur nos trires. Car nous n'avions
pas alors le souci d'arrondir une phrase, ni la pense de dnoncer
quelqu'un, mais le dsir d'tre le meilleur rameur. Aussi, aprs avoir
enlev aux Mdes un grand nombre de villes, mritions-nous de recevoir
ici les tributs, que volent les jeunes gens.

Examinez-nous du haut en bas et sous tous les aspects, vous nous
trouverez, pour le caractre et pour la manire de vivre, absolument
semblables aux gupes. Et d'abord il n'y a pas d'animal plus irritable
que nous, ni plus colre, ni plus impatient. Ensuite, toutes nos
diffrentes occupations ressemblent  celles des gupes. Groups par
essaims, comme ceux des ruches, les uns d'entre nous s'en vont chez
l'arkhonte, les autres chez les Onze, d'autres  l'Odn: quelques-uns
serrs contre les murs, la tte baisse vers la terre, remuent 
peine, comme les chenilles dans leurs alvoles. Pour le reste de
la vie nous abondons en ressources. En piquant un chacun, nous nous
procurons de quoi vivre. Mais nous avons parmi nous des frelons
inactifs, dpourvus d'aiguillon, et qui, sjournant  l'intrieur du
logis, dvorent notre travail, sans se donner aucune peine. C'est pour
nous une chose des plus douloureuses qu'un tre qui se dispense du
service, nous ravisse notre salaire, lui qui, pour la dfense de ce
pays, ne prend ni rame, ni lance, ni ampoule. Il me semble, en un mot,
que ceux des citoyens qui n'auront pas d'aiguillon, ne doivent pas
toucher le triobole.

       *       *       *       *       *

PHILOKLN.

Jamais de la vie je ne quitterai plus ce manteau, qui seul me sauva
dans la bataille o le puissant Boras nous fit la guerre.

BDLYKLN.

Tu sembles n'avoir aucun souci de ton bien.

PHILOKLN.

De par Zeus! je me passe aisment des choses de luxe. Dernirement je
me rgalais d'une friture, et je payai un triobole d au dgraisseur.

BDLYKLN.

Fais du moins l'preuve, puisque, une bonne fois, tu t'es livr  moi
pour bien vivre.

PHILOKLN.

Que m'ordonnes-tu donc de faire?

BDLYKLN.

Quitte ce manteau us et endosse cette lna en guise de manteau.

PHILOKLN.

Faites donc des enfants et levez-les: voil le mien maintenant qui
veut m'touffer!

BDLYKLN.

Voyons, prends-la, mets-la, et ne dis rien.

PHILOKLN.

Qu'est-ce que c'est que cette mauvaise chose, au nom de tous les
dieux?

BDLYKLN.

Les uns l'appellent une persique, les autres une kaunak.

PHILOKLN.

Moi, je la prenais pour une couverture de Thymoet.

BDLYKLN.

Ce n'est pas tonnant; tu n'es jamais all  Sardes; tu la connatrais
alors, tandis que maintenant tu ne la connais pas.

PHILOKLN.

Moi? Non, de par Zeus! Mais cela me paraissait ressembler absolument 
la casaque pluche de Morykhos.

BDLYKLN.

Erreur; c'est  Ekbatana qu'on fait ces tissus.

PHILOKLN.

Est-ce qu' Ekbatana on fait des intestins de laine?

BDLYKLN.

Pas du tout, mon bon; mais chez les Barbares cette toffe se tisse 
grands frais. Ainsi ce vtement mange bien pour un talent de laine.

PHILOKLN.

Il serait donc plus juste de l'appeler mange-laine que kaunak.

BDLYKLN.

Voyons, mon bon, tiens-toi et endosse-la.

PHILOKLN.

Malheureux que je suis! quelle chaleur la malpropre m'a rote au nez!

BDLYKLN.

Ne l'endosses-tu pas?

PHILOKLN.

Non, de par Zeus! Mais, mon bon, si c'est indispensable, mettez-moi
dans un four.

BDLYKLN.

Allons, c'est moi qui te la passerai; viens donc ici.

PHILOKLN.

Au moins place l un croc.

BDLYKLN.

Pour quoi faire?

PHILOKLN.

Pour me retirer avant que je sois fondu.

BDLYKLN.

Voyons, maintenant, te ces maudites savates, et mets vite cette
chaussure lakonienne.

PHILOKLN.

Moi? Je n'aurai jamais le coeur de mettre d'odieuses chaussures
fabriques par des ennemis!

BDLYKLN.

Allons, mon cher, marche hardiment sur le sol lakonien: fais vite.

PHILOKLN.

C'est mal  toi de me faire le pied au pays ennemi.

BDLYKLN.

Allons, l'autre pied!...

PHILOKLN.

Impossible pour celui-l; il a un de ses doigts qui dteste tout 
fait les Lakoniens.

BDLYKLN.

Il ne peut pas en tre autrement.

PHILOKLN.

Malheureux que je suis de n'avoir pas d'engelure dans ma vieillesse!

BDLYKLN.

Finis-en de te chausser; puis marche  la faon des riches, avec un
balancement voluptueux et effmin.

PHILOKLN.

Regarde: vois cette tournure, et juge de qui des riches ma dmarche se
rapproche le plus.

BDLYKLN.

De qui? D'un furoncle revtu d'ail.

PHILOKLN.

Aussi ai-je envie de tortiller des fesses.

BDLYKLN.

Voyons, maintenant, sauras-tu tenir un langage grave devant des hommes
instruits et habiles?

PHILOKLN.

Oui.

BDLYKLN.

Que diras-tu?

PHILOKLN.

Beaucoup de choses. D'abord comment Lamia, se voyant prise, s'est mise
 pter; puis comment Kardopin frappa sa mre.

BDLYKLN.

Non, pas de fables, mais des choses de la vie humaine, tels que nos
sujets ordinaires d'entretien  la maison.

PHILOKLN.

Ah! j'en sais du genre de ce qui se dit  la maison, par exemple: Il
y avait une fois une souris et un chat.

BDLYKLN.

tre sot et grossier, comme dit Thogns au vidangeur, en lui
faisant des reproches, vas-tu parler de souris et de chats  des
hommes?

PHILOKLN.

De qui faut-il donc que je parle?

BDLYKLN.

De personnages minents, de tes collgues en dputation Androkls et
Klisthns.

PHILOKLN.

Moi! Jamais je ne suis all en dputation, except  Paros, et j'ai
reu pour cela deux oboles.

BDLYKLN.

Eh bien, dis-nous donc comment phoudin combattit glorieusement au
pankration avec Askondas: tout vieux qu'il tait et blanchi, il avait
de larges reins, des poignets, des flancs et un thorax superbes.

PHILOKLN.

Assez, assez, tu ne sais ce que tu dis. A quoi bon le thorax pour se
battre au pankration?

BDLYKLN.

Telle est la manire de converser des sages. Mais dis-moi autre chose.
Si tu tais  boire avec des trangers, quel est celui des actes de ta
jeunesse que tu citerais comme le plus viril?

PHILOKLN.

Le plus viril, oui, le plus viril de mes exploits, c'est d'avoir
drob les chalas d'Ergasin.

BDLYKLN.

Tu m'assommes. Quels chalas? Dis comment tu as poursuivi un sanglier,
un livre, fait la course des torches; trouve quelque chose de trs
juvnile.

PHILOKLN.

Ah oui; voici quelque chose de trs juvnile. C'est lorsque, encore
jouvenceau, je poursuivis le coureur Phayllos, qui m'avait insult, et
le battis de deux voix.

BDLYKLN.

Assez. Mais place-toi sur ce lit et apprends  tre un bon convive, un
homme de bonne compagnie.

PHILOKLN.

Comment donc me placer? Dis-moi vite.

BDLYKLN.

Dcemment.

PHILOKLN.

Est-ce ainsi qu'il faut se placer?

BDLYKLN.

Pas du tout.

PHILOKLN.

Comment donc?

BDLYKLN.

carte les genoux, et,  la faon des gymnastes, tends-toi avec
souplesse sur les tapisseries; puis fais l'loge des bronzes, regarde
le plafond, admire les tentures de la cour. Voici l'eau pour les
mains; on apporte les tables: nous soupons; les ablutions sont faites:
nous offrons les libations.

PHILOKLN.

Au nom des dieux, est-ce en rve que nous soupons?

BDLYKLN.

La joueuse de flte s'est fait entendre: les convives sont Thoros,
skhins, Phanos, Kln, et je ne sais quel autre invit dans le
voisinage de la tte d'Akestor. Tu fais partie de la socit: aie soin
de bien suivre les skolies.

PHILOKLN.

Trs bien.

BDLYKLN.

Dis-tu vrai?

PHILOKLN.

Comme pas un habitant de la Diakria ne les suivrait.

BDLYKLN.

Je m'en assure. Je suis Kln: j'entonne le premier le skolie de
Harmodios; tu vas suivre, toi. Il n'y eut jamais dans Athnes...

PHILOKLN.

Un tre aussi mchant, un semblable voleur.

BDLYKLN.

C'est l ce que tu rpondras? Tu es un homme perdu. Il va se mettre 
crier qu'il veut te mettre  mal, te dchirer, te chasser du pays.

PHILOKLN.

Et moi, s'il menace, de par Zeus! je lui en chanterai un autre: Oh!
l'homme! dans ton dsir furieux du pouvoir suprme, tu dtruis la cit
qui dj penche vers sa ruine.

BDLYKLN.

Et lorsque Thoros, couch aux pieds de Kln, lui prendra la main
et chantera: Ami, tu connais l'histoire d'Admtos, aime donc les
braves, par quel skolie lui rpondras-tu?

PHILOKLN.

Je lui dirai avec raison: Il ne s'agit pas de faire le renard et
d'tre l'ami des deux partis.

BDLYKLN.

Aprs lui skhins, fils de Sellos, continuera: C'est un homme sage,
ami des Muses. Il chantera: Richesse et bien vivre  Klitagoras et 
moi, avec les Thessaliens.

PHILOKLN.

Nous en avons beaucoup dpens, toi et moi.

BDLYKLN.

Sur ce point, tu en sais convenablement. Mais allons souper chez
Philoktmn. Enfant, enfant, Khrysos, emporte les plats avec nous,
afin de nous enivrer  notre aise.

PHILOKLN.

Pas du tout: c'est mauvais de boire. Du vin nat le bris des portes,
les coups, les pierres; puis il faut donner de l'argent, au sortir de
l'ivresse.

BDLYKLN.

Mais non, si tu es avec des hommes bons et beaux: ils apaisent
l'offens; ou bien tu dis quelque mot spirituel, un joli conte  la
faon d'sopos ou de Sybaris, que tu as appris  table; tu tournes la
chose en plaisanterie, et il te laisse aller.

PHILOKLN.

Je vais donc apprendre beaucoup de contes, afin de n'encourir aucune
peine, si je fais mal.

BDLYKLN.

Allons, partons: que rien ne nous retienne.

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Souvent il m'a paru que de ma nature j'avais de la finesse, et de la
sottise jamais. Mais combien est suprieur Amynias, fils de Sellos,
de la race de Krobylos, que j'ai vu jadis, nanti d'une pomme et d'une
grenade, manger  la table de Logoras; car il est aussi meurt-de-faim
qu'Antiphn. Il est all en lgation  Pharsalos; mais l, seul,
il communiquait seulement avec les pnestes (domestiques) des
Thessaliens, non moins pneste que les autres.

Bienheureux Automns, que nous te trouvons heureux d'avoir pour
enfants de trs habiles artistes! Le premier, ami de tout le monde,
est un homme fort avis, kithariste accompli, et que la grce
accompagne; le second un acteur d'un incomparable talent. Vient
ensuite Ariphrads, le plus intelligent des trois. Son pre jurait
qu'il n'avait rien appris de personne, et qu'une heureuse nature lui
avait spontanment enseign  jouer de la langue dans les lupanars
qu'il hante chaque jour...

Il y en a qui ont prtendu que je m'tais rconcili avec Kln,
pendant qu'il s'acharnait sur moi, me trpignait et me lardait
d'outrages. Au moment o j'tais mis en pices, ceux du dehors
riaient, en me voyant jeter de hauts cris, n'ayant nul souci de moi,
mais seulement pour savoir si, foul aux pieds, je lancerais quelque
brocard. Ce que voyant, je me suis adouci comme un singe. Et depuis
lors: l'chalas manque  la vigne.

       *       *       *       *       *

XANTHIAS.

Heureuses les tortues d'avoir une carapace! Trois fois heureuses de
l'enveloppe qui recouvre leurs flancs! Avec quelle prudence et quelle
ingniosit vous avez garni votre dos d'une caille pour vous garantir
des coups! Moi je suis mort, sillonn par le bton!

LE CHOEUR.

Qu'y a-t-il, enfant? Car on a le droit d'appeler enfant, ft-il un
vieillard, quiconque reoit des coups.

XANTHIAS.

Il y a que ce n'est plus un vieillard, mais le flau le plus hideux:
il s'est montr de beaucoup le plus pris de vin des convives,
quoiqu'il y et l Hippyllos, Antiphn, Lykn, Lysistratos,
Thophrastos, Phrynikhos. Il les a tous surpasss en effronterie.
Une fois gorg de bons morceaux, il danse, il saute, il pte, il
rit, comme un non rgal d'orge; puis il me rosse gaillardement,
en criant: Enfant! Enfant! Le voyant dans cet tat, Lysistratos
l'apostrophe: Tu me fais l'effet, vieillard, d'une canaille enrichie,
ou d'un baudet courant  la paille. Et l'autre s'crie: Et toi d'une
sauterelle, dont le manteau est us jusqu' la corde, ou de Sthnlos,
dpouill de sa garde-robe. Chacun d'applaudir,  l'exception de
Thophrastos tout seul, qui se mord les lvres, en homme bien appris.
Le vieillard, s'adressant  Thophrastos: Dis-moi donc pourquoi
tu fais le fier et le suffisant, toi qui ne cesses jamais d'tre le
bouffon et le parasite des riches? Ainsi les drape-t-il, chacun 
son tour, de ses railleries grossires, dbitant les propos les plus
ineptes et les plus impertinents. Quand il est bien ivre, il rentre
 la maison, et bat tous ceux qui lui tombent sous la main. Mais le
voici qui s'avance en titubant. Moi, je me sauve pour ne pas recevoir
de coups.

       *       *       *       *       *

PHILOKLN.

Laissez-moi; retirez-vous. Je vais faire gmir quelqu'un de ceux qui
me suivent. Ah! si vous ne dcampez pas, gredins, je vous grille avec
une torche.

BDLYKLN.

Demain tu nous paieras cela  nous tous, malgr tes allures de jeune
homme. Nous viendrons en foule t'assigner.

PHILOKLN.

Ah! ah! m'assigner! Vieux jeu! Sachez donc que je ne puis plus
entendre le mot procs. H! h! h! Cela me suffit. Jetez les urnes.
Tu n'es pas parti? O est l'hliaste? Disparu. Monte ici, mon petit
hanneton d'or; prends cette corde dans ta main: tiens ferme et prends
garde, car la corde est use! Cependant elle ne sera pas fche qu'on
la frotte. Vois comme je t'ai adroitement soustraite aux procds
lesbiens des convives. Pour cela montre-toi reconnaissante envers ma
brochette. Mais tu ne le feras point, tu ne l'essaieras mme pas, je
le sais: tu me tromperas, tu me riras au nez comme tu l'as dj fait
 tant d'autres. Et pourtant si tu voulais maintenant n'tre pas une
mchante, je te promets, quand mon fils sera mort, de te racheter et
de t'avoir pour matresse, bijou mignon. Aujourd'hui je ne dispose pas
de mon bien, parce que je suis jeune et qu'on me surveille de prs.
Mon cher fils m'observe, et il n'est pas commode: c'est un homme 
scier en deux un grain de cumin et  gratter des brins de cresson:
aussi a-t-il peur que je me perde; car il n'a pas d'autre pre que
moi. Mais le voici qui accourt vers toi et moi. Fais bonne contenance
et prends-moi vite ces torches: je vais lui faire un de ces tours de
jeune homme comme il m'en faisait, avant que je fusse initi  ces
mystres.

       *       *       *       *       *

BDLYKLN.

Oh! oh! vieux radoteur, manieur de derrires, tu dsires et tu aimes,
ce me semble, les jolis cercueils; mais, j'en jure par Apolln, ce
n'est pas impunment que tu agiras ainsi.

PHILOKLN.

Comme tu te rgalerais agrablement d'un procs  la sauce piquante!

BDLYKLN.

N'est-ce pas nous jouer d'un vilain tour que d'enlever la joueuse de
flte aux convives?

PHILOKLN.

Quelle joueuse de flte? Bats-tu la campagne comme si tu sortais de la
tombe?

BDLYKLN.

Non pas, de par Zeus! C'est cette Dardanienne que tu as avec toi.

PHILOKLN.

Pas du tout: c'est une torche qui brle en l'honneur des dieux sur
l'Agora.

BDLYKLN.

Une torche, cette donzelle?

PHILOKLN.

Oui, une torche! Tu ne vois pas qu'elle est de toutes les couleurs?

BDLYKLN.

Mais qu'est-ce qu'il y a donc de noir au milieu?

PHILOKLN.

La rsine, sans doute, qui sort de la flamme.

BDLYKLN.

Et du ct inverse n'est-ce pas un derrire?

PHILOKLN.

Non, c'est sans doute une branche de la torche qui ressort par l.

BDLYKLN.

Que dis-tu? Quelle branche? Allons, viens ici.

PHILOKLN.

Ah! ah! Que vas-tu faire?

BDLYKLN.

La prendre, l'emmener et te l'enlever, certain que tu es us et
impuissant  rien faire.

PHILOKLN.

coute-moi un instant. J'assistais aux Jeux Olympiques, lorsque
phoudin combattit glorieusement contre Askondas: il tait vieux, et
pourtant d'un coup de poing le vieux renversa le jeune. Ainsi prends
garde de recevoir quelques pochons sur l'oeil.

BDLYKLN.

De par Zeus! tu connais bien Olympia.

       *       *       *       *       *

UNE BOULANGRE.

A moi,  l'aide, je t'en conjure au nom des dieux! Cet homme m'a mise
 mal en me frappant avec sa torche; il a jet par terre dix pains
d'une obole, et quatre autres par-dessus le march.

BDLYKLN.

Vois-tu ce que tu as fait? Des affaires, des procs, voil ce que nous
attire ton ivrognerie.

PHILOKLN.

Pas du tout. Des contes spirituels arrangeront tout cela. Je saurai
bien me raccommoder avec elle.

LA BOULANGRE.

Non, non, par les deux Desses! tu ne te seras pas moqu impunment
de Myrtia, fille d'Ankylin et de Sostrata, en venant gter ma
marchandise.

PHILOKLN.

coute, femme; je veux te raconter une jolie histoire.

LA BOULANGRE.

Non, de par Zeus! mon pauvre homme!

PHILOKLN.

sopos, un soir, revenant de souper, tait poursuivi par les
aboiements d'une chienne effronte et prise de vin. Chienne, chienne,
lui dit-il, de par Zeus! si tu changeais ta mchante langue contre un
morceau de pain,  mon avis, tu me semblerais sage.

LA BOULANGRE.

Tu te moques de moi. Qui que tu sois, je t'assignerai devant les
agoranomes pour dommages faits  ma marchandise, et j'ai pour tmoin
Khrphn que voici.

PHILOKLN.

Par Zeus! coute-moi donc, si je dis quelque chose qui t'agre. Un
jour Lasos et Simonids se faisaient concurrence. Lasos dit: Cela
m'est bien gal.

LA BOULANGRE.

Vraiment, mon cher homme?

PHILOKLN.

Et toi, Khrphn, tu vas donc servir de tmoin  une femme au teint
jaune,  une Ino, qui d'un rocher se jette aux pieds d'Euripids?

BDLYKLN.

En voici un autre, qui a l'air de vouloir t'assigner: il a un tmoin
avec lui.

UN ACCUSATEUR.

Malheureux que je suis! Vieillard, je t'assigne pour outrage.

BDLYKLN.

Pour outrage? Non, non; ne l'assigne pas, au nom des dieux! Je te
ferai en sa place telle rparation que tu fixeras, et je t'en saurai
gr.

PHILOKLN.

Et moi j'entre volontiers en arrangement avec lui. Je conviens de
l'avoir battu, lapid; mais viens ici. T'en rapportes-tu  moi pour
la somme d'argent qu'exige l'affaire et pour rester toujours amis, ou
prfres-tu la fixer?

L'ACCUSATEUR.

Dis toi-mme; car je n'ai besoin ni de procs, ni d'affaires.

PHILOKLN.

Un Sybarite tombe d'un char, et peu s'en faut qu'il ne se fende
trs grivement la tte, vu qu'il n'tait pas trs fort en science
hippique. Un de ses amis survient, qui lui dit: Que chacun fasse son
mtier! De mme toi, tu n'as qu' courir chez Pittalos.

BDLYKLN.

Rien de chang en toi, tu as toujours la mme humeur.

L'ACCUSATEUR, _ son tmoin_.

Souviens-toi bien, toi, de ce qu'il a rpondu.

PHILOKLN.

coute, ne t'en va pas. Un jour,  Sybaris, une femme brise un
coffret.

L'ACCUSATEUR.

Je te prends  tmoin.

PHILOKLN.

Le coffret prend un tmoin. Le Sybarite lui dit: Par Kora, laisse
donc l tous ces tmoignages, et achte des ligatures, tu feras preuve
de plus de bon sens.

L'ACCUSATEUR.

Fais l'insolent jusqu' ce que l'arkhonte appelle l'affaire.

BDLYKLN.

Par Dmtr! tu ne resteras pas ici davantage, mais je t'enlve et je
t'emporte.

PHILOKLN.

Que fais-tu?

BDLYKLN.

Ce que je fais? Je veux te porter d'ici dans la maison: autrement, les
tmoins manqueront aux accusateurs.

PHILOKLN.

Un jour sopos tant  Delphoe...

BDLYKLN.

Cela m'est bien gal.

PHILOKLN.

Est accus d'avoir vol un vase consacr au Dieu. Alors il leur
raconte comment l'escarbot...

BDLYKLN.

La peste! tu m'assommes avec tes escarbots.

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Je t'envie pour ton bonheur, vieillard. Quelle diffrence avec ses
habitudes frugales et son existence! Instruit maintenant d'une
manire tout autre, il va sans doute changer de sentiment au sujet des
jouissances et de la mollesse. Peut-tre cependant ne voudra-t-il pas;
car il est difficile de renoncer au naturel que l'on a toujours eu.
Bien des gens l'ont fait pourtant, et entrant dans les ides d'autrui
ont chang leurs manires. Du moins j'accorderai, avec tous les hommes
sages, beaucoup d'loges,  cause de sa sagesse et de l'affection
qu'il a pour son pre, au fils de Philokln. Je n'ai jamais rencontr
quelqu'un de plus aimable, jamais caractre ne m'a inspir une si
folle affection et ne m'a fait m'panouir ainsi. Sur quel point de la
discussion s'est-il laiss battre, quand il voulait ramener son pre 
des faons plus honorables?

       *       *       *       *       *

XANTHIAS.

Par Dionysos! je ne sais quel mauvais gnie a tout mis sens dessus
dessous dans notre maison. A peine le vieux, aprs avoir bu pendant
longtemps, a-t-il entendu les sons de la flte, que, le coeur plein de
joie, il s'est mis  danser, toute la nuit, et  reproduire la vieille
chorgraphie de Thespis. Il prtend dmontrer tout de suite, en
dansant, que les tragiques de nos jours sont des radoteurs.

PHILOKLN.

Qui donc se tient  l'entre du vestibule?

XANTHIAS.

Voil le flau qui approche.

PHILOKLN.

Abaissez les barrires: voici le commencement de la figure.

XANTHIAS.

C'est bien plutt le commencement de la folie.

PHILOKLN.

Elle courbe mes flancs avec violence. Comme mes narines mugissent!
Comme mes vertbres rsonnent!

XANTHIAS.

Prends de l'ellbore!

PHILOKLN.

Phrynikhos est un coq qui jette l'pouvante.

XANTHIAS.

Gare les coups de pied!

PHILOKLN.

Sa jambe lance des ruades jusqu'au ciel: son derrire est bant.

XANTHIAS.

Fais donc attention!

PHILOKLN.

Maintenant les articulations de mes membres jouent avec souplesse.

XANTHIAS.

Ce n'est pas bon tout cela, de par Zeus! c'est de la folie.

PHILOKLN.

Voyez, maintenant; j'appelle et dfie les antagonistes. Si quelque
tragique prtend danser avec grce, qu'il vienne ici jouter avec moi.
Y a-t-il quelqu'un ou n'y a-t-il personne?

XANTHIAS.

Un seul que voici.

PHILOKLN.

Et quel est le malheureux?

XANTHIAS.

Le second fils de Karkinos.

PHILOKLN.

Je n'en ferai qu'une bouche. Je l'anantirai sous une emmlie de
coups. En fait de rhythme, il n'y entend rien.

XANTHIAS.

Mais, malheureux, il y a un second tragique de la dynastie des
Karkinos, qui se prsente: c'est le frre de l'autre.

PHILOKLN.

De par Zeus! j'en fais mon dner.

XANTHIAS.

Mais, de par Zeus! tu n'auras que des cancres: voici encore un
troisime Karkinos.

PHILOKLN.

Qui est-ce qui rampe donc ainsi? une crevisse ou un faucheux?

BDLYKLN.

C'est un pinnotre, le plus petit de sa race, celui qui fait de la
tragdie.

PHILOKLN.

O Karkinos, heureux pre d'une belle ligne, quelle foule de roitelets
vient s'abattre ici! Cependant il faut jouter avec eux, infortun!
Prparez pour eux de la saumure, si je suis vainqueur.

LE CHOEUR.

Allons! laissons-leur  tous un peu d'espace, afin qu'ils pirouettent
devant nous,  leur aise. Voyons, enfants renomms d'un dieu marin,
bondissez sur le sable et sur le rivage de la mer strile, frres
des squilles. Agitez en rond votre pied lger; faites des carts 
la faon de Phrynikhos, si bien que, voyant vos jambes en l'air, les
spectateurs se rcrient. Tourne, pirouette, frappe-toi le ventre,
lance ta jambe vers le ciel: devenez des toupies. Voici venir ton
illustre pre, le souverain des mers, merveill de sa postrit,
si virilement pourvue. Mais conduisez-nous vite, si bon vous semble,
jusqu' la porte, et dansez; car jamais personne jusqu'ici n'a vu un
choeur dansant terminer une trygdie.

FIN DES GUPES




LA PAIX

(L'AN 419 AVANT J.-C.)


Le sujet de _la Paix_ est le mme que celui des _Acharniens_:
seulement la paix, qui dans cette comdie n'est le voeu que d'un
seul homme, est ici l'objet des dsirs de tout le monde. Le vigneron
Tryge, mont sur un escarbot, arrive  la porte de l'Olympe et
dcouvre la Paix dans une caverne profonde o elle a t enferme
par la Guerre. Avec l'aide de tous les hommes de bonne volont, il
la dlivre. La joie et les ftes renaissent de toutes parts. Tryge
pouse l'Abondance, compagne de la Paix, et le Choeur chante en vers
charmants les loisirs de la vie rustique.




PERSONNAGES DU DRAME

    DEUX ESCLAVES DE TRYGOS.
    TRYGOS.
    PETITES FILLES DE TRYGOS.
    HERMS.
    LA GUERRE.
    LE VACARME.
    CHOEUR DE LABOUREURS.
    HIROKLS, devin.
    HELLNES de diffrentes villes, }
    LA PAIX,                        }
    OPRA,                          }
    THORIA,                        }  personnages muets.
    LAMAKHOS,                       }
    UN PRYTANE,                     }
    UN FABRICANT DE FAUX.
    UN FABRICANT D'AIGRETTES.
    UN MARCHAND DE CUIRASSES.
    UN FABRICANT DE TROMPETTES.
    UN FABRICANT DE CASQUES.
    UN POLISSEUR DE LANCES.
    UN FILS DE LAMAKHOS.
    UN FILS DE KLONYMOS.

_La scne se passe d'abord devant la maison de Trygos, puis  la
porte du Ciel, et de nouveau sur la Terre._




LA PAIX


PREMIER ESCLAVE.

Apporte, apporte au plus vite de la pte pour l'escarbot.

SECOND ESCLAVE.

Voici. Donne  ce maudit insecte; jamais il n'aura mang de meilleure
pte.

PREMIER ESCLAVE.

Donne-lui-en une autre, ptrie de crottin d'ne.

SECOND ESCLAVE.

Voil encore.

PREMIER ESCLAVE.

O donc est celle que tu apportais  l'instant?

SECOND ESCLAVE.

Ne l'a-t-il pas mange?

PREMIER ESCLAVE.

Oui, de par Zeus! il l'a roule dans ses pattes et l'a avale en
entier. Fais-en tout de suite beaucoup, et paisse.

SECOND ESCLAVE.

Vidangeurs, au nom des dieux, venez  mon aide, si vous ne voulez pas
me voir suffoquer.

PREMIER ESCLAVE.

Encore! Encore! Donne-m'en d'un enfant qui sert d'htare; car
l'escarbot dit qu'il l'aime bien broye.

SECOND ESCLAVE.

Voici. Je me crois, citoyens,  l'abri d'un soupon: on ne dira pas
qu'en ptrissant la farine, je la mange.

PREMIER ESCLAVE.

Ah! Pouah! Apporte-m'en une autre, puis une autre, et ptris-en une
autre encore.

SECOND ESCLAVE.

Par Apolln! je ne puis: je suis incapable de supporter cette sentine.

PREMIER ESCLAVE.

Je vais donc rentrer la bte et la sentine avec elle.

SECOND ESCLAVE.

Et, de par Zeus! tout cela aux corbeaux, et toi par-dessus le march!
Que l'un de vous me dise, s'il le sait, o je pourrai acheter un nez
sans trous. Car je ne connais pas de mtier plus misrable que de
ptrir de la pte pour la donner  un escarbot. Un porc, quand nous
allons  la selle, un chien, en avalent sans faon. Mais celui-ci fait
le fier et le ddaigneux, et il ne juge pas  propos de manger, si je
ne lui prsente, comme  une femme, aprs avoir pass toute la journe
 la ptrir, une galette feuillete. Mais je vais regarder s'il a
fini son repas: entr'ouvrons seulement la porte, pour qu'il ne me voie
point. Courage, ne t'arrte pas de manger, jusqu' ce que tu en crves
sans t'en apercevoir. Comme il se courbe, l'animal, sur sa pte! On
dirait un lutteur: il avance les mchoires; il promne de-ci de-l
sa tte et ses deux pattes,  la faon de ceux qui tournent de gros
cbles pour les vaisseaux. Quelle bte hideuse, puante et vorace! De
quelle divinit est-elle l'emblme, je ne sais. Il ne me semble pas
que ce soit d'Aphrodit, ni des Kharites, assurment.

PREMIER ESCLAVE.

De qui donc?

SECOND ESCLAVE.

Il n'y a pas moyen que ce soit un prsage de Zeus prt  descendre.

PREMIER ESCLAVE.

Maintenant, parmi les spectateurs, quelque jeune homme, qui se pique
de sagesse, se met sans doute  dire: Qu'est-ce que cela? A quoi bon
l'escarbot? Et un Ionien, assis  ses cts, lui rpond: Selon
moi, cela fait allusion  Kln, qui, sans pudeur, se nourrissait de
fiente. Mais je rentre donner  boire  l'escarbot.

SECOND ESCLAVE.

Moi, je vais expliquer le sujet aux enfants, aux jeunes gens, aux
hommes faits, aux vieillards et  tous ceux qui se croient quelque
supriorit. Mon matre a une trange folie, non pas la vtre, mais
une folie nouvelle tout  fait. Le jour entier, les yeux au ciel et la
bouche bante, il invective contre Zeus: O Zeus! dit-il, que veux-tu
donc faire? Dpose ton balai; ne balaie pas la Hellas.

TRYGOS, _hors de la scne_.

Ea! Ea!

SECOND ESCLAVE.

Silence! Je crois entendre sa voix.

TRYGOS.

O Zeus! que veux-tu donc faire de notre peuple? Tu ne t'aperois pas
que tu graines nos villes!

SECOND ESCLAVE.

Voil prcisment la maladie dont je vous parlais: vous entendez un
chantillon de ses manies. Mais les propos qu'il tenait au dbut de
son accs de bile, vous allez les apprendre. Il se disait, ici, 
lui-mme: Comment pourrais-je aller tout droit chez Zeus? Puis,
fabriquant de petites chelles, il y grimpait du ct du ciel,
jusqu'au moment o il se cassa la tte en dgringolant. Mais hier,
tant malheureusement sorti je ne sais o, il a ramen un escarbot,
gros comme l'tna, et m'a forc d'en tre le palefrenier; puis,
lui-mme, le caressant comme un poulain: Mon petit Pgasos, dit-il,
gnreux volatile, puisses-tu, dans ton essor, me conduire droit chez
Zeus! Mais je vais me pencher pour voir ce qu'il fait l dedans. Ah!
quel malheur! Accourez ici, accourez, voisins! Mon matre s'envole
l-haut,  cheval, dans les airs, sur un escarbot!

TRYGOS.

Tout doux, tout doux, du calme, ma monture: ne t'enlve pas firement
d'abord et d'une force trop confiante; attends que tu aies su et
assoupli les forces de tes membres par un vigoureux battement d'ailes.
Ne va pas me lcher une mauvaise odeur, je t'en conjure: si tu le
faisais, mieux et valu rester dans notre logis.

SECOND ESCLAVE.

Mon matre et seigneur, tu deviens fou!

TRYGOS.

Silence! silence!

SECOND ESCLAVE.

Pourquoi chevauches-tu ainsi  travers les nuages?

TRYGOS.

C'est pour le bien de tous les Hellnes que je vole, et que je tente
une entreprise hardie et nouvelle.

SECOND ESCLAVE.

Pourquoi voles-tu? Pourquoi te mets-tu, sans cause, hors de bon sens?

TRYGOS.

Il nous faut des paroles de bon augure; pas un mot dfavorable, mais
des cris d'allgresse. Recommande aux hommes de se taire, de boucher
les latrines et les gouts avec des briques neuves, et de mettre une
clef  leurs derrires.

SECOND ESCLAVE.

Pas moyen de me taire, si tu ne dis pas o tu as l'intention de voler.

TRYGOS.

O veux-tu, si ce n'est chez Zeus, vers le ciel?

SECOND ESCLAVE.

Dans quelle intention?

TRYGOS.

Pour lui demander ce qu'il a dcid de faire de tous les Hellnes.

SECOND ESCLAVE.

Et s'il ne te dit rien de catgorique?

TRYGOS.

Je l'accuserai de livrer la Hellas aux Mdes.

SECOND ESCLAVE.

Par Dionysos! jamais de mon vivant!

TRYGOS.

Il n'en peut pas tre autrement.

SECOND ESCLAVE.

Iou! Iou! Iou! pauvres fillettes, votre pre vous abandonne; il vous
laisse seules; il monte au ciel en cachette. Conjurez votre pre, 
malheureuses enfants!

       *       *       *       *       *

UNE FILLE DE TRYGOS.

Mon pre, mon pre, est-il vrai le bruit qui court dans notre maison?
On dit que, nous quittant pour le pays des oiseaux, tu vas chez
les corbeaux et disparatre. Y a-t-il l quelque chose de rel?
Dis-le-moi, mon pre, pour peu que tu m'aimes.

TRYGOS.

C'est  croire, mes enfants. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous
me fendez le coeur, quand vous me demandez du pain, en m'appelant
papa, et que je n'ai pas chez moi une parcelle d'argent, ni rien du
tout. Mais si je russis,  mon retour, vous aurez un gros gteau et
une gifle pour assaisonnement.

LA JEUNE FILLE.

Mais par quel moyen feras-tu ce trajet? Car ce n'est pas un navire qui
te conduira sur cette route.

TRYGOS.

J'irai sur une monture aile et non sur un vaisseau.

LA JEUNE FILLE.

Et quelle ide as-tu de harnacher un escarbot pour monter chez les
dieux, mon petit papa?

TRYGOS.

On voit dans les fables d'sopos qu'il s'est trouv le seul des
animaux parvenu chez les dieux en volant.

LA JEUNE FILLE.

Tu nous racontes une fable incroyable, petit pre, comme quoi un
animal si puant est all chez les dieux.

TRYGOS.

Il y est all, au temps jadis, par haine de l'aigle, et pour en faire
rouler les oeufs, afin de se venger.

LA JEUNE FILLE.

Tu aurais d plutt monter le cheval ail Pgasos; tu aurais eu pour
les dieux un air plus tragique.

TRYGOS.

Mais, petite sotte, il m'et fallu double ration, tandis que tout ce
que j'aurai mang servira de fourrage  ma monture.

LA JEUNE FILLE.

Et s'il vient  tomber dans les profondeurs de la plaine liquide,
comment en pourra-t-il sortir, tant ail?

TRYGOS.

J'ai un gouvernail fait pour cela, et j'en userai: mon vaisseau sera
un escarbot construit  Naxos.

LA JEUNE FILLE.

Et quel port te recevra dans ton naufrage?

TRYGOS.

Au Pireus, n'y a-t-il pas le port de l'Escarbot?

LA JEUNE FILLE.

Prends bien garde de chopper et de choir de l-haut! Devenu boiteux,
tu fournirais un sujet  Euripids, et tu deviendrais une tragdie.

TRYGOS.

Je veillerai  tout cela. Adieu! (_Les jeunes filles s'en vont._)
Et vous, pour qui je me donne la peine de ces peines, ne ptez ni
ne chiez de trois jours. Car si, en planant au-dessus des nuages,
l'escarbot flairait quelque odeur, il me jetterait la tte en bas,
et adieu mes esprances. Mais voyons, Pgasos, vas-y gaiement; fais
rsonner ton frein d'or; mets en mouvement tes oreilles luisantes.
Que fais-tu? que fais-tu? Pourquoi baisses-tu ton nez du ct des
latrines? lance-toi hardiment de terre, dploie tes ailes rapides;
monte tout droit au palais de Zeus; dtourne tes narines du caca, de
ta pture quotidienne. Oh! l'homme! que fais-tu, toi, qui chies dans
le Pireus, prs de la maison des prostitues? Tu vas me faire tuer,
tu vas me faire tuer! Enfouis-moi cela! Apportes-y un gros tas de
terre, plante par-dessus du serpolet et rpands-y des parfums! S'il
m'arrivait malheur, en tombant de l-haut, ma mort coterait cinq
talents  la ville de Khios, en raison de ton derrire. Mais, au fait,
j'ai grand'peur, et je n'ai plus le mot pour rire. Oh! machiniste,
fais attention  moi! Je sens dj quelque vent rouler autour de
mon nombril. Si tu n'y prends garde, je vais faire de la pture pour
l'escarbot. Mais il me semble que je suis prs des dieux, et je vois
la demeure de Zeus. O donc est le portier de Zeus? N'ouvrez-vous pas?
(_La scne change et reprsente le Ciel._)

HERMS.

D'o me vient cette odeur de mortel? O divin Hrakls, qu'est-ce que
cette bte?

TRYGOS.

Un hippokantharos.

HERMS.

O coquin, impudent, effront, sclrat, trs sclrat, plus que
trs sclrat, comment es-tu mont ici,  sclratissime parmi les
sclrats? Quel est ton nom? Ne le diras-tu pas?

TRYGOS.

Sclratissime.

HERMS.

Quel est ton pays? Dis-le-moi.

TRYGOS.

Sclratissime.

HERMS.

Quel est ton pre?

TRYGOS.

A moi? Sclratissime.

HERMS.

Par la Terre! tu es un homme mort, si tu ne me dis pas quel est ton
nom?

TRYGOS.

Trygos d'Athmonia, honnte vigneron, pas sykophante, ni ami des
affaires.

HERMS.

Pour quoi viens-tu?

TRYGOS.

Pour t'apporter des viandes.

HERMS.

O pauvre homme, comment es-tu venu?

TRYGOS.

O gourmand, tu vois que je n'ai plus l'air  tes yeux d'un
sclratissime. Voyons, maintenant, appelle-moi Zeus.

HERMS.

I, i, i! Tu n'es pas encore prs de te trouver  ct des dieux.
Ils sont partis hier: ils ont dmnag.

TRYGOS.

Pour quel endroit de la Terre?

HERMS.

De la Terre, dis-tu?

TRYGOS.

Oui, et o cela?

HERMS.

Tout  fait loin; absolument au fond de la calotte du Ciel.

TRYGOS.

Comment alors as-tu t laiss seul ici?

HERMS.

Pour avoir l'oeil sur le reste du mobilier des dieux, les petits pots,
les tablettes, les petites amphores.

TRYGOS.

Et pourquoi les dieux ont-ils dmnag?

HERMS.

Par colre contre les Hellnes. A l'endroit o ils taient eux-mmes,
ceux-ci ont log la Guerre, en vous livrant absolument  sa
discrtion. Eux alors sont alls demeurer le plus haut possible, afin
de ne plus voir vos combats et de ne plus entendre vos supplications.

TRYGOS.

Et pourquoi nous traitent-ils ainsi? Dis-le-moi.

HERMS.

Parce que vous avez prfr la guerre, lorsque souvent ils vous ont
mnag la paix. Si les Lakoniens remportaient le plus mince avantage,
ils disaient: Par les deux Dieux, aujourd'hui les Attiques nous
la paieront. Et s'il arrivait quelque succs  vous, Attiques,
vainqueurs  votre tour, quand les Lakoniens venaient traiter de la
paix, vous disiez tout de suite: On nous trompe par Athna, par Zeus,
il ne faut pas s'y fier. Ils reviendront tant que nous aurons Pylos.

TRYGOS.

C'est bien l le sens local de nos paroles.

HERMS.

Aussi je ne sais si jamais vous reverrez la Paix.

TRYGOS.

O donc est-elle alle?

HERMS.

La Guerre l'a plonge dans une caverne profonde.

TRYGOS.

Laquelle?

HERMS.

L, en bas. Tu vois que de pierres elle a entasses, afin que vous ne
la repreniez jamais.

TRYGOS.

Dis-moi, que machine-t-elle de faire contre nous?

HERMS.

Je ne sais, sauf une chose, c'est qu'elle a apport hier soir un
mortier d'une grandeur norme.

TRYGOS.

Et que veut-elle faire de ce mortier?

HERMS.

Elle veut y piler les villes. Mais je m'en vais, car, si je ne
m'abuse, elle est sur le point de sortir: elle fait un vacarme l
dedans!

TRYGOS.

Malheur  moi! Je me sauve; car il me semble entendre moi-mme le
fracas du mortier belliqueux.

       *       *       *       *       *

LA GUERRE. _Elle arrive tenant un mortier._

Ah! mortels, mortels, mortels, infortuns, comme vous allez craquer
des mchoires!

TRYGOS.

Seigneur Apolln, quelle largeur de mortier! Que de mal dans le seul
regard de la Guerre! Est-ce donc l ce monstre que nous fuyons, cruel,
redoutable, solide sur ses jambes?

LA GUERRE.

Ah! Prasi, trois fois, cinq fois, mille fois malheureuse, la voil
perdue!

TRYGOS.

Cela, citoyens, n'est pas encore notre affaire: le coup porte sur la
Lakonie.

LA GUERRE.

O Mgara, Mgara, comme tu vas tre absolument broye et mise en
hachis. Bab! Babax!

TRYGOS.

Quel torrent de larmes amres chez les Mgariens!

LA GUERRE.

Io! Siklia, toi aussi tu vas prir.

TRYGOS.

Quelle malheureuse cit sera rduite en poudre?

LA GUERRE.

Voyons, versons aussi l dedans de ce miel attique.

TRYGOS.

Hol! je te conseille d'un autre miel. Celui-ci cote quatre oboles:
mnage le miel attique.

LA GUERRE.

Esclave, esclave, Vacarme!

       *       *       *       *       *

LE VACARME.

Pourquoi m'appelles-tu?

LA GUERRE.

Je te ferai pleurer  chaudes larmes. Tu es donc rest sans rien
faire? A toi ce coup de poing!

LE VACARME.

Il est dur! Hlas! hlas! malheureux que je suis,  mon matre! Est-ce
qu'il a de l'ail dans le poing?

LA GUERRE.

Cours me chercher un pilon.

LE VACARME.

Mais nous n'en avons point, mon matre; nous ne sommes emmnags que
d'hier.

LA GUERRE.

Eh bien, cours en chercher un chez les Athniens, et vivement.

LE VACARME.

J'y vais, de par Zeus! et si je n'en ai pas, j'aurai  pleurer.

TRYGOS.

Ah! que ferons-nous, chtifs mortels? Voyez combien est grand le pril
qui nous menace. S'il revient apportant le pilon, l'autre va piler les
villes  son aise. Par Dionysos! qu'il prisse avant de revenir avec
l'instrument!

LA GUERRE.

Eh bien?

LE VACARME.

Quoi?

LA GUERRE.

Tu n'apportes rien?

LE VACARME.

Malechance! Les Athniens ont perdu leur pilon, ce corroyeur qui
bouleversait la Hellas.

TRYGOS.

O Athna, vnrable souveraine, comme cet homme a bien fait de
disparatre dans l'intrt de la cit, avant de nous avoir servi son
hachis!

LA GUERRE.

Va donc en chercher un autre  Lakdmn, et finis vite.

LE VACARME.

C'est cela, matresse...

LA GUERRE.

Reviens au plus tt.

TRYGOS.

Citoyens, qu'allons-nous devenir? Voici le grand combat! Si quelqu'un
de vous se trouve initi aux mystres de Samothrak, c'est le moment
de souhaiter une entorse  l'envoy.

LE VACARME.

Hlas! hlas! malheureux que je suis, malheureux et trois fois
malheureux!

LA GUERRE.

Qu'est-ce donc? Tu n'apportes rien encore?

LE VACARME.

Les Lakdmoniens ont aussi perdu leur pilon.

LA GUERRE.

Comment, sclrat?

LE VACARME.

Du ct de la Thrak, ils l'avaient prt  d'autres, et ils l'ont
perdu.

TRYGOS.

Quelle chance! quelle chance! Peut-tre que tout ira bien.
Rassurez-vous, mortels!

LA GUERRE.

Prends tout cet attirail, et remporte-le. Je rentre et je vais faire
moi-mme un pilon.

       *       *       *       *       *

TRYGOS.

Voici l'instant de rpter ce que chantait Datis, en se caressant au
milieu du jour: Quel plaisir, quel dlice, quelle jouissance!
C'est le bon moment pour vous, hommes de la Hellas, o, dlivrs des
affaires et des combats, vous allez tirer de prison la Paix, chre 
tous, avant qu'un autre pilon y mette obstacle. Allons, laboureurs,
marchands, artisans, ouvriers, mtques, trangers, insulaires,
venez ici; peuple de partout, prenez au plus vite pioches, leviers et
cbles. Nous pouvons aujourd'hui saisir la coupe du Bon Gnie.

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Que chacun coure de tout coeur et promptement  la dlivrance! O
Panhellnes, secourons-nous plus que jamais aprs avoir mis fin aux
batailles et aux luttes sanglantes. Car le jour a brill ennemi de
Lamakhos. Toi, s'il y a quelque chose  faire, donne-nous des
ordres; sers-nous d'architecte: car il n'y a pas moyen, selon moi,
aujourd'hui, de reculer, avant que les leviers et les machines aient
ramen  la lumire la plus grande de toutes les desses et la plus
amie des vignes.

TRYGOS.

Vous tairez-vous? Que votre joie de la tournure des affaires ne
rveille pas la Guerre qui est l dedans: plus de cris!

LE CHOEUR.

Nous nous rjouissons d'entendre cet dit: ce n'est plus comme de
venir avec des vivres pour trois jours.

TRYGOS.

Prenez garde que ce Kerbros de l-dessous ne s'emporte et ne crie,
comme lorsqu'il tait ici, et ne nous empche de ramener la Desse.

LE CHOEUR.

Non, dsormais on ne nous la ravira plus, une fois qu'elle sera venue
entre nos bras. Ah! ah! ah!

TRYGOS.

Vous voulez donc me tuer, vilaines gens, en ne cessant pas vos cris?
Le monstre va s'lancer et fouler tout aux pieds.

LE CHOEUR.

Qu'il bouleverse, qu'il crase, qu'il trouble tout; notre joie
aujourd'hui ne saurait cesser.

TRYGOS.

O malheur! Qu'avez-vous donc, bonnes gens? N'allez pas, au nom des
dieux, gter par vos danses une si belle affaire!

LE CHOEUR.

Ce n'est pas que je veuille danser, mais de plaisir, et sans que je
les meuve, mes deux jambes sautillent.

TRYGOS.

N'allons pas plus loin; cessez, cessez de sautiller.

LE CHOEUR.

Voil, je cesse.

TRYGOS.

Tu le dis, mais tu ne cesses pas.

LE CHOEUR.

Laisse-moi donc encore esquisser un pas, et point davantage.

TRYGOS.

Celui-l seulement, et ne dansez plus, mais pas du tout.

LE CHOEUR.

Nous ne danserons plus, si nous te sommes utiles  quelque chose.

TRYGOS.

Mais vous le voyez, vous n'avez pas encore cess.

LE CHOEUR.

De par Zeus! nous lanons encore la jambe droite, et c'est fini.

TRYGOS.

Je vous le permets pour que vous ne me chagriniez plus.

LE CHOEUR.

Oui, mais la gauche veut ncessairement tre de la partie. Je suis
joyeux, je pte, je ris, plus mme que si j'avais dpouill la
vieillesse; j'chappe au bouclier.

TRYGOS.

Ne vous rjouissez pas encore; car vous ne savez ce qu'il en est
prcisment. Mais quand nous la tiendrons, alors rjouissez-vous,
criez, riez! Il vous sera permis, en effet, de naviguer, de demeurer,
de faire l'amour, de dormir, de prendre part aux pangyries et aux
thories, de banqueter, de jouer au kottabe, de mener une vie de
Sybarite et de crier: Iou! Iou!

LE CHOEUR.

Puiss-je voir un si beau jour! J'ai endur bien des peines et des
lits de jonche chus  Phormin. Tu ne trouveras plus en moi un juge
svre, dur, intraitable, ni d'une humeur inflexible, comme jadis;
mais tu me verras rempli de douceur, rajeuni de plusieurs annes,
quand j'aurai t dbarrass des ennuis. Depuis un temps suffisant
nous nous tuons, nous nous reintons, courant vers le Lykion ou
hors du Lykion, avec la lance, avec le bouclier; mais comment te
serons-nous le plus agrables? Voyons, parle, puisqu'une heureuse
fortune t'a choisi pour notre chef.

TRYGOS.

Voyons un peu par quel moyen nous enlverons ces pierres.

       *       *       *       *       *

HERMS.

Sclrat, impudent, que prtends-tu faire?

TRYGOS.

Rien de mal,  la faon de Killikn.

HERMS.

C'est fait de toi, misrable!

TRYGOS.

Sans doute, si le sort dcide de moi; car Herms, je le sais, dirigera
le hasard.

HERMS.

Tu es mort, ananti.

TRYGOS.

Et quel jour?

HERMS.

Tout de suite.

TRYGOS.

Mais je n'ai encore achet ni orge, ni fromage, en homme qui doit
mourir.

HERMS.

Cependant tu as t gentiment frott.

TRYGOS.

Comment se fait-il que je n'en aie ressenti aucune jouissance?

HERMS.

Ignores-tu que Zeus a dcrt la peine de mort contre quiconque
dterrera la prisonnire?

TRYGOS.

Alors il est de toute ncessit que je meure?

HERMS.

Sois-en certain.

TRYGOS.

Prte-moi alors trois drakhmes pour acheter un petit cochon; car il
faut que je me fasse initier avant de mourir.

HERMS.

O Zeus, qui fais gronder la foudre!

TRYGOS.

Au nom des dieux, matre, ne nous dnonce pas, je t'en conjure.

HERMS.

Je ne puis me taire.

TRYGOS.

Je t'en prie, par les viandes que je me suis empress de t'offrir en
arrivant.

HERMS.

Mais, animal, Zeus va m'anantir, si je ne crie pas bien haut et si je
ne rvle tout cela.

TRYGOS.

Ne rvle rien, je t'en supplie, mon petit Herms... Eh bien!
vous autres, qu'est-ce que vous faites l? Vous restez immobiles.
Malheureux! parlez donc; autrement, il va tout rvler.

LE CHOEUR.

Ne le fais pas, seigneur Herms, pas du tout! Si c'est avec plaisir
que tu sais avoir mang le petit cochon que je t'ai offert, ne
considre pas cette offre comme de peu de valeur, dans la circonstance
actuelle.

TRYGOS.

N'entends-tu pas comme ils te flattent, souverain matre?

LE CHOEUR.

Que ta colre ne reprenne pas le dessus, devant nos supplications;
laisse-nous dlivrer la Desse. Sois-nous favorable,  le plus
philanthrope, le plus gnreux des dieux, s'il est vrai que tu as
en horreur les aigrettes et les sourcils de Pisandros. Les victimes
sacres, les offrandes magnifiques,  mon matre, te seront prodigues
par nos mains, et toujours.

TRYGOS.

Voyons, je t'en conjure, prends piti de leurs prires: ils t'honorent
mieux que jamais.

HERMS.

En effet, ils sont aujourd'hui plus voleurs que jamais.

TRYGOS.

Je te dirai la chose terrible, norme, machine contre tous les dieux.

HERMS.

Allons, parle: peut-tre me convaincras-tu.

TRYGOS.

La Lune et ce vaurien de Soleil conspirent depuis longtemps contre
vous et veulent livrer la Hellas aux Barbares.

HERMS.

Et pourquoi agissent-ils ainsi?

TRYGOS.

Parce que, de par Zeus! c'est  vous que nous offrons des sacrifices,
tandis que c'est  eux que sacrifient les Barbares. Aussi est-il
naturel qu'ils veuillent vous voir tous extermins, afin de recevoir
les offrandes faites aux dieux.

HERMS.

Voil pourquoi, depuis longtemps, ils trichent tous deux sur la dure
des jours et rognent frauduleusement de leur disque.

TRYGOS.

Oui, de par Zeus! Ainsi, cher Herms, viens-nous rsolument en aide
et dlivre avec nous la captive. Et dsormais c'est  toi, Herms,
que seront consacres les grandes Panathna et les autres ftes en
l'honneur des dieux, Mystres, Dipolia, Adonia. Partout les villes,
dbarrasses de leurs maux, offriront des sacrifices  Herms
Prservateur. Et tu auras encore bien d'autres avantages: moi,
d'abord, je te fais prsent de cette coupe pour les libations.

HERMS.

Ah! je suis toujours sensible aux coupes d'or. A votre oeuvre donc,
braves gens! Pioches en main, entrez dans la caverne, et cartez au
plus vite les pierres.

LE CHOEUR.

Nous y sommes; mais toi, le plus habile des dieux, dis-nous en bon
ouvrier ce qu'il faut faire; pour le reste, tu ne nous trouveras pas
insouciants  la besogne.

TRYGOS.

Voyons, alors; toi, tends vite la coupe, et prludons par les
libations  notre travail, en invoquant les dieux! Libation! Libation!
Silence! Par ces libations, demandons que ce jour soit pour tous les
Hellnes la source de mille biens, et que quiconque aura bravement mis
la main  ces cbles, ce mme homme ne la mette pas au bouclier.

LE CHOEUR.

Oui, au nom de Zeus, et que je passe ma vie au sein de la paix, aux
bras d'une htare, et tisonnant les charbons.

TRYGOS.

Fais que celui qui aime mieux voir rgner la Guerre, ne cesse jamais,
 souverain Dionysos, de retirer de ses coudes les pointes des dards.

LE CHOEUR.

Et si quelque aspirant au grade de taxiarkhe te jalouse la lumire, 
Desse vnrable, qu'il prouve dans les combats le sort de Klonymos.

TRYGOS.

Et si un fabricant de lances ou un brocanteur de boucliers, afin de
vendre davantage, souhaite les batailles, qu'il soit pris par des
voleurs et n'ait que de l'orge  manger.

LE CHOEUR.

Et si quelque aspirant au grade de stratge refuse son concours, ou
qu'un esclave se prpare  passer  l'ennemi, qu'il soit attach  la
roue et fustig.

TRYGOS.

A nous la bonne chance! I, Pan, i!

LE CHOEUR.

Pas de Pan! Dis seulement: I!

TRYGOS.

A Herms, aux Kharites, aux Heures,  Aphrodit, au Dsir!

LE CHOEUR.

Et point  Ars!

TRYGOS.

Point!

LE CHOEUR.

Point  Enyalios!

TRYGOS.

Point! Tous, faites jouer les leviers et appliquez les cbles aux
pierres.

HERMS.

Ho! Eia!

LE CHOEUR.

Eia! Plus fort!

HERMS.

Ho! Eia!

LE CHOEUR.

Encore plus fort!

HERMS.

Ho! Eia! Ho! Eia!

TRYGOS.

Mais ces hommes ne tirent pas galement! Vous n'agissez pas de
concert! Gare  vous! Vous gmirez, tas de Boeotiens.

HERMS.

Eia! encore!

TRYGOS.

Eia! Ho!

LE CHOEUR.

Eh! voyons! Tirez aussi, vous deux.

TRYGOS.

Mais je tire, je me pends  la corde; je me couche dessus; j'y vais de
bon coeur.

LE CHOEUR.

Comment se fait-il donc que la besogne n'avance pas?

TRYGOS.

O Lamakhos! tu as tort de rester en dehors, assis. Nous n'avons pas
besoin, brave homme, de ta Morm.

HERMS.

Ces Argiens ne tirent pas non plus; et il y a longtemps de a; mais
ils se rient de nos misres, et ils font leurs orges des deux cts 
la fois.

TRYGOS.

Oui, mais les Lakoniens, mon bon, tirent en vrais hommes.

LE CHOEUR.

Tu vois que ce sont exclusivement tous ceux d'entre eux qui ont en
main le bois aratoire, seuls ils ont du coeur. Mais l'armurier s'y
oppose.

HERMS.

Les Mgariens ne font pas grand'chose non plus: ils tirent toutefois,
ouvrant gloutonnement leur bouche humide,  la manire des chiens, et,
de par Zeus! mourant d'inanition.

TRYGOS.

Nous ne faisons rien, bonnes gens; allons-y tous du mme coeur:
sachons nous y reprendre.

HERMS.

Ho! Eia!

TRYGOS.

Eia, plus fort!

HERMS.

Ho! Eia!

TRYGOS.

Eia, de par Zeus!

LE CHOEUR.

Nous n'avanons gure.

TRYGOS.

N'est-ce pas affreux que les uns tirent dans un sens et les autres
dans un autre? Vous recevrez des coups, les Argiens!

HERMS.

Eia, encore!

TRYGOS.

Eia! Ho!

LE CHOEUR.

Il y a des malintentionns parmi nous.

TRYGOS.

Vous au moins, qui avez envie de la paix, tirez vigoureusement.

LE CHOEUR.

Mais il y en a qui empchent.

HERMS.

Citoyens de Mgara, n'irez-vous pas aux corbeaux? Vous tes en haine 
la Desse, qui a bonne mmoire; car c'est vous les premiers qui l'avez
frotte d'ail. Quant  vous, Athniens, je vous dis de cesser de tirer
maintenant de ce ct, car vous ne faites que vous occuper de procs.
Si donc vous dsirez dlivrer la captive, descendez un peu vers la
mer.

LE CHOEUR.

Voyons, mes amis, que les laboureurs seuls saisissent les cbles.

HERMS.

La chose est en bien meilleur train, mes amis, pour notre avantage.

LE CHOEUR.

Il dit que la chose est en bon train: que chacun s'y mette donc de
tout coeur.

TRYGOS.

Ce sont les laboureurs, et pas un autre, qui avancent l'ouvrage.

LE CHOEUR.

Allons, maintenant; allons, tout le monde! Il y a dcidment de
l'ensemble. Ne nous relchons pas pour le moment, mais tendons les
muscles avec plus de vigueur. Voil qui est fait. Ho! Eia! maintenant.
Ho! Eia! tout le monde. Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia!
Ho! Eia! Ho! Eia! Eia! Eia! Eia! tout le monde. (_La Paix sort de la
caverne._)

       *       *       *       *       *

TRYGOS.

Vnrable Desse qui donnes les raisins, quelles paroles
t'adresserai-je? O prendrai-je des mots de la contenance de dix mille
amphores pour te les adresser? Je n'en ai plus  la maison. Salut,
Opra! Salut, Thoria! Que tu as donc un charmant visage,  Thoria!
Quelle haleine, quelle odeur suave s'exhale de ton sein! C'est la
senteur trs douce du cong militaire et des parfums.

HERMS.

Est-ce donc une odeur comparable  celle du sac militaire?

TRYGOS.

J'ai le coeur sur les lvres devant l'affreux sac d'osier d'un trs
affreux ennemi: c'est l'odeur du rot d'un mangeur d'oignon; mais avec
Opra rceptions, Dionysia, fltes, tragdies, chants de Sophokls,
grives, petits vers d'Euripids...

HERMS.

Pleure de la calomnier: elle ne se plat pas avec un faiseur de
plaidoiries.

TRYGOS.

Lierre, passoire pour le vin, brebis blantes, gorges de femmes
courant aux champs, servante prise d'ivresse, kongion renvers et
mille autres bonnes choses.

HERMS.

Tiens, maintenant, regarde comme ces villes rconcilies jasent
entre elles et rient de bonne humeur; et cela, bien qu'affreusement
meurtries, et toutes couvertes de ventouses.

TRYGOS.

Regarde aussi les figures des spectateurs, afin de savoir quels sont
leurs mtiers.

HERMS.

Ah! malheur! ne vois-tu pas ce fabricant d'aigrettes qui s'arrache
lui-mme les cheveux, tandis que le faiseur de hoyaux pte au nez de
ce fabricant d'pes?

TRYGOS.

Et le fabricant de faux, ne vois-tu pas comme il se rjouit et fait la
nique  ce faiseur de lances?

HERMS.

Va, maintenant, ordonne aux laboureurs de se retirer.

TRYGOS.

coutez, peuples. Que les laboureurs retournent au plus vite dans
leurs champs, avec leurs instruments aratoires, sans lances, sans
pes, sans javelots; car dj tout se remplit ici de la vieille Paix.
Que chacun se rende  ses travaux champtres, aprs avoir chant un
Pan!

LE CHOEUR.

O jour dsir des gens de bien et des cultivateurs, avec quelle joie,
en te revoyant, je veux saluer mes vignes et les figuiers que je
plantai dans ma jeunesse! Le coeur nous dit de les embrasser aprs un
si long temps.

TRYGOS.

Et maintenant, bonnes gens, commenons par adorer la Desse qui nous a
dbarrasss des aigrettes et des Gorgones; ensuite nous retournerons
 notre logis, chez nous, dans nos champs, aprs avoir fait l'emplette
de quelque bonne salaison.

HERMS.

O Posidn, le beau coup d'oeil que prsente leur troupe, serre comme
une galette, anime comme un banquet!

TRYGOS.

Par Zeus! c'est une belle chose qu'un hoyau bien emmanch; et les
fourches  trois pointes brillent vivement au soleil. Elles nous
servent  aligner comme il faut les ranges d'arbres. Comme je
souhaite depuis longtemps rentrer moi-mme dans mon champ et retourner
avec ma pioche mon petit terrain! Ah! souvenez-vous, mes amis, de la
vie d'autrefois, que nous procurait la Desse, cabas, figues, myrtes,
vin doux, diaprures de violettes prs du puits, oliviers que nous
regrettons! En mmoire de tous ces biens, adorez aujourd'hui la
Desse!

LE CHOEUR.

Salut! Salut! Combien nous attendrit ta venue,  Desse bien-aime! Je
suis consum du regret de ton absence et je veux ardemment retourner
aux champs. En effet, tu tais pour nous un grand bien,  Desse
regrette, pour nous tous qui menons la vie champtre: seule, tu nous
venais en aide. Nous gotions, grce  toi et depuis longtemps, mille
douceurs gratuites et dlicieuses. Tu tais, pour les agriculteurs,
les grillades de froment et la sant. Aussi les vignes, les jeunes
figuiers, toutes les plantes sourient de joie  ton approche. (_A
Herms._) Mais o donc tait-elle durant tout le temps qu'elle a pass
loin de nous? Dis-le-nous,  le plus bienveillant des dieux.

HERMS.

Trs sages laboureurs, coutez bien mes paroles si vous voulez
entendre comment elle a t perdue. La premire cause remonte  la
disgrce de Phidias. Ensuite Prikls, craignant de partager le mme
sort, en raison de votre nature et de votre humeur acaritre, avant
de rien prouver de fcheux lui-mme, mit la ville en feu. Il lance,
faible tincelle, le dcret de Mgara, qui allume la triste guerre,
dont la fume fait pleurer tous les Hellnes, ceux d'ici et ceux de
l-bas. Aussitt que s'en rpand la nouvelle, la vigne craque; le
tonneau, violemment heurt, se rue sur le tonneau: il n'y a plus
personne pour arrter le mal; la Paix a disparu.

TRYGOS.

Par Apolln! je ne savais pas un mot de tout cela, et je n'avais pas
ou dire que Phidias et des attaches avec elle.

LE CHOEUR.

Ni moi, jusqu' ce moment: elle ne tenait sans doute une figure si
belle que de sa parent avec lui. Bien des choses nous chappent.

HERMS.

Alors, quand les villes,  vous soumises, connurent vos frocits
mutuelles et vos grincements de dents, elles mirent tout en oeuvre
contre vous, diffrant les tributs, et elles gagnrent  prix d'argent
les principaux citoyens de la Lakonie. Ceux-ci, honteusement avares et
hasseurs des trangers, repoussent honteusement la Paix et embrassent
la Guerre. Cependant leurs profits sont la ruine des laboureurs. Car
bientt des trires, parties d'ici en reprsailles, mangent les figues
de gens qui n'en peuvent mais.

TRYGOS.

C'tait juste pourtant; car ils m'ont bris un figuier noir, que
j'avais plant et lev de mes mains.

LE CHOEUR.

Oui, de par Zeus! mon cher, c'tait bien fait; car  moi, d'un coup de
pierre, ils ont cass un coffre qui contenait dix mdimnes de froment.

HERMS.

Alors le peuple travailleur, revenu des champs  la ville, ne
s'aperut pas qu'il tait vendu de la mme manire qu'auparavant, mais
n'ayant plus un ppin de raisin et aimant les figues, il regarda du
ct des orateurs. Ceux-ci, connaissant la gne des pauvres et leur
manque d'orge, chassrent la Desse  coups de fourches  deux pointes
et de cris, toutes les fois qu'elle reparaissait anime de tendresse
pour ce pays. En mme temps ils portaient le dsordre chez les plus
riches et les plus opulents de nos allis, accusant l'un ou l'autre
d'tre partisan de Brasidas. Vous vous jetiez sur le malheureux,
comme des chiens, pour le mettre en pices. La ville ple, puise
de crainte, saisissant ce que lui jetait la calomnie, en faisait avec
plaisir sa pture. Voyant les coups que frappaient ces gens-l, les
trangers, tmoins de leurs actes, leur fermaient la bouche avec
de l'or. C'est ainsi qu'ils s'enrichirent, tandis que la Hellas se
mourait  votre insu. Et la cause de cela tait un corroyeur.

TRYGOS.

Assez, assez, seigneur Herms, n'en parle plus; laisse ce personnage
l o il est, sous terre: il n'est plus  nous, cet homme, il est 
toi. Tout ce que tu dirais de lui, quoique de son vivant ce ft un
fourbe, un bavard, un sykophante, un brouillon, un perturbateur, tout
cela serait aujourd'hui une insulte  l'un des tiens. Mais pourquoi
gardes-tu le silence, vnrable Desse? Dis-le-moi.

HERMS.

Elle ne saurait parler devant les spectateurs: elle a contre eux un
trop grand ressentiment des maux qu'elle a soufferts.

TRYGOS.

Qu'elle te dise au moins quelques mots.

HERMS.

Dis-moi, chre amie, quelles sont tes intentions  leur gard.
Voyons, toi, qui de toutes les femmes dtestes le plus les anneaux
de bouclier... Bien, j'entends. C'est l ce que tu leur reproches?
Je comprends. coutez, vous autres, ce dont elle se plaint. Elle
dit qu'elle s'est prsente d'elle-mme aprs l'affaire de Pylos,
apportant  la ville une corbeille pleine de traits, et que trois
fois elle a t repousse par les votes de l'assemble.

TRYGOS.

Nous avons commis cette faute; mais pardonne, notre esprit tait alors
dans les cuirs.

HERMS.

Voyons, maintenant, coute la question qu'elle vient de me faire. Quel
tait ici le plus malintentionn pour elle, et quel tait l'ami, qui
souhaitait vivement la fin des batailles?

TRYGOS.

Le mieux intentionn tait sans contredit Klonymos.

HERMS.

Quel semble donc tre Klonymos en ce qui touche  la guerre?

TRYGOS.

Un brave coeur; seulement il n'est pas n du pre dont il se dit le
fils; et quand il marche en soldat, il le prouve aussitt en jetant
ses armes.

HERMS.

coute encore ce qu'elle vient de me demander. Qui est-ce qui domine
aujourd'hui  la tribune de pierre de la Pnyx?

TRYGOS.

Hyperbolos y occupe le premier rang. Eh bien, Desse, que fais-tu? O
tournes-tu la tte?

HERMS.

Elle se dtourne du peuple, indigne qu'il se soit donn un si mauvais
chef.

TRYGOS.

Eh bien! nous n'en userons plus du tout; mais le peuple, dnu de
guide, et rduit  la nudit, s'tait servi de cet homme comme d'un
manteau.

HERMS.

Elle demande quel avantage en tirera la rpublique.

TRYGOS.

Nous deviendrons plus clairs.

HERMS.

Comment?

TRYGOS.

Parce qu'il se trouve tre fabricant de lanternes. Auparavant nous
ttonnions les affaires dans l'obscurit; aujourd'hui nous voterons
tout  la lanterne.

HERMS.

Oh! oh! quelles questions elle m'ordonne de te faire!

TRYGOS.

Lesquelles?

HERMS.

Une foule de vieilleries qu'elle a jadis laisses l. Elle demande
d'abord ce que fait Sophokls.

TRYGOS.

Il va bien, mais il lui est arriv quelque chose d'trange.

HERMS.

Quoi donc?

TRYGOS.

De Sophokls il est devenu Simonids.

HERMS.

Simonids? Comment?

TRYGOS.

Vieux et avare, pour gagner, il naviguerait sur une claie.

HERMS.

Et le sage Kratinos, vit-il toujours?

TRYGOS.

Il est mort lors de l'invasion des Lakoniens.

HERMS.

De quel mal?

TRYGOS.

De quel mal? D'une syncope. Il n'a pu supporter le chagrin de voir
briser un tonneau rempli de vin. Combien d'autres malheurs, penses-tu,
ont encore afflig la ville? Aussi jamais,  Desse! nous ne nous
sparerons de toi.

HERMS.

Eh bien! maintenant, dans ces conditions, prends pour femme Opra que
voici. Va vivre aux champs avec elle, et faites ensemble du raisin.

TRYGOS.

Douce amie, viens ici et donne-moi un baiser. Crois-tu, seigneur
Herms, qu'il m'arrive malheur si, aprs une longue privation, je
prends mes bats avec Opra?

HERMS.

Non,  la condition que tu boives par-dessus une infusion de menthe.
Mais hte-toi de conduire Thoria, que voici, au Conseil, dont elle
tait jadis.

TRYGOS.

Bienheureux Conseil de ravoir Thoria! Que de sauce tu vas avaler
pendant trois jours! Combien tu vas manger de tripes cuites et de
viandes! A toi, cher Herms, un bon adieu!

HERMS.

Et toi aussi, brave homme, pars joyeux et souviens-toi de moi.

TRYGOS.

Oh! escarbot,  la maison,  la maison! Revolons-y.

HERMS.

Il n'est plus ici, mon cher.

TRYGOS.

O donc est-il all?

HERMS.

Il s'est attel au char de Zeus, et il porte la foudre.

TRYGOS.

D'o le malheureux aura-t-il donc sa pture?

HERMS.

Il savourera l'ambroisie de Ganymds.

TRYGOS.

Et comment descendrai-je?

HERMS.

Sois tranquille; trs bien, du ct de la Desse.

TRYGOS.

Par ici, jeunes filles, suivez-moi vite; car bon nombre de gens vous
dsirent et vous attendent tte leve.

PARABASE _ou_ CHOEUR.

Va donc avec joie. Pour nous, mettant ces objets entre les mains des
gens de notre suite, donnons-les-leur  garder, vu que c'est autour de
la scne particulirement que la foule des voleurs a coutume de rder
et de faire de mauvais coups. Veillez-y donc avec courage.

Et nous, exposons aux spectateurs la voie que suivent nos ouvrages, et
quelle en est l'intention. Il faudrait voir fustiger par les arbitres
tout pote comique qui se louerait lui-mme sur la scne dans les
anapestes de sa parabase. Or, s'il est juste, fille de Zeus, d'honorer
celui qui s'est fait le meilleur et le plus habile de tous les
comiques, notre auteur croit avoir droit  de grands loges. D'abord,
il est le seul qui ait forc ses rivaux  cesser de rire sans cesse
des haillons, et de faire la guerre aux poux. Ces Hrakls qui
ptrissent, ces meurt-de-faim, il les a bannis et fltris le premier;
il a mis  l'cart les esclaves fuyards, trompeurs, battus et
introduits par eux tout en larmes,  seule fin et exclusivement pour
qu'un camarade se moque de leurs coups, et leur dise: Malheureux,
qu'est-il arriv  ta peau? Est-ce qu'une nombreuse arme de hrissons
est tombe sur tes reins et a mis ton dos en coupe? Supprimant ces
turpitudes, ces lourdeurs, ces bouffonneries ignobles, il nous a cr
un grand art, bti un palais aux tours leves,  l'aide de belles
paroles, de penses et de plaisanteries, qui ne sentent pas l'Agora.
Jamais il n'a mis en scne de simples particuliers, ni des femmes;
mais, avec le courage de Hrakls, il s'est attaqu aux plus grands
monstres passant  travers les odeurs ftides des cuirs et les menaces
boueuses. Oui, le premier entre tous, je lutte contre la bte aux
dents aigus, dans les yeux de laquelle luisent des rayons terribles
comme les yeux de Kynna, et dont les cent ttes sont lches en
cercle par des flatteurs, gmissant autour de son cou, ayant la
voix redoutable d'un torrent qui grossit, l'odeur d'un phoque, les
testicules malpropres d'une Lamia et le derrire d'un chameau. A
la vue de ce monstre je n'ai pas eu peur, mais je lui fis face,
combattant sans relche pour vous et pour les autres les. A vous
aujourd'hui de m'en savoir gr et de vous en souvenir. Jadis, en
effet, dans la joie du succs, je n'ai point parcouru les palestres,
pour corrompre les jeunes gens, mais, emportant mon bagage, je me suis
retir tout de suite, aprs avoir caus peu de chagrin, beaucoup de
gaiet et fait en tout mon devoir.

Aussi dois-je avoir pour moi les hommes et les enfants: les esclaves
mmes, nous les invitons  contribuer  notre victoire. Car, si je
suis vainqueur, chacun dira  sa table et dans les banquets: Offre
au chauve, donne au chauve quelque friandise; ne refuse rien au plus
noble des potes, homme au large front.

Muse, toi qui as repouss la guerre, viens te mler aux danses avec
moi, ton ami, clbrant les noces des dieux, les festins des hommes et
les banquets des Heureux: c'est de cela que, depuis longtemps, tu as
souci. Si Karkinos se prsente avec son fils pour danser, ne l'admets
pas, fausse-leur compagnie; mais songe que ce sont tous des cailles
domestiques, des danseurs au cou long et troit, des nains, des
raclures de crottes de chvres, des potes  machines. Le pre disait,
aprs un succs inespr, que son drame fut, le soir, trangl par un
chat.

Il faut ainsi que le pote habile chante les hymnes populaires des
Kharites  la belle chevelure, lorsque l'hirondelle printanire
gazouille sur la branche, tandis que ni Morsimos, ni Mlanthios ne
trouve de choeur; ce dernier m'a fait entendre sa voix aigre lorsque
son pre et lui eurent un choeur tragique, tous deux Gorgones voraces,
gourmands de raies, harpyies, coureurs de vieilles, impurs, puant
le bouc, destructeurs de poissons. Lance sur eux un grand et large
crachat, Muse divine, et viens clbrer avec moi cette fte.

       *       *       *       *       *

TRYGOS.

Que ce n'est gure commode d'aller tout droit chez les dieux! Moi,
j'en ai rellement les jambes presque rompues. Je vous voyais bien
petits de l-haut, et votre mchancet, vue du ciel, me semblait
grande; mais ici vous tes plus mchants encore.

UN ESCLAVE.

H! matre, tu reviens?

TRYGOS.

Oui,  ce que j'ai entendu dire.

L'ESCLAVE.

Que t'est-il arriv?

TRYGOS.

D'avoir mal aux jambes aprs avoir fait un long chemin.

L'ESCLAVE.

Voyons, maintenant, dis-moi...

TRYGOS.

Quoi?

L'ESCLAVE.

As-tu vu planant en l'air un homme autre que toi?

TRYGOS.

Non, si ce n'est peut-tre deux ou trois mes de potes
dithyrambiques.

L'ESCLAVE.

Que faisaient-elles?

TRYGOS.

Dans leur vol, elles rassemblaient je ne sais quels prludes lyriques,
noys dans le vague des cieux.

L'ESCLAVE.

Ce n'est donc pas vrai ce qu'on dit  propos de l'air, que nous
devenons des astres sitt qu'on meurt?

TRYGOS.

Mais oui, absolument.

L'ESCLAVE.

Et quel est donc l'astre qui brille maintenant?

TRYGOS.

In de Khios; c'est lui qui a compos, jadis, une ode, l'Orientale.
Aussi, ds qu'il parut, tout le monde l'appela l'Astre oriental.

L'ESCLAVE.

Quels sont donc ces astres qui courent en laissant un sillon lumineux?

TRYGOS.

Ce sont des astres riches qui reviennent de souper: ils portent des
falots et, dans ces falots, du feu. Mais conduis vite cette jeune
femme  la maison, nettoie la baignoire, chauffe l'eau et prpare pour
elle et pour moi le lit nuptial; puis, cela fait, reviens ici. Moi je
vais la prsenter au Conseil, en attendant.

L'ESCLAVE.

Mais o as-tu pris ces femmes?

TRYGOS.

O? Dans le ciel.

L'ESCLAVE.

Je ne donnerais pas des dieux un triobole, s'ils entretiennent des
matresses, comme nous autres mortels.

TRYGOS.

Non pas tous, mais quelques-uns aussi l-haut, vivent de cela.

L'ESCLAVE.

Eh bien! allons, maintenant. Dis-moi, lui donnerai-je quelque chose 
manger?

TRYGOS.

Rien: car elle ne voudra manger ni pain, ni galette. Elle est trop
habitue chez les dieux, l-haut,  lcher constamment l'ambroisie.

L'ESCLAVE.

A lcher? On va donc lui prparer cela ici!

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Le bonheur, pour ce vieillard, autant du moins que j'en puis juger,
est devenu son affaire.

TRYGOS.

Que sera-ce quand vous m'aurez vu radieux comme un nouvel poux?

LE CHOEUR.

Tu seras digne d'envie, vieillard, rajeuni et frott d'essences.

TRYGOS.

Je le crois. Et que sera-ce, quand, couch avec elle, je lui palperai
la gorge?

LE CHOEUR.

Ton bonheur semblera au-dessus des totons de Karkinos.

TRYGOS.

N'est-ce pas juste, moi qui,  cheval sur un escarbot, ai sauv les
Hellnes, si bien que dans les champs tout le monde peut,  son aise,
se rigoler et dormir?

       *       *       *       *       *

L'ESCLAVE.

La fille est lave et les alentours des fesses sont en bon tat.
Le gteau est cuit, la galette de ssame ptrie, et tout le reste 
l'avenant: il ne manque plus que toi et ton ustensile.

TRYGOS.

Allons, htons-nous de conduire Thoria devant le Conseil.

L'ESCLAVE.

Elle? Que dis-tu?

TRYGOS.

Oui, c'est Thoria que, jadis,  Braurn, nous caressions quand nous
avions un peu bu. Sache que, pour la prendre, cela n'a pas t sans
peine.

L'ESCLAVE.

O mon matre, quelle rgalade de serre-croupires tous les cinq ans!

TRYGOS.

Voyons, qui de vous est honnte homme? Qui donc? Qui prendra sous
sa garde cette jeune fille pour la conduire au Conseil? Hol! toi,
qu'est-ce que tu dessines l?

L'ESCLAVE.

Moi? Je trace le plan d'une tente pour loger, aux jeux Isthmiques, ce
que la pudeur me dfend de nommer.

TRYGOS.

Eh bien! Personne de vous ne dit qui sera le gardien? Viens ici,
Thoria; je te conduis et je te place au milieu d'eux.

L'ESCLAVE.

En voil un qui fait signe!

TRYGOS.

Qui donc?

L'ESCLAVE.

Qui? Ariphrads: il demande instamment que tu la lui conduises.

TRYGOS.

Non, mon cher, il fondra sur elle et en pompera le suc. Allons, toi,
dpose tout cet attirail par terre.--Conseil, Prytanes, vous voyez
Thoria. Considrez quels biens je vous apporte et je vous livre. Vous
pouvez tout de suite lui lever les deux jambes en l'air et consommer
le sacrifice. Voyez comme cette cuisine est belle, et c'est pour cela
qu'elle est toute noircie: avant la guerre, le Conseil avait l
ses casseroles. En la possdant, nous pourrons, ds demain, entrer
brillamment en lice, lutter par terre, marcher  quatre pattes, la
jeter sur le ct, nous tenir  genoux, tte baisse, puis, frotts
d'huile, comme au pankration, frapper en jeune homme, fouiller et agir
tout ensemble du poing et du pnis. Le troisime jour, aprs cela,
vous ferez l'hippodromie, cavalier serrant de prs un cavalier,
attelages renverss les uns sur les autres, essouffls, haletants,
se donnant de mutuelles secousses; d'autres, puiss par les courbes,
tombant de leurs chars. Mais,  Prytanes, recevez Thoria. Tu vois
avec quel empressement ce Prytane l'a reue. Tu ne ferais pas ainsi
s'il s'agissait d'une introduction gratuite; mais je te verrais
allguer une transaction rtribue.

LE CHOEUR.

Certes, on est un homme utile  tous ses concitoyens, quand on est tel
que toi.

TRYGOS.

Quand vous vendangerez, vous saurez beaucoup mieux ce que je vaux.

LE CHOEUR.

Mais, ds  prsent, on voit bien ce que tu es: tu es un sauveur pour
tous les hommes.

TRYGOS.

Tu le diras assurment, quand tu auras bu un pot de vin nouveau.

LE CHOEUR.

Aprs les dieux, nous te placerons toujours au premier rang.

TRYGOS.

Oui, vous devez beaucoup  moi, Trygos d'Athmonia, qui ai dlivr des
plus grandes peines le peuple de la ville et celui de la campagne, et
rprim Hyperbolos.

LE CHOEUR.

Eh bien, que devons-nous faire  prsent?

TRYGOS.

Quoi de mieux que de lui offrir des marmites de lgumes?

LE CHOEUR.

Des marmites, comme  un chtif Herms?

TRYGOS.

Eh bien, que vous en semble? Voulez-vous un boeuf gras?

LE CHOEUR.

Un boeuf? Pas du tout,  moins qu'il ne faille beugler au secours!

TRYGOS.

Que diriez-vous d'un gros cochon gras?

LE CHOEUR.

Non, non!

TRYGOS.

Pourquoi?

LE CHOEUR.

De peur des cochonneries de Thagns.

TRYGOS.

Que voulez-vous alors des autres offrandes?

LE CHOEUR.

Une brebis.

TRYGOS.

Une brebis?

LE CHOEUR.

Oui, de par Zeus!

TRYGOS.

Mais tu prononces ce mot  l'ionienne.

LE CHOEUR.

C'est  dessein; car si, dans l'assemble, quelqu'un dit qu'il
faut faire la guerre, tous les assistants, pris de peur, bleront 
l'ionienne: O!

TRYGOS.

Fort bien dit.

LE CHOEUR.

C'est le moyen d'tre doux. Oui, nous serons des agneaux les uns pour
les autres, et,  l'gard des allis, beaucoup plus aimables.

TRYGOS.

Voyons, maintenant, qu'on aille prendre vite une brebis. Moi, je
prparerai l'autel pour le sacrifice.

LE CHOEUR.

Comme tout, quand la divinit le veut et que la Fortune est favorable,
comme tout marche  souhait! Chaque chose vient  propos s'ajouter 
une autre.

TRYGOS.

C'est vident. Voici l'autel prt  la porte.

LE CHOEUR.

Htez-vous, maintenant que la volont des dieux contient le souffle
violent et inconstant de la guerre; maintenant qu'un bon gnie nous
ramne videmment vers la prosprit.

TRYGOS.

Voici la corbeille, avec les grains d'orge, et la couronne et le
couteau, ainsi que le feu. Rien ne nous retient plus que la brebis.

LE CHOEUR.

Dpchez-vous; car si Khris aperoit l'orge, il va venir, sans
tre appel, pour jouer de la flte, et je suis sr que, le voyant
soufflant, hors d'haleine, vous lui ferez quelque prsent.

TRYGOS.

Allons! prends la corbeille et le bassin, et fais vite le tour de
l'autel par la droite.

L'ESCLAVE.

Voil. As-tu  me dire quelque autre chose? J'ai fait le tour.

TRYGOS.

Voyons. Je vais tremper ce tison dans l'eau. Toi, secoue vite.
Prsente maintenant de l'orge sale; purifie-toi; donne-moi ce bassin
et jette des grains aux spectateurs.

L'ESCLAVE.

C'est fait.

TRYGOS.

As-tu donn?

L'ESCLAVE.

Par Herms! si bien que parmi tout ce qu'il y a de spectateurs, il
n'en est pas un qui n'ait eu de l'orge.

TRYGOS.

Les femmes n'en ont pas eu.

L'ESCLAVE.

Mais, ce soir, les maris la leur donneront.

TRYGOS.

Maintenant, prions. Qui est ici? O est la foule des gens de bien?

L'ESCLAVE.

Permets que je leur donne: car nombreuse est la foule des gens de
bien.

TRYGOS.

Tu crois donc que ce soient des gens de bien?

L'ESCLAVE.

Comment ne le seraient-ils pas, eux qui, aspergs par nous  si grande
eau, sont demeurs immobiles  la mme place?

TRYGOS.

Mais htons-nous de prier.

LE CHOEUR.

Prions, en effet.

TRYGOS.

O trs vnrable Reine et Desse, respectable Paix, souveraine des
Choeurs, souveraine des mariages, reois notre sacrifice.

LE CHOEUR.

Reois-le au nom de Zeus,  la plus chre des desses, et ne fais
point ce que font les femmes qui trompent leurs maris. Celles-ci,
en effet, entre-billent la porte et se baissent pour regarder. Si
quelqu'un fait attention  elles, elles se retirent; et, si l'on
passe, elles reviennent. N'agis pas ainsi avec nous.

TRYGOS.

De par Zeus! montre-toi tout entire, en honnte femme,  nous tes
adorateurs, qui, depuis treize ans, desschons de ton absence. Fais
trve aux combats, aux dsordres, afin que nous te donnions le nom
de Lysimak. Mets fin  notre humeur souponneuse, pare d'agrables
dehors, qui se dchane en mutuels commrages. Fais-nous goter de
nouveau,  nous autres Hellnes, le suc de la vieille amiti, et
glisser dans notre me je ne sais quelle douceur de pardon. Fais
affluer sur notre Agora une foule de bonnes denres, ail, concombres
prcoces, pommes, grenades, mantelets pour esclaves; qu'on voie
apporter de chez les Boeotiens oies, canards, pigeons, mauviettes;
que les anguilles du Kopas y viennent par paneres, et que, serrs
en rangs d'acheteurs, nous les disputions  Morykhos,  Tlas, 
Glaukts et autres gourmands; qu'ensuite Mlanthios, arrivant le
dernier  l'Agora pour en acheter, se lamente et s'crie, avec sa
_Mdia_: Je suis perdu, je suis perdu, elles m'ont chapp,
caches sous des bettes. Et le monde de se rjouir. Accorde, Desse
vnrable, ces bienfaits  nos prires.

L'ESCLAVE.

Prends le couteau et, en bon cuisinier, gorge la brebis.

TRYGOS.

Ce n'est pas permis.

L'ESCLAVE.

Pourquoi donc?

TRYGOS.

La Paix ne se plat point aux gorgements: on n'ensanglante pas son
autel. Porte la victime  l'intrieur, immole-la, et apportes-en
ici les cuisses: par ce moyen la brebis est rserve au khorge.
(_L'Esclave sort._)

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Pour toi, qui restes ici, devant la porte, rassemble vite les branches
et tous les accessoires utiles.

TRYGOS.

Est-ce que je ne te parais pas disposer les broussailles en vrai
devin?

LE CHOEUR.

Comment ne serait-ce pas? T'chappe-t-il rien de ce que doit savoir
un habile homme? Ne songes-tu pas  tout ce qui est ncessaire 
quelqu'un de distingu par son esprit et par son audace fconde?

TRYGOS.

Le fagot allum incommode Stilbids. J'apporterai aussi la table, et
il n'y a pas besoin d'esclave.

LE CHOEUR.

Qui donc ne louerait pas un pareil homme, qui, supportant mille maux,
a sauv notre ville sacre? Jamais il ne cessera d'tre un objet
d'admiration pour tous.

       *       *       *       *       *

L'ESCLAVE, _revenant_.

C'est fait. Dpose les deux cuisses que voici. Moi, je vais chercher
des entrailles et des offrandes.

TRYGOS.

J'aurai soin de cela; mais il fallait que tu fusses revenu.

L'ESCLAVE.

Eh bien! me voici. Est-ce qu'il te semble que j'ai tard?

TRYGOS.

Maintenant, fais cuire cela bien  point. Mais un homme s'avance,
couronn de lauriers. Qui est-il?

L'ESCLAVE.

Quel air important! C'est quelque devin.

TRYGOS.

Eh! non, par Zeus! C'est Hirokls, un diseur de prdictions; il est
d'Oros. Que va-t-il dire?

L'ESCLAVE.

Il est certain qu'il va faire opposition aux traits.

TRYGOS.

Non, mais il est venu attir par le fumet du rti.

L'ESCLAVE.

Faisons semblant de ne pas le voir.

TRYGOS.

Tu as raison.

       *       *       *       *       *

HIROKLS.

Quel est donc ce sacrifice, et pour quel dieu?

TRYGOS, _bas  l'Esclave_.

Fais rtir en silence; tiens-le loin du rble.

HIROKLS.

Pour qui ce sacrifice? Ne le direz-vous pas?

TRYGOS, _ l'Esclave_.

La queue est-elle en bon tat?

L'ESCLAVE.

Trs bien,  vnrable Paix chrie.

HIROKLS.

Voyons maintenant les prmices, et donne-m'en un morceau.

TRYGOS.

Il faut d'abord que ce soit mieux rti.

HIROKLS.

Mais si, vraiment, c'est rti  point.

TRYGOS.

Tu te mles de bien des choses, qui que tu sois. (_A l'Esclave._) O
est la table? Apporte les libations.

HIROKLS.

La langue se coupe  part.

TRYGOS.

Nous nous le rappelons. Mais sais-tu ce que tu devrais faire?

HIROKLS.

Si tu me le dis.

TRYGOS.

Ne nous adresse pas un mot. Nous sacrifions  la sainte Paix.

HIROKLS.

Mortels misrables et stupides!

TRYGOS.

Tout cela sur ta tte!

HIROKLS.

Vous qui, dans votre sottise, n'entendant rien  la volont des dieux,
faites des traits, vous, hommes, avec des singes malfaisants.

TRYGOS.

H! heu! heu!

HIROKLS.

Pourquoi ris-tu?

TRYGOS.

Cela m'amuse, tes singes malfaisants!

HIROKLS.

Faibles colombes, vous vous fiez  des renards dont les mes sont
ruses, russ les coeurs.

TRYGOS.

Puissent tes poumons,  charlatan, devenir brlants comme ces chairs!

HIROKLS.

Si les nymphes divines ne tromprent point Bakis, ni Bakis les
mortels, ni les nymphes encore Bakis lui-mme...

TRYGOS.

Que la peste t'touffe, si tu ne cesses de bakiser!

HIROKLS.

Les destins ne permettaient pas encore de dlivrer la Paix de ses
liens; mais d'abord...

TRYGOS, _ l'Esclave_.

Saupoudre cela de sel.

HIROKLS.

Jamais il ne plaira aux dieux bienheureux de cesser les batailles,
avant que le loup ne s'accouple avec la brebis.

TRYGOS.

Eh! comment, maudit homme, le loup s'accouplerait-il avec la brebis?

HIROKLS.

Tant que la punaise, en fuyant, rpandra l'odeur la plus infecte,
tant que la chienne aboyante, presse de mettre bas, fera des petits
aveugles, alors il ne faudra point songer  la paix.

TRYGOS.

Que fallait-il donc faire? Ne mettre aucun terme  la guerre, tirer au
sort  qui pleurerait le plus, tandis qu'un trait nous permettait de
rgner ensemble sur la Hellas?

HIROKLS.

Tu ne feras jamais que l'crevisse marche droit.

TRYGOS.

Tu ne souperas plus jamais au Prytanion, et tu ne rendras plus
d'oracles sur le fait accompli.

HIROKLS.

Tu ne rendras jamais lisse la peau rude du hrisson.

TRYGOS.

Cesseras-tu enfin d'en imposer aux Athniens?

HIROKLS.

En vertu de quel oracle avez-vous rti des cuisses pour les dieux?

TRYGOS.

En vertu de celui que Homros a exprim dans ses beaux vers: Quand
ils eurent chass le nuage ennemi de la Guerre, ils embrassrent la
Paix et lui offrirent un sacrifice. Quand les cuisses furent brles
et qu'ils se furent repus des entrailles, ils firent des libations
avec leurs kratres. Et moi, je leur montrais le chemin; mais personne
n'offrit au devin la coupe clatante.

HIROKLS.

Je ne me proccupe pas de tout cela: ce ne sont point paroles de la
Sibylle.

TRYGOS.

Mais, de par Zeus! le sage Homros a dit encore ces mots ingnieux:
Il est sans phratrie, sans lois, sans foyers celui qui se plat  la
guerre intestine en rpandant l'effroi.

HIROKLS.

Prends garde que dupant ton esprit par quelque ruse, le milan ne
ravisse...

TRYGOS, _ l'Esclave_.

Toi, cependant, fais bien attention que cet oracle est redoutable pour
les entrailles. Verse la libation, et apporte de ces entrailles ici.

HIROKLS.

Mais, s'il te semble bon, je me servirai moi-mme.

TRYGOS.

Libation! Libation!

HIROKLS.

Verse-m'en aussi, et donne-moi une part des entrailles.

TRYGOS.

Non, cela n'agre point encore aux dieux bienheureux; mais d'abord
buvons, nous; et toi, va-t'en! O vnrable Paix, reste toute ta vie au
milieu de nous.

HIROKLS.

Apporte la langue!

TRYGOS.

Remporte la tienne.

HIROKLS.

La libation!

TRYGOS, _ l'Esclave_.

Avec la libation, prends ceci au plus vite.

HIROKLS.

Personne ne me donnera d'entrailles?

TRYGOS.

Il nous est impossible de t'en donner avant que le loup ne s'accouple
avec la brebis.

HIROKLS.

Je t'en prie  genoux.

TRYGOS.

C'est en vain, mon cher, que tu supplies. Tu ne rendrais jamais lisse
la peau rude du hrisson. Voyons, spectateurs, rgalez-vous de ces
entrailles avec nous.

HIROKLS.

Et moi?

TRYGOS.

Mange la Sibylle.

HIROKLS.

Non, par la Terre! vous ne mangerez pas cela  vous seuls; j'en
prendrai ma part: c'est du bien commun.

TRYGOS, _ l'Esclave_.

Frappe, frappe ce Bakis.

HIROKLS.

Je prends  tmoin...

TRYGOS.

Et moi aussi, que tu es un gourmand et un hbleur. (_A l'Esclave._)
Frappe-le et tiens sous le bton cet imposteur.

L'ESCLAVE.

Tiens-le donc, toi! Moi, les peaux qu'il nous a drobes par ruse,
je vais l'en dpouiller. Ne lcheras-tu pas ces peaux, faiseur de
sacrifices? Entends-tu? Quel corbeau nous est venu d'Oros! Est-ce
qu'il ne va pas s'envoler vite vers Elymnion?

       *       *       *       *       *

LE CHOEUR.

Quel bonheur, quel bonheur de laisser l le casque, le fromage et les
oignons! Car je ne me plais pas aux combats, mais  boire, prs du
feu, avec de bons et intimes amis,  la flamme d'un bois trs sec,
sci pendant l't; grillant des pois sur les charbons, rtissant des
glands, et en mme temps caressant Thratta, pendant que ma femme prend
son bain.

Il n'y a point de plus agrable passe-temps, lorsque les semailles
sont dj faites, et que le Dieu les arrose, que de dire  un voisin:
Dis-moi, que faisons-nous maintenant,  Komarkhids? Il me plat
de boire, quand le Dieu nous fait du bien. Allons, femme, fais cuire
trois khoenix de fves, mles-y du froment, et sers-nous des figues.
Que Syra rappelle Mans des champs! Il n'y a pas du tout moyen
d'bourgeonner la vigne aujourd'hui, ni de briser les mottes; la
terre est trop humide. Qu'on apporte de chez moi la grive et les deux
pinsons: il doit y avoir aussi dans la maison de la prsure et quatre
morceaux de livre,  moins que le chat n'en ait vol le soir; car il
faisait je ne sais quel bruit et quel tapage dans la maison. Enfant,
apportes-en trois pour nous, et donnes-en un  ton pre. Demande 
skhinads des myrtes avec leurs baies: en mme temps, car c'est sur
le chemin, qu'on invite Kharinads  venir boire avec nous, tandis que
le Dieu propice favorise nos gurets.

Pendant que la cigale chante sa douce chanson, il m'est doux de
regarder si les vignes de Lemnos commencent  mrir; car leur fruit
est d'une nature prcoce: j'aime  voir galement grossir la figue;
quand elle est mre, je la mange lentement, et je m'crie: Heures
aimes! puis j'absorbe du thym broy, et j'engraisse dans cette
saison de l't plus que quand je vois un taxiarkhe ha des dieux,
ayant trois aigrettes et une robe de pourpre des plus voyantes, qu'il
dit tre une teinture de Sardes. Mais s'il lui faut combattre, vtu de
cette robe, alors il se teint lui-mme en teinture de Kyzikos: il
est le premier  fuir comme un hippalektryn jaune, en agitant ses
aigrettes; et moi, je reste  veiller aux filets. Lorsque ces gens
sont ici, ils font des choses intolrables, inscrivant les uns,
effaant les autres  tort et  travers, jusqu' deux ou trois fois.
C'est demain le jour du dpart; et tel ou tel n'a pas achet de
vivres; car il ne savait rien en sortant, et, en passant prs de la
statue de Pandin, il se voit inscrit, et, pris au dpourvu, il court
versant des larmes sur sa malechance. Voil comment ils nous traitent,
nous, hommes de la campagne, tandis que ceux de la ville sont moins
malmens par ces dserteurs de bouclier, mpriss des dieux et des
hommes. Mais ils me la paieront si le Dieu le permet: car ils m'ont
fait bien du mal, ces lions  la maison, renards au combat.

       *       *       *       *       *

TRYGOS.

Iou! Iou! Quelle foule s'est empresse au banquet nuptial! Tiens,
essuie les tables avec cette aigrette: elle ne peut dsormais servir
absolument  rien. Puis apporte les gteaux, les grives, les nombreux
plats de livres et les pains d'orge.

UN FABRICANT DE FAUX.

O donc est Trygos? O est-il?

TRYGOS.

Je fais cuire des grives.

LE FABRICANT DE FAUX.

O mon cher,  Trygos, que de bonheurs tu nous as procurs, en
ramenant la Paix! En effet, personne auparavant n'aurait achet une
faux, mme un kollybe; aujourd'hui je les vends cinquante drakhmes. Un
autre vend trois drakhmes des tonneaux pour la campagne. Mais, voyons,
Trygos, prends gratis parmi ces faux et ces objets ce que tu veux:
accepte-les: c'est le rsultat de nos ventes et de nos bnfices, nous
te l'apportons en prsent pour tes noces.

TRYGOS.

Eh bien! maintenant, dposez tout cela ici, et entrez au plus vite
chez moi, pour le festin; car voici un trafiquant d'armes, qui arrive
tout chagrin.

       *       *       *       *       *

UN FABRICANT D'AIGRETTES.

Hlas!  Trygos, tu m'as radicalement dtruit!

TRYGOS.

Qu'est-ce donc, pauvre malheureux? Tu ne fabriques plus d'aigrettes?

LE FABRICANT D'AIGRETTES.

Tu as ruin mon mtier et ma vie, ainsi qu' cet infortun polisseur
de lances.

TRYGOS.

Voyons, que faut-il que je te paie pour ces deux aigrettes?

LE FABRICANT D'AIGRETTES.

Toi-mme, qu'en donnes-tu?

TRYGOS.

Ce que j'en donne? J'en ai honte. Cependant, comme la fermeture a
cot beaucoup de travail, je donnerais bien des deux, trois khoenix
de figues sches: je m'en servirai pour nettoyer la table.

LE FABRICANT D'AIGRETTES.

Allons, entre, et fais-moi apporter les figues: cela vaut encore
mieux, cher ami, que de ne recevoir rien.

TRYGOS.

Emporte, emporte, et va-t'en aux corbeaux loin de la maison! Elles
ont perdu leur crin, tes aigrettes, et elles ne valent rien. Je ne les
achterais pas une figue.

       *       *       *       *       *

UN MARCHAND DE CUIRASSES.

Voici une cuirasse de peau estime deux mines, d'un excellent travail:
qu'en ferai-je, malheureux?

TRYGOS.

Cela ne te fera pas une grosse perte.

LE MARCHAND DE CUIRASSES.

Prends-la-moi au prix cotant.

TRYGOS.

Il est vrai qu'elle est tout  fait commode pour s'y soulager le
ventre.

LE MARCHAND DE CUIRASSES.

Cesse de te moquer de moi et de ma marchandise.

TRYGOS.

Comme ceci, au moyen de trois pierres. N'est-ce pas bien imagin?

LE MARCHAND DE CUIRASSES.

Et comment te torcherais-tu, imbcile?

TRYGOS.

Comme ceci: en passant une main par l'ouverture des bras, et
l'autre...

LE MARCHAND DE CUIRASSES.

Quoi! les deux mains?

TRYGOS.

Sans doute, de par Zeus! pour n'tre pas pris  voler en supprimant le
trou du navire.

LE MARCHAND DE CUIRASSES.

Et tu chierais, assis sur un vase de dix mines?

TRYGOS.

Mais oui, de par Zeus! vieux rou! Crois-tu que je donnerais mon
derrire pour mille drakhmes?

LE MARCHAND DE CUIRASSES.

Allons, voyons, apporte l'argent.

TRYGOS.

Mais, mon bon, elle me meurtrit le croupion. Remporte-la, je ne
l'achterai pas.

       *       *       *       *       *

UN FABRICANT DE TROMPETTES.

Que faire de cette trompette que j'ai paye dernirement soixante
drakhmes de ma poche?

TRYGOS.

Verse du plomb dans le creux, puis fixe en haut une baguette un peu
longue, et tu auras des kottabes en quilibre.

LE FABRICANT DE TROMPETTES.

Ah! tu veux rire!

TRYGOS.

Alors, un autre conseil. Verse du plomb, comme je te le disais;
attaches-y des cordes et suspends-y une balance, et tu pseras dans le
champ les figues destines aux esclaves.

       *       *       *       *       *

UN FABRICANT DE CASQUES.

Maudit sort! Tu me ruines, moi qui jadis ai chang ces objets pour
une mine! Et maintenant, que faire? Qui me les achtera?

TRYGOS.

Va les vendre aux gyptiens: ils sont commodes pour mesurer de la
syrma.

       *       *       *       *       *

UN POLISSEUR DE LANCES.

Hlas! faiseur de casques, quelle est notre misre!

TRYGOS.

Mais il n'est pas malheureux du tout.

LE POLISSEUR DE LANCES.

Comment?

TRYGOS.

Ces casques peuvent encore trouver qui s'en serve. Si tu as
l'esprit d'y mettre des anses, tu les vendras beaucoup plus cher que
maintenant.

LE FABRICANT DE CASQUES.

Allons-nous-en, polisseur de lances!

TRYGOS.

Nullement; je lui achterai ses lances.

LE POLISSEUR DE LANCES.

Combien en donnes-tu?

TRYGOS.

Si elles taient fendues en deux, j'en prendrais, afin d'en faire des
chalas, cent pour une drakhme.

LE POLISSEUR DE LANCES.

On nous insulte: allons-nous-en, mon cher, en route!

       *       *       *       *       *

TRYGOS.

Ah! de par Zeus! voici les enfants qui sortent! Ce sont les enfants
des invits: ils viennent ici pour pisser, et peut-tre aussi, ce
me semble, pour prluder  leurs chants. Ce que tu as l'intention de
chanter, mon enfant, commence donc par l'essayer ici auprs de moi.

LE FILS DE LAMAKHOS.

Maintenant commenons par les jeunes.

TRYGOS.

Cesse de chanter les jeunes guerriers; et cela,  trois fois
malheureux enfant, quand rgne la Paix: tu es un malappris et un
vaurien.

LE FILS DE LAMAKHOS.

Lorsqu'ils furent presque  la porte les uns des autres, ils mirent
en avant les cus et les boucliers.

TRYGOS.

Les boucliers! Ne vas-tu pas finir de nous rappeler le bouclier?

LE FILS DE LAMAKHOS.

Alors ce fut  la fois un gmissement et la prire des guerriers.

TRYGOS.

Le gmissement des guerriers! Tu gmiras toi-mme, par Dionysos! si tu
chantes des gmissements, fussent-ils bombs!

LE FILS DE LAMAKHOS.

Alors, que chanterai-je? Dis-moi ce qui te fait plaisir.

TRYGOS.

C'est ainsi qu'ils se repaissaient de la chair des boeufs, et autres
choses analogues. Ils servirent un festin et tout ce qu'il y a de
plus agrable  manger.

LE FILS DE LAMAKHOS.

Alors ils dvoraient la chair des boeufs et dtelaient leurs
coursiers en sueur; car ils taient rassasis de guerre.

TRYGOS.

A la bonne heure! Ils taient rassasis de guerre, puis ils
mangeaient. Chante, chante-nous cela, comment ils mangeaient,
rassasis.

LE FILS DE LAMAKHOS.

Ils mirent leurs cuirasses aprs qu'ils eurent fini.

TRYGOS.

De bon coeur, je pense.

LE FILS DE LAMAKHOS.

Puis ils se prcipitrent des tours, et un grand cri s'leva.

TRYGOS.

A toi la pire des morts, fripon d'enfant, au milieu des batailles! Tu
ne chantes que des guerres. De qui es-tu fils?

LE FILS DE LAMAKHOS.

Moi?

TRYGOS.

Oui, toi, de par Zeus!

LE FILS DE LAMAKHOS.

Fils de Lamakhos.

TRYGOS.

Oh! oh! J'aurais t surpris, en t'coutant, que tu ne fusses pas
le fils de quelque Boulomakhos. Loin d'ici! Va chanter pour les
porte-lances! O est le fils de Klonymos? Chante quelque chose avant
d'entrer. Toi, je le sais bien, tu ne chanteras pas de batailles: tu
es le fils d'un homme prudent.

LE FILS DE KLONYMOS.

Un guerrier de Sas fait le fier avec le bouclier, armure
irrprochable, que j'ai jet prs d'un buisson, malgr moi.

TRYGOS.

Dis-moi, mon garon, chantes-tu cela pour ton pre?

LE FILS DE KLONYMOS.

J'ai sauv ma vie!

TRYGOS.

Et tu as couvert de honte tes parents. Mais entrons. Car je sais bien
que ce que tu viens de chanter sur le bouclier, tu ne l'oublieras
jamais, tant le fils d'un tel pre. Vous qui restez au festin, vous
n'avez rien  faire qu' avaler tout cela,  dvorer,  ne pas mcher
 creux. Allez-y vaillamment et jouez des deux mchoires. Il ne sert
de rien, mauvaises gens, d'avoir des dents blanches, si elles ne
fonctionnent pas.

LE CHOEUR.

Nous y veillerons; tu fais bien de nous parler ainsi. Mais vous,
affams de vieille date, jetez-vous sur ce civet. Il n'arrive pas tous
les jours de tomber sur des gteaux errants dans l'abandon. Grugez
donc, ou je vous dis que bientt vous vous en repentirez.

Il faut prononcer des paroles de bon augure, amener ici la marie,
apporter des torches, et engager tout le peuple  se rjouir. Il
faut maintenant que chacun remporte aux champs tous ces ustensiles,
organise des danses, fasse des libations, chasse Hyperbolos, et prie
les dieux de donner la richesse aux Hellnes, de nous accorder 
tous d'amples rcoltes d'orge, puis beaucoup de vin, des desserts
de figues; de rendre nos femmes fcondes, de nous faire recouvrer
intgralement tous les biens que nous avons perdus et de proscrire le
fer tincelant.

TRYGOS.

Viens, femme, dans notre champ, et sois pour moi une belle et bonne
coucheuse. Hymen, hymne, !

LE CHOEUR.

O trois fois heureux! tu mrites les biens que tu as. Hymen, hymne,
! Hymen, hymne, ! Que lui ferons-nous? Que lui ferons-nous? Nous
la vendangerons. Nous la vendangerons. Mais, comme c'est notre devoir,
allons, conduisons-lui le mari, mes amis. Hymen, hymne, ! Hymen,
hymne, ! Vous habiterez ensemble sans chagrin, sans affaires,
cueillant vos figues. Hymen, hymne, ! Hymen, hymne, ! Celui-ci
en a de grandes et grosses; celle-l les a douces. Hymen, hymne, !
Tu chanteras, aprs avoir mang et bu beaucoup de vin: Hymen, hymne,
! Hymen, hymne, !

TRYGOS.

Vive la joie! vive la joie! mes amis. Et s'il en est un qui me suive,
vous mangerez des gteaux.


FIN DU TOME PREMIER




TABLE

    LES AKHARNIENS                1
    LES CHEVALIERS                69
    LES NUES                     151
    LES GUPES                    245
    LA PAIX                       327







End of Project Gutenberg's Traduction nouvelle, Tome I, by Aristophane

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

